lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

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Auteurs B - PP 2013 EN FR - Baudelaire - Pierre Béarn - Michel Besnier - Christian Bobin - Alain Bosquet - Alain Boudet - J Brel

PRINT POÈTES 2013 : LES VOIX DU POÈME EN FRANÇAIS

AUTEURS lettre B

- Charles Baudelaire -

La poésie de Charles Baudelaire (1821-1867) s'écarte du modèle classique respecté jusqu'ici. La forme des "Fleurs du mal" n'est pas totalement nouvelle, mais c'est sur le fond qu'il libère la poésie des barrières éthiques et morales de son temps, n'hésitant pas à inviter la laideur et le vice dans les rimes de ce recueil, ce qui lui vaudra quelques ennuis pour "offense à la morale religieuse" et "outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs". Une amende et surtout l'obligation de retirer les textes les plus dérangeants. Ce jugement ne sera "cassé" qu'un siècle plus tard, en 1949 ... On citera un deuxième ouvrage remarquable par sa liberté d'écriture : "Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris ", qui ne sera hélas publié qu'à titre posthume. En voici le poème le plus connu :

L'étranger

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou bien ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire ("Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris " publication posthume en 1869)

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L'invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillants à travers leurs larmes.

Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’il viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe calme et volupté.

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)



- Pierre Béarn -

Homme, / qui que tu sois / tu n’emporteras rien / avec toi. (Pierre Béarn)

Pierre Béarn
(1902-2004), poète et romancier français, a traversé entièrement le XXe siècle.
Il est connu des écoliers pour ses recueils de fables,
avec ici, un langage direct qu'on devra autoriser les enfants à utiliser, voyez la chute !
Le second texte joue davantage sur les sonorités, avec là encore, c'est une caractéristique des fable, une chute inattendue.

Un raton-laveur
 
Un raton-laveur scrupuleux
cherchait à justifier son nom
en fréquentant le bord des mares.
 
Un matin d’orage au repos
il rencontra sous la feuillée
un escargot la mine en pleurs.
 
–  Un cochon m’a éclaboussé
en se roulant dans son fumier,
dit le pauvret fort mal à l’aise
et me voilà défiguré !
 
–  Ne suis-je pas raton-laveur ?
répondit le rat scrupuleux
je vais lessiver ta coquille.
 
Mais le raton qui voulait plaire
n’avait de laveur que le nom
il escrabouilla l’escargot
Car il n’était qu’un salaud !
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Poisson-scie et sa cousine
 
Un poisson-scie s’encolérait
d’avoir perdu chez les sardines
une cousine qu’il aimait.

Rendez-la-moi! sales gamines !
leur criait-il d’un air mauvais,
ou je vous ferai orphelines !
Foutriquet ! dit une bambine,
ne vois-tu pas que ta cousine
est dans ce filet prisonnière
comme tout le peuple des sardines ?

L’énervé dut scier les rets
d’où s’échappèrent les sardines
mais lui resta dans le filet.
Il s’était trompé de cousine.

Pierre Béarn ("Fables" - éditions Nathan et EDITINTER)


- Michel Besnier -

Michel Besnier (né en 1945) , enseignant, romancier et poète, écrit pour la jeunesse.

Mes résidences
 
Je n’habite pas du côté de l’océan
mais du côté de la goutte d’eau
 
Je n’habite pas du côté de la forêt
mais du côté du brin d’herbe
 
Je n’habite pas du côté de l’ouragan
mais du côté du courant d’air
 
Je n’habite pas du côté de l’aigle
mais du côté du pingouin
 
Dites-moi où vous habitez
si vous habitez mon quartier
 
Je viendrai un de ces jours
vous dire un petit bonjour

Michel Besnier ("Le Verlan des oiseaux et autres jeux de plumes" illustré par Henri Galeron, éditions Motus, Collection Pommes Pirates Papillons, 1995)


- Christian Bobin -

"La certitude d'avoir été, un jour, aimé, c'est l'envol définitif du cœur dans la lumière".

citation de Christian Bobin dans "Paroles de bonheur" (Albin Michel).

Nous n'habitons pas des régions.

Nous n'habitons même pas la Terre.
Le coeur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure.

Qui n'a pas connu l'absence ne sait rien de l'amour

Christian Bobin
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Tu sais ce que c'est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ?
Et bien c'est ça : la lune qui se glisse devant le coeur, et le coeur qui ne donne plus sa lumière.
La nuit en plein jour.
La mélancolie c'est doux et noir.

Christian Bobin ("La folle allure")

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On ne peut pas penser quand on est amoureux.
On est trop occupé à brûler sa maison.

