lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

170509

PRINT POÈTES 2011 - Michel Butor, René Depestre, André Velter et Kenneth White

sens_interdit_sourire_et_tristeLes textes publiés n'ont pas tous fait l'objet d'une demande d' autorisation.
  Les ayants droit peuvent nous en demander le retrait.

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paysage_palette_3"d'infinis paysages"

"Exprimer les liens profonds qui unissent l'homme à la nature, les célébrer ou les interroger est un des traits les plus constants de la poésie universelle. Mers et montagnes, îles et rivages, forêts et rivières, ciels, vents, soleils, déserts et collines, la plupart des poèmes porte comme un arrière-pays la mémoire des paysages vécus et traversés.
Se reconnaître ainsi tributaire des infinis visages du monde, c'est sans doute, comme le voulait Hölderlin, habiter en poète sur la terre".

Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes

fl_che_fine_rouge_bas Dans cette page et les suivantes, des textes de
Michel Butor, René Depestre, André Velter, et Kenneth White,
"coureurs d'horizon"...

  Quelques pistes pour la création poétique accompagnent les textes
Beaucoup d'autres sont rangées dans les catégories précédentes
du Printemps des Poètes, et en particulier
>> PRINT POÈTES 2009 : L'HUMOUR des poètes

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Textes (dérouler cette unique page, tous les textes y sont)

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fl_che_fine_rouge_basMichel Butor

Dé - Jour de cafard - Lectures transatlantiques - Outre-Harrar - Terres africaines - Regards regards - Sous les yeux des blockhaus désaffectés - La fontaine de jouvence - Le bourgeonnement du désert - Drapés de laques - Arborescences

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René Depestrefl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_bas

Rage de vivre - Non-assistance à poètes en danger - Hasta la vista ... - Le temps des loups - Le temps des flamboyants - Minerai noir - Hommage à la terre natale - Nostalgie - Intempéries 99 - Libre éloge de la langue française - L'éclipse du 11 août 1999 - La rivière - Retour à un jardin de l'enfance - Identité

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fl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_basAndré Velter

Vers Samyé - (altitude) - Ce qui murmure de loin - Tombeau de Chantal Mauduit : Élégie ; Où que tu sois, je t'aime ; Quand je ne pense pas à toi ...  ; Je n'accepte pas ... - La vie en dansant : La poésie ne peut être coupée ni du sacré ni du réel ... ; Tout est départ ... - L'autre - Je vais plus loin que la route - Une fresque peinte sur le vide - (Ladakh)

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Kenneth Whitefl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_basfl_che_fine_rouge_bas

Sciure de neige - Vers l'hiver - Scènes d'un monde flottant - Les cygnes sauvages (extrait) - La lande de Rannoch - dans le train, un matin d'hiver - Au-dessus des herbes ... - Lumière du matin - Retrouvailles avec la rivière - Deux lettres de Bretagne - Le grand rivage - Finisterra - Marée basse à Landrellec - Wakan - Lumière de Scalpay - Sept vues de Virgin Gorda - Fin décembre au détroit de Jura - Le grand rivage - La vallée blanche



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Michel BUTOR - PRINT POÈTES 11 : Butor Depestre Velter White

Michel Butor, homme d'expériences

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livres_Butor_modification

quelques-unes des différentes "Modifications" apportées au roman de Michel Butor

"... Butor sait manier le langage comme un peintre sa palette ou un musicien son instrument, il veut tout signifier, tout suggérer, tout recréer, qu’il s’agisse d’un tableau, d’une mélodie ou d’un périple en eaux profondes..." (André Velter)

Michel Butor, né en 1926, a connu le succès littéraire et obtenu le prix Renaudot en 1957 avec son troisième roman, "La Modification" (éditions de Minuit), ouvrage qui implique le lecteur (voir le lien interview ci-dessous) et fait entrer son auteur dans la catégorie des écrivains du "nouveau roman" (en compagnie d'Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon ...) Mais les étiquettes glissent sur Michel Butor, perpétuel aventurier de la littérature, ouvert à toutes les expériences, et "Degrés", roman publié en 1960, est sa dernière contribution à l'écriture linéaire.

