lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

040109

Poètes d'OUTRE-MER - Haïti

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République d'Haïti 

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Si Haïti , "la perle des Antilles", est aujourd'hui un état indépendant, une république ayant pour capitale Port-au-Prince, la colonisation en a fait le seul pays francophone indépendant des Caraïbes. L'histoire, de colonisation en dictatures, a récemment marqué Haïti, pays déjà pauvre désormais à reconstruire, avec la catastrophe "naturelle" de 2010. Haïti partage son île avec la République Dominicaine.

Les poètes de langue créole ou/et francophones sont très nombreux à Haïti. Parmi les plus connus ayant écrit directement en français au moins une partie de leurs textes, on peut citer René Depestre ;  Jacques Roumain ; Jean Métellus, Gérard Vergniaud Étienne ; Frankétienne ; James Noël ; Fils-Lien Ély Thélot ...

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Jean Métellus est né en1937 à Jacmel (Haïti). Poète, romancier, dramaturge et essayiste, combattant de la liberté et de la culture haïtienne, il s'exile en métropole pour fuir le régime dictatorial des Duvalier (François Duvalier,  dit "Papa Doc", a dirigé le pays de 1957 jusqu'à sa mort en 1971 - il s'était déclaré "président à vie" en 1964. Son fils, surnommé "Bébé Doc",  lui a succédé de 1971 à 1986, avec le même pouvoir absolu). L'Académie française lui attribue en 2010 le Grand prix de la Francophonie, dernière en date d'une suite de hautes récompenses pour son oeuvre littéraire.

 Dans la nuit

Dans la nuit,
Couleur de ma peau, ciment des mystères,
Silence du soleil, démence des despotes
Un rêve instable murmure les hauts faits de l’histoire
Déplisse les cicatrices habitées par le temps

Dans la nuit,
Royaume des maudits, forteresse à jeun,
Forêt de peurs et de pleurs
Le goût de la lumière allumera-t-il la colère
Brisera-t-il la tutelle de l’ignorance et de l’impudence ?

Dans la nuit,
Baptistère et suaire des prières,
Terreau et tombeau des songes,
L’étreinte de la douleur vient froisser une tapisserie défaite
Elle effrite une mosaïque déjà en miettes

Dans la nuit,
Abri et prison du désir et des promesses
Mon pays affamé, craquelé, se réveillera-t-il ?
Mes frères bâillonnés, malmenés, se lèveront-ils ?
Malgré la misère, malgré les chimères
Malgré les convulsions des illusions
Libèreront-ils des mots d’aurore et d’ambre ?
Ils chanteront l’espoir,
Sanctuaire de l’audace et de la foi,
Demeure de la sagesse qui domine les hasards.

Jean Metellus (Dans l'anthologie poétique "Une salve d'avenir - L'espoir", Gallimard, 2004)

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La Terre
(on propose ici des passages de ce très long poème)

Me revient le souvenir de la terre où je suis né
Terre que j’ai scrutée
Matrice de mes mots, oratoire de mon verbe
Moelle de mes chansons, sanctuaire de mon salut
J’ai prié pour elle
J’ai chanté avec elle
Sans jamais l’interroger
Sur l’histoire d’un peuple tout entier disparu
Voilà une terre nourricière de plusieurs générations d’Indiens
Obligée de boire la sueur, les larmes, le sang de ses premiers enfants
Exploitée par les conquistadors
Gonflant le ventre de l’occident
Voilà cette terre qui accueille dans la douleur
Les premiers noirs du nouveau monde
[...]
Lieu de naissance envoûté d’un monde nouveau
D’hommes en quête de souvenirs, d’identité
C’est l’humus dans lequel fut modelé le premier d’entre nous
Matière première, fertile et généreuse
Poreuse et propice à toutes les productions
C’est cette terre qui nous façonne
Que nous façonnons à notre tour
Que nous foulons et piétinons
Que nous ensemençons et méprisons
Alors qu’elle est notre seul refuge et notre avenir
Dans un univers implacable et sans pitié
Toujours prêt à demander des comptes à l’imprudence
Oui, cette terre dépositaire des sources, des minerais
Souveraine comme une nation
Pénétrable, fécondable mais toujours vierge

[...]