On ne garde aucune pensée pour soi.
On les envoie toutes vers l'être aimé.
Comme des colombes, comme des étoiles, comme des rivières.

Quand on est amoureux on est ivre.
Comme cet homme hier dans la rue.

Il avançait, étourdi de boisson.
La voix forte, le geste ample.
Il s'entretenait avec lui-même.

Il a soudain fouillé dans son manteau, en a sorti de l'argent
Qu'il a jeté par poignées sur la route.

Puis s'en est allé.
Dédaigneux de sa fortune. Délié de soi.
Déprit de tout royaume.

Oui l'on est un peu comme ça lorsqu'on est amoureux.
On vide ses poches, on perd son nom.

On découvre avec ravissement la certitude de n'être rien.

Christian Bobin
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J'ai trouvé

J'ai trouvé, mon amour, le nom le plus secret et le plus clair pour dire ce qu'est ta vie dedans ma vie : l'air.

Tu es l'air qui ne me fait jamais défaut, cet air si nécessaire à la pensée et au rire,
cet air qui rafraîchit mon coeur et fait de ma solitude une place battue par tous les vents.

Christian Bobin ("L'éloignement du monde")


- Alain Bosquet -

Alain Bosquet
est le nom d'auteur d'Anatole Bisk (1919-1998). C'est un écrivain français d'origine russe, auteur de théâtre, de nouvelles, de romans, de récits, et de poésies très adaptées aux enfants d'élémentaire, et aux grands enfants que nous sommes restés, parfois.

Ici un texte qui pourrait être interprété à plusieurs voix :

Un enfant m’a dit

Un enfant m’a dit :
"La pierre est une grenouille endormie."
Un autre enfant m’a dit :
"Le ciel, c’est de la soie fragile."
Un troisième enfant m’a dit :
"L’océan, quand on lui fait peur, il crie."
Je ne dis rien, je souris.
Le rêve de l’enfant, c’est une loi.
Et puis, je sais que la pierre,
Vraiment, est une grenouille,
Mais au lieu de dormir
Elle me regarde.

Alain Bosquet ("Le cheval applaudit" - Enfance heureuse, éditions Ouvrières, 1977)

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J'écrirai

J’écrirai ce poème,
     pour qu'il me donne
     un fleuve doux
     comme les ailes du toucan

J’écrirai ce poème
     pour qu'il t'offre une aurore
     quand Il fait nuit
     entre ta gorge et ton aisselle

J'écrirai ce poème
     pour que dix mille marronniers
     prolongent leurs vacances
     pour que sur chaque toit
     vienne s'asseoir une comète

J'écrirai ce poème
     pour que le doute ce vieux loup
     parte en exil
     pour que tous les objets reprennent
     leurs leçons de musique

J'écrirai ce poème
     pour aimer comme on aime par surprise
     pour respecter comme on respecte en oubliant
     pour être digne
     de l'inconnu de l'impalpable

J'écrirai ce poème
     mammifère ou de bois
     il ne me coûte rien

il m'est si cher
Il vaut plus que ma vie.

Alain Bosquet ("Le cheval applaudit" - Enfance heureuse, éditions Ouvrières, 1977)


- Alain Boudet -

Alain Boudet
est né en 1950. Il exerce le métier de documentaliste et a publié une vingtaine de recueils de poésie, des textes de chansons pour des auteurs compositeurs-interprètes, etc (voir son site).

Pas de titre pour ce texte :

Elle souffle sur la lune
et fait tomber le ciel
dans la buée du soir.

Et quand la lune éclate
on voit soudain filer le rire des étoiles.

Alain Boudet ("Poèmes pour sourigoler" - Blanc Silex, 1999)



- Jacques Brel -

Jacques Brel
(1929-1978), poète, auteur-compositeur et chanteur belge, cinéaste et acteur, a chanté comme personne son "plat pays", et les îles Marquises, où il choisit de finir ses jours.

Le plat pays

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l'est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien

Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d'ouest écoutez-le vouloir
Le plat pays qui est le mien

Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu
Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité
Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu
Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s'écarteler
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien

Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut
Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire, quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud, écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien.