Il s'évade, si on peut dire, de la forme romanesque avec des collages (Mobiles, 1962), des livres-objets poétiques, manuscrits, en collaboration avec d'autres artistes, plasticiens, peintres, photographes, renouvelant ainsi en toute liberté la symbiose écriture-graphisme expérimentée par les Surréalistes (Paul Éluard, Max Ernst). Il écrit aussi, toujours en collaboration avec des artistes, sur la peinture et les peintres (Alechinsky, Rembrandt, Giacometti, Paul Delvaux ...).
Son œuvre poétique se caractérise par l'inventivité du langage et l'évolution vers d'autres univers artistiques dans lesquels elle s'inscrit. Michel Butor n'écrit pas des poèmes à illustrer, mais on pourrait pratiquement dire qu'il illustre  de ses textes les créations artistiques ("Travaux d'approche", Poésie/Gallimard, 1972) ; "Lectures transatlantiques" (avec toile peinte de Pierre Leloup,1991). L'humour, et l'auto-dérision  sont prégnants dans l'observation des comportements sociaux. On est bien embarrassé pour classer les œuvres manuscrites de Michel Butor (ah, cette manie des étiquettes !) dans la catégorie "poésie" ou "art plastique" ou toute autre (peut-être "tout-autre" ?). 

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Voici comment Michel Butor termine sa propre biographie, pour Le Dictionnaire de littérature française contemporaine, en 1988 actualisée pour la réédition (Éditions Mille et une nuits, 2004) :
"Tout en continuant à courir le monde, il s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ses papiers et dans sa tête".

livre_ZOO_Butor

"Zoo", de Michel Butor, pour les enfants, illustrations d'Olivier Tallec (Rue du Monde, 2001)

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Petite bibliographie poétique

  • Anthologie nomade (Poésie/Gallimard, 2004) ;  L’horticulteur itinérant (Éditions Léo Scheer, 2004) ; Collation (édité par "L'Instant perpétuel", 1991, avec 15 encres de Michel Sicard, et réédité plus simplement par Seghers en 2003), Travaux d'approche (Poésie/Gallimard, 1972) ; À la frontière, (éditions de La Différence 1996) ...
  • D'autres ouvrages mêlant textes poétiques, peintures, collages... ont été édités par "L'Instant perpétuel", ainsi en 2008, Sous les yeux des blockhaus désaffectés, dont on trouvera plus loin un passage.
  • Une auto-biographie augmentée de textes : Michel Butor par Michel Butor, présentation et anthologie - Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 2003). Le livre Michel Butor par François Aubral (dans la même collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1973) n'est plus disponible, mais on peut le trouver encore en occasion.
  • Après plusieurs ouvrages, les éditions de La Différence entreprennent en 2004 la publication des Œuvres complètes de Michel Butor. Douze volumes sont prévus, au rythme de deux par an. Le XIIe tome, le dernier selon le projet (mais Michel Butor se porte bien, il en faudra davantage !) vient de paraître, en octobre 2010 (Œuvres complètes de Michel Butor, sous la direction de Mireille Calle-Gruber, Poésie 3, éditions de La Différence, 2010 -1120 pages, 49 €). Il regroupe des textes poétiques de l'auteur de 2004 à 2009. Voici le résumé de présentation de l'éditeur : Ce volume XII des oeuvres complètes est un recueil de livres eux-mêmes recueils de textes différents, où Butor voyage selon plusieurs moyens de locomotion : tantôt avec l’alphabet, tantôt avec les images des peintres et celles des paysages, tantôt encore avec les légendes et les monuments archéologiques. Il invente ainsi une façon poétique de « cultiver son jardin » et d’acclimater tout ce qui fleurit sur la terre et dans la rhétorique des langues. Des textes poétiques étaient déjà parus dans les Oeuvres Complètes : le volume IV (Poésie - Tome 1, 1948-1983) et le volume IX (Poésie - Tome 2, 1984-2003).

