lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

020109

LE NORD, langue PICARDE (Ch'timi) - Jules Mousseron, Pierre Garnier - Langues régionales -

Paysages d'Europe

Le Nord, la Picardie

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Jules Mousseron, (1868-1943) "i'étot mineur et pi poéte ed Denin.
Ch'est li qu'a rindu célébe Cafougnette qu'étot eune tradichon populoère dech Nord".
  (source : Wikipedia)
Vous traduirez facilement cette courte présentation et le passage qui vient, non ?

" J'ai fort quièr el français, ch'est l' pu joli langache,
Comm' j'aime el biau vêt'mint qué j' mets dins les honneurs.
Mais j' préfèr' min patois, musiqu' dé m' premier âche,
Qui, chaqu' jour, fait canter chu qu'a busié min cœur.
L' patois s'apprind tout seul, et l' français, à l'école.
L'un vient in liberté, l'autr' s'intass' comme un rôle".


Jules Mousseron (source du texte : http://www.cafougnette.com/)

Jules Mousseron, avec un lucide humour, se disait "poète mineur", car il l'était, poète, et mineur du pays des terrils ("les terris") et des corons (les groupements des maisons ouvrières des mineurs). Il écrit ses premiers textes en rouchi, le dialecte picard de sa région natale, Denain. C'est ce dialecte du Valeniennois, que les étrangers à la région appellent plus généralement (et improprement, car il en existe bien sûr des variantes), dialecte "picard" ou encore ch'timi (ch'ti = celui, mi = moi).

"Fleurs d’en bas", le premier ouvrage que publie Jules Mousseron, est un recueil de poèmes et de textes de chansons. Comme dit plus haut, il est le père de Cafougnette, son alter-ego, un personnage de mineur, héros emblématique d'histoires drôles et de poésies humoristiques au pays des terrils.

Ce poème est en version originale.

Pour redonner au paysage des "terris d'Ostrevant" toute sa signification, on exercera les élèves (et soi-même) à le traduire en français.

Jules Mousseron fournit un lexique complet en fin d'ouvrage, dont nous avons pris quelques éléments pour ce poème :

Les terris d'Ostrevant

L'Ostrevant, viell' tierr' franque et l'pus fertil' des tierr's
Donnée in récompinse à nos chefs les pus forts
A vu des lutt's terrips d'où l'unité première

D' la France dévot sortir au prix d'sanglants efforts.

Mais, durant des longs siècl's, ses bell's plain's si prospères
Ont répandu la vi' duss' qu'in donnot la mort.
Ch'tot l' guerrier d'abondance ed' la Flandr' toute intière :

Par cars et par batiaux s'invol'nt ses moissons d'or.

Un autr' trésor dormot sous cheull 'tierr' vénérée.
Un jour l'homm' creusa l'sol, l'carbon cangea l'contrée
Et donna la richess' sous ses noirs pavillons.

À ch’t’heur', près des mués d’blé formés d’blondés javelles,
Les terris, comm’ d’autr’s mué’s, gigantesqués mamelles
Drêch’nt leus poit’s in offrande à nos biaux ciels wallons.

----- (aide à la traduction) -----

duss' qu'in donnot = là où elle a donné
Ch'tot = aussitôt
cheull 'tierr' = cette terre
des mués d’blé
leus poit’s = leurs pointes, leurs sommets

Jules Mousseron ("Autour des Terris", avec des dessins de Lucien Jonas, chez l'auteur, 1929)


Pierre Garnier et Ilse Garnier

Pierre Garnier est né en 1928 à Amiens. Il fait d'abord partie des poètes de l’École de Rochefort, puis fonde, avec son épouse Ilse Garnier , le Spatialisme, ou Poésie spatiale. Poète tourné vers la Nature, le ciel et les oiseaux. Il est aussi l'un des initiateurs de l'association Éklitra, qui s'attache au maintien et à la modernisation (ce n'est pas contradictoire) de la langue picarde.

Le Spatialisme c'est ...

