lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

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Poètes d'OUTRE-MER - Guyane française

Poètes d'Outre-mer

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Guyane française 

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carte_Guyane

Léon-Gontran Damas (1912-1978), est né à Cayenne. Il est avec Aimé Césaire l'un des fondateurs du mouvement de la négritude.

Le vent

Sur l'océan nuit noire je me suis réveillé
et pris sans jamais rien saisir
de tout ce que racontait le vent sur l'océan
nuit noire
ou bien le vent chante les trésors enfouis
ou bien le vent fait prière du soir
ou bien le vent est une cellule de fous sur l'océan
nuit noire pendant qu'un bateau foule l'écume et va
va son destin de roulure sur l'océan
nuit noire.

Léon-Gontran Damas ("Babil du songer" - éditions Ibis Rouge, 1997)

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La complainte du nègre

Ils me l'ont rendue la vie plus lourde et lasse
la liberté m'est une douleur affreuse
mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis
de gros yeux qui roulent de rancoeur de
honte

Les jours inexorablement tristes jamais n'ont
cessé d'être à la mémoire de ce que fut
ma vie tronquée
Va encore mon hébétude du temps jadis
de
coups de corde noeux de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte de tison de fer rouge de bras
brisés sous le fouet qui se déchaîne sous le fouet qui
fait
marcher la plantation s'abreuver de sang
de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.

Léon-Gontran Damas ("Pigments" - éditions Guy Lévi-Mano, 1937) - ce recueil, préfacé par Robert Desnos, a été interdit par le Gouvernement français pour "atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat" (en raison de certains poèmes antimilitaristes).

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Il n'est pas de midi qui tienne

Il n'est pas de midi qui tienne
et parce qu'il n'a plus vingt ans

ni la dent dure de petite vieille
pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps que je veux
éternel
pas de midi qui tienne

Léon-Gontran Damas ("Pigments et Névralgies" - réédition Présence Africaine, 1970)

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Hoquet

Pour Vashti et Mercer Cook

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
Parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n'est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l'assiette

Et puis et puis
et puis au nom du Père
du Fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas

Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils mémorandum

Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu

Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français
le français de France
le français du français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils
fils de sa mère

Vous n'avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l'herbe ou la Savane
à l'ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n'a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils très do
très ré
très mi
très fa
très sol
très la
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do

Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
vous saurez qu'on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les mulâtres ne font pas ça
laissez donc ça aux nègres

 

Léon-Gontran Damas ("Pigments et Névralgies" - réédition Présence Africaine, 1970)

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Serge Patient , romancier, essayiste ("Créole, essais sur la culture et l'identité"), poète et homme politique, est né à Cayenne en 1934. Il revient au pays après des études universitaires à Paris, et fonde un parti autonomiste : l'UPG (Union du Peuple Guyanais). Il est élu politique à divers postes, dont celui de Président du Conseil Régional de la Guyane et Premier adjoint au Maire de Kourou.

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De sa bibliographie, on citera son roman le plus connu : Le Nègre du Gouverneur - Chronique coloniale de la Guyane (1978) ; et deux ouvrages de poésie : Le mal du pays (1967, réédition 1980) et Guyane pour tout dire (1980) dont sont extraits les passages ci-dessous :

Cayenne (extrait - titre suggéré)

Cayenne est cette ville équivoque et bâtarde,
édifiée toute entière pour le plaisir de voir,
toute une architecture de jalousies,
persiennes,balcons et vérandas,
et cela tout au long du jour
qui s’aurore à Chaton
(1) et tombe à Cépérou (2),
tout au long de la nuit
ponctuée, hachée, triturée
de cris de chiens, de chats,
querelles de bêtes qui jamais ne s’apaisent,
au contraire, s’amplifient, s’exaspèrent,
et soudain quelque part
sur les toits de tôle ondulée
une chatte égratigne sa griffe
et hurle sa solitude
 

[...]

cette ville faussement raisonnable
éprise de logique empruntée
cette cité-comparaison
avec son centre-ville et sa périphérie
où il s'agit d'être connu
où il s'agit d'être notable
d'avoir pignon sur rue et croix sur dalle
que les gens sachent qui vous êtes ou fûtes
c'est vrai qu'à l'ombre des bambous
ceux qui ne sont personne
reposent à l'écart
dans l'herbe folle du quartier mirabeau
le bidonville des macchabées
 

Serge Patient ("Le Mal du Pays", Les Cahiers de Notre Temps (Monte-Carlo), 1967 - réédité sous le titre "Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", Éditions Caribéennes, 1980)
On notera la volontaire absence de majuscules dans les trois noms de lieux cités par l'auteur, comme pour en souligner la mise à l'écart : (1) chaton : L'Anse du Chaton est le lieu où se trouvait le bagne de Cayenne, à l'est de la ville. (2) cépérou : référence à une légende: le roi indien Cépérou aurait eu un fils du nom de Cayenne. Cépérou est le nom qui a été donné au Fort dominant la ville, à l'ouest, dont il ne reste que des ruines. (3) mirabeau : quartier du cimetière, réservé à l'origine aux indigents et aux bagnards.