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Une interview de Michel Butor par Pierre Dumayet, en 1957, à propos de La modification est visible sur le site de l'INA (copier-coller le lien) : http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00013072/michel-butor-a-propos-de-la-modification.fr.html

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Quelques-uns des poèmes qui suivent sont empruntés au site fabuleux qu'Henri Desoubeaux a dédié à Michel Butor, et où il a rassemblé, avec le "dictionnaire Butor", bien d'autres textes (copier-coller le lien) : http://henri.desoubeaux.pagesperso-orange.fr

Mais les deux premiers textes ("Dé" et "Jour de cafard") ont été empruntés sur le site que Michel Butor gère lui-même, et où il poste des poésies "au jour le jour".
On peut y prendre, avec modération, de bonnes nouvelles de l'auteur ;-) - copier-coller le lien pour une visite : http://michel.butor.pagesperso-orange.fr/Poesie_au_jour_le_jour_1.html

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                  pour Julius B.

Un Toi
Deux Nous
Trois Ciel
Quatre Couleurs
Cinq Main
Six Dé Jouez

Michel Butor (Livre Baltazar*)
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Jour de cafard

pour Henri Maccheroni

D'abord on n'a pas entendu le réveil et se levant en toute hâte
on se meurtrit le gros orteil contre un outil oublié

En se rattrapant au mur on fait tomber une gravure précieuse
dont la vitre vole en éclats les plombs sautent

Dès qu'ils sont enfin réparés le facteur sonne
apportant un avis recommandé du contrôleur des contributions

Alors on voit qu'un bouton manque au col de la chemise qu'on vient d'enfiler
c'est le moment que choisit la dent creuse pour vous rappeler
qu'il est urgent de la faire soigner
 
Michel Butor (Livre Maccheroni*) *les mentions mises ici entre parenthèses suivent le texte

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Lectures transatlantiques

                                 pour Pierre Leloup (1)

Ramper avec le serpent
se glisser parmi les lignes
rugir avec la panthère
interpréter moindre signe
se prélasser dans les sables
se conjuguer dans les herbes
fleurir de toute sa peau
Plonger avec le dauphin
naviguer de phrase en phrase
goûter le sel dans les voiles
aspirer dans le grand vent
la guérison des malaises
interroger l'horizon
sur la piste d'Atlantides

Se sentir pousser des ailes
adapter masques et rôles
planer avec le condor
se faufiler dans les ruines
caresser des chevelures
brûler dans tous les héros
s'éveiller s'émerveiller

(1) Le peintre Pierre Leloup a illustré cet ouvrage dans l'édition de 1991.
Michel Butor, 1991 ("Lectures transatlantiques" dans "À la frontière" - éditions de La Différence 1996)

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Outre-Harrar (1)

                  encore in memoriam A. R.  (2)

Frère au très loin je tourne
depuis des années sournoisement
autour de ton ombre gardée
farouchement par des spécialistes
dont tu aurais détesté la plupart
Ce qui m'a mené en maint continent
déserts ou forêts villes ou sargasses
nullement à la recherche de tes traces
mais d'un lieu pluriel d'écoute et vision
d'où poursuivre ta tentative

Stoppée par le sort après tant d'avatars
malgré tous les soins et préparations
communique-moi ta force d'écart
et ce silence à l'intérieur de tous les mots
dont la mort ne pourra qu'augmenter le pouvoir

(1) Harrar est le lieu où le poète (2) Arthur Rimbaud a vécu en  Éthiopie, à la fin de sa vie. 
Michel Butor ("Lectures transatlantiques" dans "À la frontière" - éditions de La Différence 1996)

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Terres africaines

L'épaisse peau du ventre tendu vibrant comme un arc
l'épaisse pluie sur les ténèbres de la case
l'épaisse nuit marbrée d'éclairs et de grondements
l'épaisse chaleur dégoulinant de sueur et de sève
d'épaisses larmes de lait de sang d'urine et de sperme
l'épaisse foule de solitudes croisant leurs jambes dans la danse
l'épaisse rumeur de l'épaisse forêt dans un infime coin de l'espace désert


Michel Butor ("Lectures transatlantiques" dans "À la frontière" - éditions de La Différence 1996)