"Isoler la langue, la modifier, la bouleverser, créer des structures neuves… provoquant l’apparition d’états jusqu’alors inconnus et plaçant l’homme dans un milieu permanent de création et de liberté" ...

"Ce que j'écris a toujours suivi deux lignes, l'une subjective fondée sur ma vie et ce qui l'entoure, l'autre - la poésie spatiale - objective, fondée sur la réalité des mots" ... (Pierre Garnier)

L'auteur donne une dimension nouvelle à la poésie, et il faudrait visiter d'autres images, mais ce poème spatial minimaliste en français est un des plus évidents pour les élèves. Ils pourront se laisser tenter par la création poétique d'autres paysages, en jouant sur les espaces de la page blanche.

Pierre_Garnier_po_me_HIVER

Pierre Garnier, 2008

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"Le poème jusqu’alors fut le lieu d’internement des mots.
Libérez les mots. Respectez les mots. Ne les rendez pas esclaves des phrases. Laissez-les prendre leur espace.
Ils ne sont là ni pour décrire, ni pour enseigner, ni pour dire : ils sont d’abord là pour être.

Le mot n’existe qu’à l’état sauvage. La phrase est l’état de civilisation des mots.

Un nom suivi d’un adjectif entre dans la civilisation, c’est-à-dire dans la spécialisation.
Si j’écris SOLEIL ou EAU c’est l’universalité que je touche.
Prononcez le nom SOLEIL, laissez-vous grandir en lui, laissez-vous durer par lui."
(Pierre Garnier - "Manifeste pour une poésie nouvelle visuelle et phonique", dans l'ouvrage "Spatialisme et poésie concrète", Gallimard, 1968)

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Voici des oeuvres qualifiées de "poèmes mécaniques", que certains appelleront "calligrammes", réalisés à la machine à écrire autour de 1965.

Un premier "texte" mécanique minimaliste :

Garnier_eau

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arbre_Garnier

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et ce poème où la langue picarde occupe l'espace :

Garnier_pivert

Pierre Garnier (poème extrait du recueil "Ozieux-Oiseaux, réalisé en 1966, et qu'on trouvera dans "Œuvres poétiques", tome 1 : 1950-1968 - Cécile Odartchenko, Édition des vanneaux , 2008)

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"Aux lents monologues des arbres
J’ajoute celui des rivières
Tous deux possèdent leurs feuillages
Bouche et poitrine armure et mer"

Pierre Garnier (passage du texte "Chant aux forêts", "crit en 1952 et qu'on trouve dans "Œuvres poétiques", tome 1 : 1950-1968 - Cécile Odartchenko, Édition des vanneaux , 2008)

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Les éditions des vanneaux (http://les.vanneaux.free.fr) ont entrepris la publication des oeuvres (in)-complètes de l'auteur (car Pierre Garnier n'est pas près de mettre un poème final à son œuvre). Cité par Gilbert Desmée, sur le site, à propos d'un autre ouvrage (en référence ci-dessous), voici deux textes, dont le premier est un poème mécanique :

pluie (titre suggéré)

p!luie pl!uie plu!ie plui!e
plu!ie plui!e p!luie plu!ie
pl!uie plu!ie plui!e p!luie

plui!e p!luie plu!ie pl!uie

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calimuchons / escargots (titre suggéré)

Comme chés calimuchons su ch’qmàn
ej m’in vaù in glichant
ej teurne din m’cacrole ech monne…

Comme les escargots sur le chemin
Je vais en glissant
Je tourne ma coquille le monde

Pierre Garnier (textes cités par Gilbert Desmée à propos de l'ouvrage "Pierre Garnier", Cécile Odartchenko, Édition des vanneaux, 2008)

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Ce poème, paysage d'inquiétude, a été emprunté au site Poezibao à cette adresse : http://poezibao.typepad.com/poezibao/2006/01/anthologie_perm_9.html, site où on trouvera des notes bio et bibliographique sur Pierre Garnier, et sur une infinité d'autres poètes :

ce pays ... (titre suggéré)

ce pays d’étangs
plein d’inquiétude
et qui se savent vieux

avez-vous vu la vieillesse des étangs ?