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Un autre passage du recueil "Le Mal du Pays" : (source du texte en note *):

[...] 

Tu peux tout juste faire
le malin le negro-spiritual
mais ne va pas franchir la ligne
tu es nègre en ton âme et conscience
nègre de la tête aux pieds
nègre à perpétuité
nègre et black ou bien negro
nègre de naissance
et du latin niger
et niger est le nom du grand fleuve noir
où l'ancêtre mira sa nudité naïve...
 

Serge Patient ("Le Mal du Pays", Les Cahiers de Notre Temps (Monte-Carlo), 1967 - réédité sous le titre "Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", Éditions Caribéennes, 1980)
* source : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/patient_extraits.html - La source indique que "les extraits de l'oeuvre de Serge Patient sont cités du volume: Le Nègre du gouverneur, chronique coloniale, suivi de Guyane pour tout dire et Le Mal du pays, poésie, Cayenne: Ibis Rouge, 2001".

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Un passage du recueil "Guyane pour tout dire" :

N_gre_tricolore
 

[...]

 ... livré à l'ivresse des livres
ce fut d'abord un clapotis de mots
l'errance et l'égarement
je flottais
sur une mer de marjolaine et de myosotis
vrillant l'opacité du monde
tout comme explore la fourmilière
ta langue atroce, - ô tamanoir !
or donc j'étais le tamanègre ...

[...]

Serge Patient ("Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays, Éditions Caribéennes, 1980) - Le passage cité a été emprunté à l'ouvrage indispensable (sur ce thème de la créolité) de Biringanine Ndagano "Nègre tricolore - Littérature et domination en pays créole" - préfacé par Claude Chevrier, éditions Servedit, Maisonneuve & Larose, 2000)

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Un passage tiré de la suite de 12 poèmes "témoignage pour Kourou"  :

Témoignage pour Kourou  (extrait)

[...]

Mais vous m’avez compris
j’ai beau parler en paraboles
j’ai beau parler en pataboles
et dire assiettes cassées bois
renversés c’est pas de bol
je parle petit-nègre
et le grand matical
la grammaire à grand-mère
mon violon dingue

Nous ne pourrons plus rire
à Kourou-plage
nos jeux de corps
nos jeux de mains
nos jeux câlins
non je n’ai pas tout dit
nos jeux sont frappés d’interdit

Je voudrais bien tourner la page
je voudrais bien passer l’éponge
et je me dis parfois
fais pas ta mauvaise tête
fais pas le mauvais nègre
chante l’averse et le soleil
la joie de vivre enfin en images précises
évoque cette nuit d’orage sur le fleuve
où l’éclair fut stylet d’émeraude ébréchée ...

Mais non je ne veux pas de souvenirs qui paralysent
ni que l’on se méprenne
au point de me surprendre
en posture élégiaque
je ne veux témoigner que pour ceux qui se taisent
ceux qu’on arrache de leur terre
ceux qu’on arrache de leur case
ceux de mon peuple baillonné
ceux de ma race méprisée.

Serge Patient ("Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", complété de "Maîtresse Solitude" et "Témoignage pour Kourou", Éditions Caribéennes, 1980)
 

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Assunta Renau-Ferrer, est née en 1959 au Brésil, mais vit en Guyane depuis l'enfance. Elle est poète, en français et en créole ("Jeux de maux", 1985, auto-édition - "Mon coeur est une mangrove", éditions Ibis Rouge, 1996), et auteure et conteuse en langue créole. Conseillère pédagogique spécialisée dans les Langues et Cultures régionales, elle défend et contribue à faire vivre le créole, dans ses écrits et dans des manifestations et des émissions médiatiques.

"L'engagement que nous avons, conteuses et conteurs, ressemble à nos grands fleuves qui toujours se vident vers la mer, mais ne cessent de se refaire à leur source". - source où on trouvera plus de textes (on y découvrira un poème mis en musique, parmi d'autres) et d'éléments de biographie : http://www.ibisrouge.fr et /http://redris.pagesperso-orange.fr 

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Mon pays

Tu es le bois Balata,
Tu es le sang de ma vie,
Tu es l’eau de ma soif.
Tu es rire quand je suis content(e),
Tu es le soleil après la pluie,

Tu es la chaleur après le froid.

Tu es l’igname lorsque j’ai faim
Tu es l’amour que j’ai
Mon pays.

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Mo péy

To sa bwa Balata
To sa disan mo lavi,
To sa dilo pou mo swèf
To sa ari lò mo kontan,
To sa solèy aprè lapli,

To sa chalò dèyè frédi.

To sa yanm lò mo fen,
To sa lanmou ki mo ganyen,
Mo péy.

Assunta Renau-Ferrer (dans l'anthologie "Traversée de la poésie guyanaise", Choix de Poèmes, (Français/Créole), éditions Anne C.  - Cayenne, 2004)



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