Aïeule de toutes les civilisations
La terre demande justice et réparation
Pour tous les Indiens disparus de l’île d’Haïti
De Guacanagaric à Cotubanama
En passant par Anacaona et son époux Caonabo
Cette terre héberge les jeux de la nature
Merveilles monstrueuses
Impostures des diables et des gueux
Elle engendre
Dans le désordre ou l’harmonie
Des hommes
À l’imaginaire peuplé de dieux lointains et tutélaires
La terre, féconde et nourricière, toujours généreuse,
En perpétuelle activité, maîtresse de toute vie
Demeure à l’origine de toute chose
Sa grandeur ne tient pas seulement à sa convivialité
Mais à l’ordre qu’elle impose dans le chaos ou la pluralité
La terre comme la femme crée l’homme
Mais plusieurs terres se partagent l’univers
Terre meurtrière et terre d’immortalité
Terre de désolation et terre promise
Terre pure et de rétribution
Terre de rédemption comme la terre d’Haïti
Terre sacrée et sacrifiée
Terre mystique et scarifiée
Mais aussi terre de lumière et de prédiction
Garante du serment du Bois Caïman
Elle propulsa Toussaint à la tête d’esclaves traités comme des bêtes
Cette terre de la naissance du premier état nègre du monde
Oui, c’est une terre étonnante, cette terre d’Haïti
Elle accueille et suscite tant de mystères
C’est le pays des morts vivants
Pays où s’enracinent des légendes
Où naissent de très grandes aventures
Où jaillissent des cris qui ébranlent les préjugés
C’est le pays d’un homme qui fut à lui seul une nation
C’est le pays de Toussaint Louverture
L’homme des commencements
L’homme-phare au verbe prémonitoire
"En me renversant on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la
liberté des noirs, mais il repoussera par ses racines car elles sont nombreuses et profondes"

[...]

La terre offre mille visages
La plaine et sa splendide démesure
Les pentes douces et leurs gras pâturages
Les cimes enneigées caressant les nuées
La forêt se multiplie et déborde de toutes parts
Émondée, coupée
Elle se déploie, épaisse et drue
Puisant sa vigueur dans cette terre maltraitée, offensée
Et la terre accepte d’être piétinée, bitumée, goudronnée
Elle réapparaît dans les fissures et les failles d’allées éphémères
Libérant ici des graminées et là des giroflées
Impossible d’oublier cette terre,
Socle de toutes les entreprises
Maîtresse du silence et de la solitude
Réceptacle de toutes les fermentations
Creuset des plus folles vapeurs
Rythmant les saisons
Foisonnante de couleurs

[...]

Elle forge et façonne l’outil
Anime et modèle la nature
Potager prodigue en tubercules
Verger aux mille fruits
Jardin du curé, jardin baroque
Parc naturel, parc clos et ciselé
Refuge de nos rêves
Labyrinthe de nos passions
Telle la gardienne d’un temple
Elle nous protège, nous élève
De ses rochers et de ses montagnes
Nous contemplons l’horizon, demeure des dieux

[...]

Cette terre porteuse de substances vénéneuses
Mais capable d’abriter des délices
Truffes défiant les narines et attirant le groin
Saveurs exaltant les palais des gourmets
Douceurs apaisant l’orgueil
Oui, cette terre pourvoyeuse d’or noir
Visqueuse et plastique
Recèle en son sein de salutaires sources souterraines
Recueille la foudre, les scories et les déchets
Et les maintient sans maugréer dans ses entrailles de damnée
Cette terre sans faiblesse où fermentent limon et impuretés
Où comparaissent sans cérémonie voleurs, travailleurs et rêveurs
Où disparaissent avec pompe les grands du monde, menteurs, scélérats ou dictateurs
Cette terre ramène sur les mêmes rives de justice les uns et les autres

[...]