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Regards regards

Ouvrez les yeux
    tournez autour
des yeux d’autrui
    des feux de joie
d’amour ou de mélancolie
    des jeux d’autrui
des feux de bois
    des yeux des roses
des iris au bord des étangs
    de rage ou de divination
des yeux des choses
    du bois d’autrui
des feux d’iris
    des yeux des murs
des jeux des rois
    ouvrez les bois
tournez autour
    des feux d’autrui
de leurs étangs
    de rage ou de mélancolie
plongez au fond
    des yeux des roses
iris d’autrui
    feux des étangs
ouvrez les murs
    autour des yeux
d’amour ou de divination
    réchauffez-vous
éclairez-vous
    enivrez-vous
aux rois des jeux
    aux feux des choses

Michel Butor ("L’horticulteur itinérant", Éditions Léo Scheer, 2004)

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Les textes de Michel Butor ci-dessous sont, parmi d'autres, proposés par le site du Printemps des Poètes à l'adresse: http://www.printempsdespoetes.com (copier-coller le lien)
On peut en lire beaucoup d'autres sur le site que l'auteur gère lui-même, et où il poste ces "poésies au jour le jour" : http://michel.butor.pagesperso-orange.fr/Poesie_au_jour_le_jour_1.html (copier-coller le lien)

La fontaine de jouvence

pour Claude Viallat

1
Ruissellement
Nuages dans le ciel
vagues sur la mer
torses dans les plis
oiseaux dans les bois
Ce sont des gouttes
Nuages sur la mer
torses dans les bois
promesses des livres
caravelles sous le vent
Ce sont des sables
qui glissent
Nuages sur les bois
promesses du vent
sargasses dans la tourmente
vitraux sur la ville
Ce sont des gouttes
et des sables
qui glissent entre mes lèvres
Nuages dans le vent
sargasses de flammes
îles sur le fleuve
poissons dans la nuit
Ruissellement de sable

Michel Butor (extrait de "poésie au jour le jour 2", site de l'auteur)

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Le bourgeonnement du désert

pour Mona Saudi

1
Dans la nuit des temps
il y eut l'errance
avec les pierres dans l'attente
Dans le lointain
il y eut les premiers feux
avec la patience des pierres
Dans la distance
il y eut les peuples qu'on ne sait pas nommer
avec la taille des pierres
Dans l'oubli
il y eut les cavernes
avec l'érosion des pierres

2
Dans le silence et dans la nuit
il y eut les premières tombes
avec l'éclatement des pierres
Dans la hantise et le lointain
il y eut les premiers outils
avec le façonnement des pierres
Dans la transparence et la distance
il y eut les premiers villages
avec la solitude des pierres
Dans la mémoire et l'oubli
il y eut les premiers tissages
avec la permanence des pierres

Michel Butor (extrait de "poésie au jour le jour 5", site de l'auteur)

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Drapés de laques

pour Béatrice Mazzuri

C'est l'enveloppement d'un ciel du soir
autour des épaules de l'horizon
puis l'ombre se cristallise en braises
d'où germe un rosier de flammes
qui lèchent et carbonisent la forêt
C'est une agitation de bannières
devant les sillons qui se tordent
sous la fumée des feuilles mortes
roulement de vagues mouillées
dans le chuchotement de l'automne
C'est une rafale de neige
douce comme une caresse
au long des jambes du paysage
qui se blottit au creux du lac
entre les portes des glaciers
C'est une étole de cristaux
taillés en écailles si fines
qu'elles ruissellent sur les yeux
au moindre pas le long des falaises
dans le vertige des embruns


Michel Butor ("poésie au jour le jour 3", site de l'auteur)

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Textes manuscrits et collages composent l'ouvrage "Géographie parallèle", édité à peu d'exemplaires en 1998. Cette œuvre comprend 50 textes. Elle est l'objet d'expositions, et de textes d'accompagnements supplémentaires, tous lisibles sur le site de Michel Butor. Parmi ces textes, celui-ci a été retenu par le Printemps des Poètes : 

