lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

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Poètes d'OUTRE-MER - Madagascar

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Madagascar

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carte_Madagascar

carte empruntée au site indiqué, et titrée : "Madagascar menacée par la déforestation"

On ne quittera pas cette région de l'Océan Indien sans un détour par la grande île de Madagascar (capitale Antananarivo, en malgache Ankadibevava, devenue Tananarive). République ayant gagné en 1960 sa liberté de gouvernement contre la France (elle a été colonie française, puis de 1946 à 1958, Territoire d'outre-mer), Madagascar a vécu de nombreux changements politiques. L'île est depuis 1960 un état indépendant, aujourd'hui République démocratique de Madagascar.

Les langues officielles sont le malgache (qui se rattache aux langues du centre de l'Indonésie et des Philippines) et le français, auxquelles s'ajoute l'anglais en 2007 (supprimé en 2010 !). La plupart des écrivains s'expriment en malgache et en français.

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Esther Razanadrasoa, (1892-1931), a publié ses romans et ses poèmes en langue hova* sous le pseudonyme d'Anja-Z. Elle était née à Tananarive (anciennement Antananarivo), et considérée par le poète Jean-Joseph Rabearivelo, (1901-1937), - voir plus bas - comme la rénovatrice de la poésie hova. Elle a recuelli de nombreuses imrovisations lyriques appelées kindriandina, créées par des jeunes de Tananarive.
*La langue hova, à l'origine parlée par une des tribus les plus importantes de l'île, est un des dialectes à l'intérieur de la langue malgache. Si elle n'est pas partout pratiquée, elle est comprise dans pratiquement toute l'île.

Sous la lune

Sous la lune blanche qui brille,
De petits oiseaux s'ébrouent et chantent ;
Ils sont heureux tandis que quelque chose les trompe,
et c'est la lumière du jour qui n'est plus.

Comme ils perdent la raison de la nuit avançante !
S'évertuant à rivaliser de beauté,
ils ne voient pas les ténèbres qui se tressent,
ni le départ du jour, seul auditoire possible !

Au soleil qui a déjà chaviré, ils élèvent des hymnes !
Le matin rose, ils l'aiment et l'invoquent …
Pourtant les mains seules de l'ombre y sont,
celles de la lumière étant déjà mutilées !

Anja-Z (traduit du hova par Jean-Joseph Rabearivelo, auteur d'une Anthologie de la Poésie hova - Mpivahinin’Iarivo)

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Jean-Joseph Rabearivelo, (1901-1937), poète, dramaturge, critique littéraire et romancier, a publié entre autres ouvrages de poésie, des anthologies de poésie malgache, dont une Anthologie de la Poésie hova - Mpivahinin’Iarivo (Poèmes de P. Camo et de R.-E. Hart), en traduction. La plupart de ses écrits n'ont été publiés qu'après sa disparition.

Les trois oiseaux

L’oiseau de fer, l’oiseau d’acier,
après avoir lacéré les nuages du matin
et voulu picorer des étoiles
au-delà du jour,
descend comme à regret
dans une grotte artificielle.

L’oiseau de chair, l’oiseau de plumes
qui creuse un tunnel dans le vent
pour parvenir jusqu’à la lune qu’il a vue en rêve
dans les branches,
tombe en même temps que le soir
dans un dédale de feuillage.

Celui qui est immatériel, lui,
charme le gardien du crâne
avec son chant balbutiant,
puis ouvre des ailes résonnantes
et va pacifier l’espace
pour n’en revenir qu’une fois éternel.

Jean-Joseph Rabearivelo ("Presque-Songes", dans "Presque-Songes suivi de Traduit de la Nuit", 1934) - mis en ligne par Pierre Maury, d’après la réédition de 1960 (Tananarive, Les Amis de Rabearivelo).

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On citera ici un autre grand poète de Madagascar, de la même génération et qui fut leur ami : Samuel Ratany (1891-1926). Voici un poème avec sa traduction, emprunté à cette adresse : http://havatsa.upem.frantsa.org

Tafaverina  (début du poème) 

Toa merika ho'aho, ilay andron'ny foko,
toa ora-mikija no tonga mazana !
Hanjavona ve ka ho feno toloko
ilay hany minitran'ny fanantenana ?

Ny rivotra andrefana tamy misosa
nataoko hivimbina tanja-panahy,
dia tonga handatsa ny tenako kosa,
ka tsy mba nanao fanavotana ho ahy.

Kinanjo tanatin'ny rahona fotsy,
dia indro ilay havana kely niseho,
ka tonga ho namana mpandrotsirotsy,
dia lasa ny sentoko : "toy ny tsy teo".

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De retour (traduction du début du poème)

Il bruine tant sur les jours de mon cour,
Une pluie y tombe sans discontinuer
Va-t-elle se couvrir et s'emplir de plaintes
La seule minute d'espérance

Le vent d'ouest s'en vient doucement
J'espérais qu'il allait m'apporter de l'encouragement,
Mais il n'est venu que pour se moquer
Ne m'apportant aucun secours.

Soudain d'un nuage blanc,
Surgit le petit arc-en-ciel,
Comme un ami consolateur,
Mon regret s'en est allé : "comme n'ayant jamais été".

Samuel Ratany ("Kalokalo Tatsinanana" - Chants orientaux, recueil posthume) - traduit par F-X mahah sur le site référencé.