Jacques Brel (éditions Musicales Barclay, 1962)

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Les Marquises

Ils parlent de la mort
comme tu parles d'un fruit
ils regardent la mer
comme tu regardes un puits
les femmes sont lascives
au soleil redouté
et s'il n'y a pas d'hiver
cela n'est pas l'été
la pluie est traversière
elle bat de grain en grain
quelques vieux chevaux blancs
qui fredonnent Gauguin*
et par manque de brise
le temps s'immobilise
aux Marquises

Du soir montent des feux
et des pointes de silence
qui vont s'élargissant
et la lune s'avance
et la mer se déchire
infiniment brisée
par des rochers qui prirent
des prénoms affolés
et puis plus loin des chiens
des chants de repentance
des quelques pas de deux
et quelques pas de danse
et la nuit est soumise
et l'alizé se brise
aux Marquises

Le rire est dans le coeur
le mot dans le regard
le coeur est voyageur
l'avenir est un hasard
et passent des cocotiers
qui écrivent des chants d'amour
que les soeurs** d'alentour
ignorent d'ignorer
les pirogues s'en vont
les pirogues s'en viennent
et mes souvenirs deviennent
ce que les vieux en font
veux tu que je dise
gémir n'est pas de mise
aux Marquises

** les soeurs : les religieuses
Jacques Brel (éditions Musicales Barclay, 1977) - * Paul Gauguin est enterré aux Marquises, comme Jacques Brel :
"Vous regardez ensemble / Se lever le soleil / Au-dessus des lagunes / Où galopent des chevaux blancs" (extrait de la lettre-poème de Barbara à Jacques Brel, après la disparition du chanteur) 

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Et puisqu'il est question de "voix" en ce printemps 2013, voici une chanson qui s'en moque  :

La parlote

C'est elle qui remplit d'espoir
Les promenades les salons de thé
C'est elle qui raconte l'histoire
Quand elle ne l'a pas inventée
C'est la parlote, la parlote

C'est elle qui sort toutes les nuits
Et ne s'apaise qu'au petit jour
Pour s'éveiller après l'amour
Entre deux amants éblouis
La parlote la parlote

C'est là qu'on dit qu'on a dit oui
C'est là qu'on dit qu'on a dit non
C'est le support de l'assurance
Et le premier apéritif de France
La parlote la parlote
La parlote la parlote

Marchant sur la pointe des lèvres
Moitié fakir et moitié vandale
D'un faussaire elle fait un orfèvre
D'un fifrelin elle fait un scandale
La parlote la parlote

C'est elle qui attire la candeur
Dans les filets d'une promenade
Mais c'est par elle que l'amour en fleurs
Souvent se meurt dans les salades
La parlote la parlote

Par elle j'ai changé le monde
J'ai même fait battre tambour
Pour charger une Pompadour
Pas même belle pas même blonde
La parlote la parlote
La parlote la parlote

C'est au bistrot qu'elle rend ses sentences
Et nous rassure en nous assurant
Que ceux qu'on aime n'ont pas eu de chance
Que ceux qu'on n'aime pas en ont tellement
La parlote la parlote
La parlote la parlote

Si c'est elle qui sèche les yeux
Si c'est elle qui sèche les pleurs
C'est elle qui déssèche les vieux
C'est elle qui déssèche les coeurs
Gna gna gna gna gna gna
Gna gna gna gna gna gna

C'est elle qui vraiment s'installe
Quand on n'a plus rien à se dire
C'est l'épitaphe c'est la pierre tombale
Des amours qu'on a laissé mourir
La parlote la parlote
La parlote la parlote

Jacques Brel
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Une chanson à chanter ou à dire  :

Regarde bien petit

Regarde bien petit, regarde bien
Sur la plaine là-bas
A hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit, regarde bien

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
Un montreur de dentelles
Est-ce un abbé porteur
De ces fausses nouvelles
Qui aident à vieillir
Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu'il est temps
D'un peu moins nous haïr
Ou n'est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps

Regarde bien petit, regarde bien
Sur la plaine là-bas
A hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit, regarde bien

Ce n'est pas un voisin
Son cheval est trop fier
Pour être de ce coin
Ou revenir de guerre
Ce n'est pas un abbé
Son cheval est trop pauvre
Pour être paroissien
Ce n'est pas un marchand
Son cheval est trop clair
Son habit est trop blanc
Et aucun voyageur
N'a plus passé le pont
Depuis la mort du père
Ni ne sait nos prénoms

Regarde bien petit, regarde bien
Sur la plaine là-bas
A hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien petit, regarde bien

Non ce n'est pas mon frère
Son cheval aurait bu
Non ce n'est pas mon frère
Il ne l'oserait plus
Il n'est plus rien ici
Qui puisse le servir
Non ce n'est pas mon frère
Mon frère a pu mourir
Cette ombre de midi
Aurait plus de tourment
S'il s'agissait de lui
Allons c'est bien le vent
Qui gonfle un peu le sable
Pour nous passer le temps

Regarde bien petit, regarde bien
Sur la plaine là-bas
A hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Regarde bien petit, regarde bien
Il faut sécher tes larmes
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes.


Jacques Brel


 

 


 

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