Arborescences

pour Joël Leick

Les poussières
de l'Afrique
se sont fourrées
sous nos ongles
entre nos orteils
nos paupières
nos cheveux
et nos dents
à l'intérieur
de nos oreilles
de nos narines
où elles germent
en minuscules
radicelles
qui s'allongent
au long de nos veines
et de nos nerfs

Ainsi la brousse

et la savane
ont envahi
notre poitrine
une rauque fêlure
transforme notre voix
des baobabs
encore nains
décorent nos paumes
métamorphosant
nos lignes de vie
et de chance
il suffit maintenant
de les appliquer
à nos tempes
et nous entendons
le feulement des hyènes

Tout notre corps
est tatoué de lianes
creusées çà et là
de bassins boueux
où viennent boire
gnous et koudous
soucis et hantises
courant sur nos ventres
pour se faufiler
entre les branches
de nos genoux
notre Zambèze intérieur
quand il déborde
transfigure les vallées
qui nous entourent
en l'arbre interdit
de notre royaume perdu

Michel Butor ("Géographie parallèle", Coaraze, Amourier, collection "Carnets", 1998)


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René DEPESTRE - PRINT POÈTES 11 : Butor Depestre Velter White

René Depestre, l'éternel dissident

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"... j'avance les pieds nus
dans l'herbe de ma négritude" ...

 (René Depestre, extrait du poème "Prélude" dans le recueil "Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien", 1967)

  Depestre_livre_rage_de_vivre

René Depestre - Rage de vivre (Œuvres poétiques complètes, Seghers, 2006) - Cet ouvrage rassemble ses écrits poétiques, en vers et en prose, jusqu'en 2006 . Le titre "Rage de vivre", inscrit comme une devise sur le front de l'auteur, résume plutôt bien son parcours de poète et d'homme libre.

"Rage de vivre", expression qui revient souvent dans les écrits de René Depestre, est aussi le titre d'un poème :

Rage de vivre

Seuls les oiseaux confiants de l’enfance peuvent
aider un homme en exil à voyager jusqu’aux
premières années de sa vie. Ce matin d'août
le sûr radar d'un colibri guide mon sang
dans l'espace le plus secret d'un amandier
où je découvre enfin la rage et l'art de vivre
tout près de l'ordre esthétique des grands arbres
.

René Depestre ("En état de poésie" - Éditeurs Français Réunis, 1980)
 

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René Depestre est né en Haïti en 1926 (la même année que Michel Butor). Son premier recueil de poésie, Étincelles, paraît en 1945 et le fait connaître bien au-delà des rivages de son île. Avec d'autres auteurs haïtiens, il fonde l'hebdomadaire La Ruche, à la fois revue poétique et journal contestataire, qui appelle à résister au gouvernement dictatorial d'Elie Lescot. Cette prise de position a pour conséquence l'interdiction de la revue et vaut à René Depestre un séjour en prison, mais le dictateur est renversé peu de temps après par la révolte des Haïtiens.
René Depestre participe à la création du Parti marxiste haïtien et publie un second recueil, Gerbe de sang (1946), avant d'être expulsé du pays par un nouveau régime militaire.
Il séjourne en France jusqu'en 1950, et côtoie d'autres artistes, notamment poètes et proches de ses idées : Louis Aragon, Tristan Tzara, Guillevic, Pierre Seghers, Paul Éluard, Blaise Cendrars, Édouard Glissant, Claude Roy ...
Expulsé de France pour ses prises de position contre la colonisation (fondation de la revue Présence africaine), il trouve refuge dans divers pays de l'Est, dont il critique les régimes staliniens.
Le Cuba du dictateur Battista l'attire, sans doute pour sa grande proximité avec Haïti, son île natale, mais là encore, il est banni du territoire. Après un périple qui le conduit dans divers territoires d'Amérique du Sud, où il recontre Pablo Neruda (au Chili), puis à nouveau en France, il poursuit son oeuvre poétique, plus que jamais engagée, politiquement et socialement. "Minerai noir" paraît en 1956, avec pour thème l'esclavage. C'est aussi cette année-là qu'il rompt définitivement avec le stalinisme.
Son retour à Haïti en 1957 n'est évidemment pas un heureux événement, puisque le pays vit alors sous la dictature de François Duvalier, (appelé "Papa Doc", d'où la "papadocratie", que maintiennent les tristement célèbres "Tontons Macoutes"). En 1959, séduit par l'aventure révolutionnaire cubaine, et  à l'invitation du poète Nicolas Guillèn, René Depestre rejoint Fidel Castro et Che Guevara à Cuba.
Mais cet éternel dissident finira par rompre avec le régime castriste. René Depestre vit aujourd'hui dans le sud-ouest de la France ("... très loin du désert cubain qui pipait les dés du fond de mon âme"...  "7 poèmes d'adieu à la révolution cubaine", 1992). 