ce pays où les jeunes sapins trébuchent
qui n’ont plus qu’une fine couche d’humus
au-dessus de la craie

ce pays de jeunes sapins
qui crient comme les enfants dans la cour de l’école
que leurs paroles sont vivantes

ce pays de jeunes sapins et de jeunes enfants
aveugles sourds paralysés
parce qu’ils n’ont plus d’idées

ce pays de petits bois angoissés
qui ne voient plus un écureuil
ces petits bois dont les jeunes sapins sont vieux

ce pays où les êtres sont inquiets d’être

tout se continuait naguère par le chant

ce pays maintenant manque autant d’hommes
que de rossignols

les horloges prolifèrent

la mort est l’amie des agneaux

dans ce pays il n’y a plus de sources
les hommes les ont captées.

Pierre Garnier ("Viola Tricolor, Poèmes", Éditions En Forêt / Verlag Im Wald, 2004)

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l'index du site Poezibao se télécharge à cette adresse : http://poezibao.typepad.com/poezibao/index-de-.html

D'autres textes d'Ilse et de Pierre Garnier proviennent de ces sources :

http://www.encyclopedie.picardie.fr/
Revue "À travers champs" n° 11, téléchargeable ici : http://jdepetris.free.fr/Print/ATC11.pdf
Site Terre de Femmes : http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2006/10/ilse_garnierpom.html

Ilse Garnier, née en 1927, poète, traductrice d'ouvrages en allemand, a publié de nombreux ouvrages, sous son nom et d'autres en collaboration avec Pierre Garnier. Elle est avec Pierre Garnier son mari, la fondatrice du mouvement Spatialisme.

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Pierre Garnier a écrit ce poème, dans le "préambule" de l'ouvrage d'Ilse Garnier cité en référence, d'où sont extraits les poèmes spatiaux qui suivent :

"[...] Il est exclu que j’écrive si je ne sais pas d’abord que je suis océan et oiseau - le voyage d’île en île est toujours intérieur - purifiant - l’île  chose naturelle et spirituelle - la Terre - mais aussi le nom « île »  à  la merveilleuse seule syllabe, et ce point affleurant, disparaissant, affleurant, dans cette cime, dans ce mât, l’accent circonflexe -  mot naviguant  - mot avec un innombrable mouvement circulaire autour de lui  -  mot ricochet qui fait tant d’ondes sur l’eau  -  île - un point de force - voici le mot - hélice immobile et mobile dans le vocabulaire, il navigue ancré - il file à l’horizontale et à la verticale  -  mot maritime  -  île  - on n’a jamais en un seul nom écrit plus beau poème de la mer".

Pierre Garnier, cité par le site Terre de Femmes - en préambule, à l'ouvrage d'Ilse Garnier, "Les Îles ou le Voyage de Saint-Brendan, Poème du I , Poème spatial", Paris, Éditions André Silvaire, Collection Spatialisme, 1980. Préface de Martial Lengellé.

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Trois poèmes mécaniques et spatiaux d'Ilse Garnier, qu'il faudrait replacer dans la série d'oeuvres avec île, où se décline le mot "ile", et son libre accent circonflexe :

Ilse_garnier__le_inaccessibleIlse_garnier_saisons_dans_l__le

Ilse_garnier_oiseaux

  • Ilse Garnier "Les îles", 1980-1997, Revue "À travers champs" n° 11
  • Ouvrage "Poème du i, Poème spatial", "Les Îles ou Le Voyage de St. Brendan", "7 fois ciel" et "Les Passages", préfacé par Martial Lengellé, André Silvaire, 1980)
  • Ouvrage "Poésie spatiale / Raumpoesie", réédition des poésies spatialistes de 1963 à 1967, Universitäts-Verlag Bamberg, 2001)

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