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Jacques Rabemananjara, (1913-2005), écrivain, dramaturge, essayiste et poète de langue française, et aussi homme politique de premier plan, est né en à Maroantsetra (Madagascar). Il est l'un des fondateurs et élu député du MDRM (le Mouvement démocratique de la rénovation malgache) en 1946. Il est envoyé, après la révolte de l'année suivante (29 mars 1947 *) à dix ans de travaux forcés, et libéré par l'amnistie de 1956. C'est en 1960 qu"il est élu député, ministre, puis vice-président de la République de Madagascar, avant de s'exiler en France après la révolution de 1972. Il y séjourne jusqu'à sa mort, en 2005, à Paris.

* 29 mars 1947 note du blog lieucommun : Le 29 mars 1947 marque le début de la longue révolte pour l'indépendance (Madagascar est passée de colonie à territoire français d’outre-mer en 1946). La répression par la France fait entre 80 000 et  90 000 morts. L'Histoire de France maintient encore en marge cet épisode peu glorieux appelé "pacification", qui en rappelle d'autres...

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Le premier texte qui suit a une histoire. L'auteur a écrit ce poème-acrostiche en vers libres (lui qui ne l'était pas) durant sa peine de travaux forcés. On y lira, principe même de ce genre de poème, le prénom et le nom d' ESTHER RAVOAHANGY, suivis, comme la signature d'un billet doux, de son prénom à lui, JACQUES.

La petite fille de cette dame, qui ne savair rien de l'acrostiche, a un jour compris le sens de ce poème. Le texte et son commentaire ont été empruntés sur son blog, ici : http://nyhirako.weebly.com

Elle y raconte la touchante découverte : "On commémore le 29 mars 1947 *, et j'ai pris les recueils de Jacques Rabemanjara en ma possession. C'était des vieilles reliures, des vieilles éditions des années 60 de ma grand-mère, grande patriote, compagne de lutte et de prison de Rabemananjara. Elle, c'est Esther Ravoahangy (Toamasina a une rue qui porte son nom). Je sais pas si ma grand-mère a tenu un journal durant son militantisme, durant sa déportation à Nosy Lava [...]. lisez la suite sur son blog

* 29 mars 1947 voir plus haut

Acrostiche du captif

Espoir ! O noble élan du coeur vers la félicité !
Sur quelle plage d'or irons-nous jeter l'ancre au terme de l'Épreuve ?
Tout encore éblouis des visions du large et des remous du firmament,
hisserons-nous la grande voile au mitan du bonheur ? Les âmes délivrées
entonneront avec orgueil l'hymne de l'aventure et des claires ivresses.
Rêve ou simple souhait ! J'ignore mais déjà brille l'étoile du matin.
Rameur habile du destin, je réglerai la marche épique de mon boutre
au gré des houles soudain célébreront la gloire incomparable de la baie.
Venus de quelles profondeurs les souffles brûlants du Tropique
ordonneront leur rythme aux jeux lyriques des élus !
Amazone de la ferveur, toi, tu m'entraineras dans un abîme de vertige.
Hâtez-vous ! Hâtez-vous de sonner, heures divines des délices !
Appels des sens et cris de l'âme en quête du délire ultime de l'étreinte !
Naufrage, O volupté, dans les eaux rouges de la passe où la tempête éclate
en nébuleuses !
Gémiront tour à tour, sous la charge de l'ouragan la coque de la nef et
l'aviron d'acier :
y puissé-je à loisir, suavement, amie, éffeuiller sur ton sein les lentes
fleurs de l'Orchidée !
Je sais que nul présent n'en revêt l'excellence aux yeux de l'héroïne.
Aucune perle, aucun bijoux : la soeur jumelle des sylphides
choisira l'humble offrande où chante la vertu magique des buissons.
Quand donc, O golfe d'ombre, à l'abri du retour offensif des moussons,
Unirai-je en mes mains le double promontoire qui proclame ta grâce !
Enroulés dans les plis royaux de ma bannière, ensemble nous verrons
s'étendre au sol, dieux apaisés, les princes turbulents des fols désirs
incontenus...

Maison de Force de Nosy Lava 12 mars 1950

Jacques Rabemananjara ("Antidote" Présence Africaine, 1961 )

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Les regrets

J’ai voulu retrouver quelque chose de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum ;
Et je suis revenu tout seul au fond des bois.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts.

Le rêve disparu s’agite et me fait signe.
La barrière est franchie où naquit le Passé.
Ô Rampela, regarde au-delà de la ligne :

La lumière s’éteint. L’azur s’est effacé.
Et vois sur le versant nos destins qui s’alignent
Comme de faux ibis dont l’essor s’est lassé.

Je cherche vainement tes pas sur le gazon.
Je murmure ton nom à l’herbe où nous passâmes.
Mais la rose a trahi les vœux de la saison.

Les vents ont dispersé les secrets de nos âmes.
Les lotus dans le puits tombent sans floraison.
Les sables blancs ont bu ton sang avec mes flammes.

Le monde a violé le pacte et le serment.
Les fanes ont surpris les feuilles des ramures.
J’ai beau troubler la sente et couper le sarment,

Tout parle de silence au fond de la clôture.
À l’ombre des remparts tout parle de tourment
Et je meurs sans avoir terminé l’aventure.

Ô Rampela, contemple au-delà de la ligne :
Ton visage me manque et le monde se voile.
La boue a traversé jusqu’au front des étoiles.

Ma Bien-aimée, entends la voix d’outre-rempart :
Mon cœur fond en sanglots et, depuis ton départ,
La vie est devenue un ennui rectiligne.

Et je reviens tout seul, tout seul au fond des bois,
Afin de recueillir un souvenir de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts...

Jacques Rabemananjara ("Sur les marches du soir" éditions Ophrys, Gap - 1940 )

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