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"... Moi, je n'ai jamais connu cette sorte de malaise existentiel dû à l'exil, parce que j'emporte avec moi partout où je vais Haïti, mon chez-soi haïtien; mon chez-soi insulaire m'a toujours accompagné, mon natif natal fait parti de mon nomadisme si je peux dire" ... (René Depestre, dans un entretien avec Frantz Leconte, en 1995 - voir plus bas dans cette page).

"Haïti, il y a des centaines d'années que j'écris ce nom sur le sable, et la mer toujours l'efface."
René Depestre ("Étincelles", 1945)

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petite bibliographie

  • Poésie : Étincelles, (Port-au-Prince,Haïti, Imprimerie de l'État, 1945) ; Gerbe de sang (1946) ; Végétations de clarté (1951) ; Traduit du grand large (1952) ; Minerai noir (dans la revue Présence africaine, 1956) ; Journal d'un animal marin (1964, réédité sous le même titre en 1990, augmenté d'autres recueils) ; Un arc-en-ciel pour l'Occident chrétien (1967) ; Cantate d'octobre (1968) ; Un poète à Cuba (1976) ; En état de poésie (1980) ; Au matin de la négritude (1990) ; Anthologie personnelle (1993, Prix Apollinaire) ; Un été indien de la parole (2001) ; Non-assistance à poètes en danger (2005) ; Rage de vivre (sous titré "Œuvres poétiques complètes", Seghers, 2006).
  • Romans : Le Mât de cocagne, 1979 ; Hadriana dans tous mes rêves (Gallimard, 1988, Prix Théophraste Renaudot) ; L'oeillet ensorcelé, 2006.
  • Essais : Pour la révolution pour la poésie, 1974 ; Bonjour et adieu à la négritude (1989) ; Le Métier à métisser, 1998 ; Ainsi parle le fleuve noir, 1998.

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Non-assistance à poètes en danger

La tendresse des poètes voyage
en baleine bleue autour du monde :
aidez-nous à sauver cette espèce
en voie de disparition
.

René Depestre (dans le chapitre "Mythes en perdition du recueil "Non-assistance à poètes en danger" - Seghers, 2005)

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C'est pour avoir contribué, comme René Depestre, au soulèvement de 1946 contre la dictature de Lescot que le déjà poète, peintre, écrivain et futur reporter-photographe engagé Gérald Bloncourt est expulsé d'Haïti, à l'âge de vingt ans. C'est en France qu'il développera ses talents  :

"J’ai vécu une bonne partie de ma vie en France, j’y ai vécu des aventures, j’y ai vécu l’amour... mais Haïti, je l’ai toujours gardée dans les entrailles". (Gérald Bloncourt)

Hasta la vista ...

à mon camarade Gérald Bloncourt

Bourreaux rendez-moi mon ami
bourreaux rendez-moi la colère de ses yeux
entre mille trahisons
vous avez choisi un lourd matin d'exil !
Mais là-bas aussi il luttera contre vous.

Que savez-vous des lèvres qui s'entendent
que savez-vous de lui, que savez-vous de la Révolution
pour vous le monde a des limites
pour vous la vie est un petit cercle
mais les buts sont pareils sur la terre de France !

Vous n'avez pas détruit nos foyers
vous n'avez pas coupé notre entente
bien haut par-dessus vos têtes d'assassins
bien haut par-dessus tant de crimes
nos mains sont soudées par l'unique espérance.