À l’origine de toute métamorphose
Sous la lune et les étoiles, sous le soleil et dans le vent
En toutes saisons, par tous les temps
Rassasiée des excès et des passions humaines
La terre envoie sans se lasser à l’univers entier des messages de sagesse

[...]

Fécondité est son nom à travers les âges
Puissance son symbole
Silence son emblème
Elle assure notre paix
Entoure notre solitude
Enseigne le droit chemin
Car tous ses désirs s’élancent vers la lumière
Il faut l’aimer, la vénérer
En raison des biens qu’elle dispense
Des promesses qu’elle alimente
La terre ce grand jardin de l’avenir
Soyez certains qu’elle sera prête le jour de la moisson

[...]

Le matin se dressera sur ses ergots et accueillera sa parole
Le soleil descendra à sa rencontre et purifiera ceux qui le recevront
L’heure du midi sera une fête
Quand minuit sonnera toutes les portes s’ouvriront
Les oiseaux chanteront
Les arbres ne se courberont pas
Les astres ne fuiront pas
Le vent ne se lèvera ni à l’Est ni à l’Ouest
Le chêne vacillera sans se rompre
Le roseau dansera avec grâce
L’ébène un peu partout fleurira
La terre viendra au secours de notre désir de vivre
Éloignera de nous la folie blanche de dominer autrui
Domptera les pulsions qui poussent à la haine, à la trahison, à rire du malheur des autres

[...]

La terre nous réveillera
Sa respiration ébranlera
Ses poumons apporteront la force aux sommeillants
Une gerbe de projets aux insomniaques
Dans ce monde de pierres
Où tout glisse
Où il faut se tenir debout de jour comme de nuit
Où le soleil manque de fidélité
L’imagination redeviendra créatrice
Réhabilitant les parfums, les saveurs, la douceur et la tendresse
Multipliant les fleurs sur les collines, dans les ravines, les mornes et les plaines
Elle apaisera les chagrins
Recréera aux portes de nos oreilles
En toutes saisons le concert des oiseaux
Réinventera la bonté, l’amour, la beauté
L’émotion d’un chant chaste et pur
Éloignera de mon pays la misère et la colère
.

Jean Metellus ("Éléments", éditions de Janus, 2008)

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Frankétienne ou Franketyèn ou encore Franck Étienne pour citer son nom d'origine, est né en 1936 en Haïti. Artiste multiforme, il est écrivain, poète, dramaturge, en créole et en français, et également peintre, comédien et chanteur.
Il n'a jamais quitté Haïti, subissant les dictatures Duvalier (voir Jean Métellus ci-dessus), et partageant avec les haïtiens les bonheurs et les malheurs de l'île, qu"il a mis dans ses poèmes, ses réflexions et ses romans.

"Être né à Haïti, y travailler, y vivre et avoir choisi d'y rester sous les régimes dictatoriaux des Duvalier père et fils, c'est entretenir avec le chaos, une forme d'intimité ... Le chaos, ce n'est pas le vide ni le néant, c'est cette masse informe et bouillonnante où sont contenus en puissance tous les éléments de la vie .. Le désordre fait de la création une néccessité". - Frankétienne

Anthologie secrète

(passages du recueil - source citée)

Je m’invente des chemins fous.
Je m’exerce aux mirages.
Le réel revient en court-circuit, m’assaille de litanies et rejette à mes pieds mes bagages d’accablement.
Immobile dans mon étymologie, je varie mes harmoniques, je renforce mes défaillances, j’appréhende mes ambiguïtés, je décape mes erreurs jusqu’à l’imaginaire écorché pur et je soigne mes amours terminales.
[...]
Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ?
Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ?
J’écoute ma voix baroque dans le miroir de litanies sauvages […]
Je m’envertige à contempler ma ville debout
hors des vestiges de l’ombre
entre pierre et poussière
entre l’or invisible et la boue des ténèbres
entre ordures et lumière
je nage inépuisable
je suis de Port-au-Prince […]
Je conjugue mes cauchemars et je module mon insomnie à ma façon. Ma ville en moi. Au fond de moi. Dans ma tête. Et dans mes tripes.
.