Qu'importe la distance qu'importent les vagues
qu'importe ce départ qu'importe l'au revoir
le même soleil nous éclaire
la même colère nous soulève
la Révolution est toute notre vie !

Il y eut des hommes à Guernica
il y a des hommes dans mon pays
il y a des hommes sur la terre de France
le même sang, le même espoir, le même amour.

Que ce soit ici que ce soit Paris
que ce soit Rio que ce soit Boston
le seul soir qui compte,
est celui de la Révolution !

Bourreaux rendez-moi mon ami !
Vous ne l'avez pas tué
vous ne l'avez pas brisé
Bourreaux rendez-moi son âge
que vous avez trahi !

Mais déjà il y a des feux sur les rivages
de France
mille visages attendent mille espoirs renaissent
debout, soldats de la Révolution
Voici venir Gérald BLONCOURT.

René Depestre (dans la revue hebdomadaire qu'il a fondée, "La Ruche", février 1946) 

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Le temps des loups

(…)
Nous vivons un temps mal défendu contre la strangulation
demain quand je serai Roi de mes créations
quand je serai roi de chaque goutte de ma sueur
j'inventerai une morale pour les hommes
une vertu pour les femmes
une conduite pour les gosses
quand on sera tous ensemble sur la terre
comme des dents d'une même bouche.
O quel temps de chacals !

René Depestre  ("Gerbe de sang" - Imprimerie de l'État, Port-au-Prince, Haïti, 1946)

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Le temps des flamboyants

Le poète a enfin choisi sa route
par ce matin où
il y a des flamboyants dans tous les yeux
il a pris sa revanche contre la tête hideuse du monde
De toute sa colère empruntée au vent d’août
il a fracassé la boîte osseuse de ce siècle fou

Ô délices du poète devant ce rouge réveil des hommes
toutes les rumeurs ensemble qui se lèvent
et font penser au petit matin de la prison
le chant du coq et la voix enrouée d’une gaillarde
le frottement d’un balai et des amours qui se meurent
d’autres métamorphoses Ô la chance de vivre
et de tenir son pouls là comme une bille qui bouge
et ces monstres qui reviennent Filles de mes dégoûts
et toi infernale Enfant Notre-Dame de la diablesse
de rude écorce et si souvent câline

moi je ne sors ni d’un hôtel ni d’un château
bas-fonds-des-villes abris-sans-lumière
je lance mon pus dans le jeu et le chaos
comme le seul espoir que mes mains tiennent avec amour
Voici que je reviens plus féroce de tous mes éreintements
je reviens avec comme ressources vingt ans de sorcellerie
je reviens avec dans mes veines la foudre noire de l’innocence
je reviens et j’ai choisi d’être tigre quand tous les hommes sont loups

ce matin il y a des flamboyants autour de mes pensées
il y a des flamboyants partout où l’on peut aimer
et je redis encore pour ceux dont les oreilles sont dures

Voici le temps maudit où le poète a choisi de vivre.

René Depestre ("Gerbe de sang" - Imprimerie de l'État, Port-au-Prince, Haïti, 1946)

"Minerai noir marque un tournant dans ma poésie qui est devenue beaucoup plus diversifiée et qui ouvre, finalement, l'œuvre d'un poète de la négritude". (René Depestre, dans un entretien avec Frantz Leconte, en 1995) - Vous pourrez lire et écouter entièrement cet entretien de 85 minutes ici, après avoir copié-collé ce lien dans votre navigateur : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/depestre_entretien.html

 