Frankétienne ("Anthologie secrète", éditions Mémoire d’encrier, 2005) - source : http://trans.univ-paris3.fr (document "Frankétienne, maître du Chaos", par Marie-Edith Lenoble)

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Dialecte des cyclones

(début et fin du poème)

Chaque jour, j'emploie le dialecte des cyclones fous.
Je dis la folie des vents contraires.
Chaque soir, j'utilise le patois des pluies furieuses.
Je dis la furie des eaux en débordement.
Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques.
Je dis l'hystérie de la mer en rut.
Dialecte des cyclones.
Patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Déroulement de la vie en spirale.
Fondamentalement la vie est tension.
Vers quelque chose. Vers quelqu'un.
Vers soi-même.
Vers le point de maturité où se dénouent l'ancien et le nouveau, la mort et la naissance. Et tout être se réalise en partie dans la recherche de son double. Recherche qui se confond à la limite avec l'intensité d'un besoin, d'un désir et d'une quête infinie.
Des chiens passent.
J'ai toujours eu l'obsession des chiens errants.
Ils jappent après la silhouette de la femme que je poursuis.
Après l'image de l'homme que je cherche.
Après mon double.
Après la rumeur des voix en fuite.
Depuis tant d'années.
On dirait trente siècles.

[...]

Dialecte des cyclones.
patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je dis le déroulement de la vie en spirale.

Dialecte des cyclones.
patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je dis le déroulement de la vie ...

Frankétienne ("Mûr à crever", préfacé par Rafael Lucas, Ana Éditions, 2004)

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Gérard Chenet est né en 1927 à Port-au-Prince. Architecte, artiste à la palette multiple, romancier, poète, sculpteur et peintre, il est l'un des fondateurs de La Ruche (voir René Depestre, sur ce blog), journal d'écrits littéraires, de revendication identitaire et sociale et de lutte contre l'oppression, qui a joué un grand rôle dans la vie politico-culturelle de l'île.
En 1955, Gérard Chenet quitte l'île pour le Canada, puis l'Europe, et enfin l'Afrique, en Guinée et au Sénégal, où il rencontre Léopold Sédar Senghor, le grand poète et président de ce pays.
 

Pour le dire

Pour le dire,
j'aime autant le dire à tous ;
je ne suis pas membre d'un clan.
De mes pas sur les plages de la vie
j'ai remonté le cours,
ayant compte de chaque trace d'homme ...

Gérard Chenet

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Le vent des îles

(passages du recueil - source citée)

Le vent des îles est venu chanter dans les vagues d’où ce bruit de pas traînants sur les plages
Et j’entends des rafales de sable pleuvoir sur le toit d’un monde intérieur
Creusant notre silence à l’écoute des voix insolites
C’est l’écho des cris de morts qui n’en finissent pas en nous de vivre
L’homme inventa les Écritures à déchiffrer leur langage
Car point ne fut besoin au temps des formes des larmes de codes mais de ton souffle poète
Pour donner la mesure à la horde
À l’homme de violence le goût d’être bon prince
Appeler les peuples aux grandes initiations
Homme de la cité et de la brosse tes mains les deux plateaux de la lance s’égalent

[...]

Tandis que l’or pourrit dans les silos les villages grignotent l’espace à la mesure des souris
Les touristes font le tour du monde à la recherche de leur ombre
Le Chancelier quadrille la terre d’un filet d’artifices
Le bourgeon est flétri par l’embrun fourmillant de sel
Et la vie du Poète se consume en sa floraison même apaisant la vendetta des âmes en déroute

[...]
Alors me voilà glanant mes heures mutines sur les champs de l’enfance
Guettant la première pluie de lumière dans le brouillard de l’absence

[...] 

Gérard Chenet (textes parus dans la revue "Ethiopiques", 1977)



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