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Minerai noir

Quand la sueur de l'Indien se trouva brusquement tarie par le soleil
Quand la frénésie de l'or draina au marché la dernière goutte de sang indien
De sorte qu'il ne resta plus un seul Indien aux alentours des mines d'or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l'Afrique
Pour assurer la relève du désespoir
Alors commença la ruée vers l'inépuisable
Trésorerie de la chair noire
Alors commença la bousculade échevelée
Vers le rayonnant midi du corps noir
Et toute la terre retentit du vacarme des pioches
Dans l'épaisseur du minerai noir
Et tout juste si des chimistes ne pensèrent
Au moyen d'obtenir quelque alliage précieux
Avec le métal noir tout juste si des dames ne
Rêvèrent d'une batterie de cuisine
En nègre du Sénégal d'un service à thé
En massif négrillon des Antilles
Tout juste si quelque curé
Ne promit à sa paroisse
Une cloche coulée dans la sonorité du sang noir
Ou encore si un brave Père Noël ne songea
Pour sa visite annuelle
À des petits soldats de plomb noir
Ou si quelque vaillant capitaine
Ne tailla son épée dans l'ébène minéral
Toute la terre retentit de la secousse des foreuses
Dans les entrailles de ma race
Dans le gisement musculaire de l'homme noir
Voilà de nombreux siècles que dure l'extraction
Des merveilles de cette race
Ô couches métalliques de mon peuple
Minerai inépuisable de rosée humaine
Combien de pirates ont exploré de leurs armes
Les profondeurs obscures de ta chair
Combien de flibustiers se sont frayés leur chemin
À travers la riche végétation des clartés de ton corps
Jonchant tes années de tiges mortes
Et de flaques de larmes
Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné
Comme une terre en labours
Peuple défriché pour l'enrichissement
Des grandes foires du monde
Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle
Nul n'osera plus couler des canons et des pièces d'or
Dans le noir métal de ta colère en crue

René Depestre ("Minerai noir" - dans la revue Présence africaine, 1956)

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Hommage à la terre natale

Me voici
citoyen des Antilles
l’âme vibrante
je vole à la conquête des bastilles nouvelles.
Je glane dans les champs ensoleillés
des moissons d’humanité
j’interroge le passé
je mutile le présent
j’enguirlande l’avenir
tout mon être aspire au soleil!

Me voici
fils de l’Afrique lointaine
partisan des folles équipées.
Je cherche la lumière
je cherche la vérité
je suis amoureux de l’âme de ma patrie.

Me voici
nègre aux vastes espoirs
pour lancer ma vie
dans l’aventure cosmique du poème
j’ai mobilisé tous les volcans
que couvait la terre neuve de ma conscience
et j’ai renversé
par un pompeux coup d’État
toutes les disciplines nuageuses de mon enfance.

Me voici
prolétaire
je sens gronder en moi la respiration des foules
je sens vibrer en moi la rage des exploités
le sang de toute l’humanité noire
fait éclater mes veines bleues
j’ai fondu toutes les races
dans mon cœur ardent.

Me voici
poète
adolescent
poursuivant un rêve immense d’amour et de liberté.

René Depestre  ("Étincelles" - Imprimerie de l'État, Port-au-Prince, Haïti, 1945)

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Nostalgie

Ce n’est pas encore l’aube dans la maison
La nostalgie est couchée à mes côtés.
Elle dort, elle reprend des forces,
Ça fatigue beaucoup la compagnie
D’un nègre rebelle et romantique.
Elle a quinze ans, ou mille ans,
Ou elle vient seulement de naître
Et c’est son premier sommeil
Sous le même toit que mon cœur.

Depuis quinze ans ou depuis des siècles
Je me lève sans pouvoir parler
La langue de mon peuple,
Sans le bonjour de ses dieux païens
Sans le goût de son pain de manioc
Sans l’odeur de son café du petit matin.
Je me réveille loin de mes racines,
Loin de mon enfance,
Loin de ma propre vie.

Depuis quinze ans ou depuis que mon sang
Traversa en pleurant la mer
La première vie que je salue à mon réveil
C’est cette inconnue au front très pur
Qui deviendra un jour aveugle
À force d’user ses yeux verts
À compter les trésors que j’ai perdus.

René Depestre ("Journal d'un animal marin", Seghers, 1964 - réédition Gallimard, 1990)

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Un mois avant la tempête du 31 décembre 1999 qui a mutilé les forêts françaises, d'importantes inondations dévastent plusieurs départements du sud-ouest, l'Aude en particulier. Lézignan-Corbières, où vit aujpurd'hui René Depestre, est une des communes les plus touchées. Pierre Tournier, décédé en juillet 1999 en était le Maire :

Intempéries 99

à Pierre Tournier

Au-delà des vignes naufragées
au-delà des maisons éventrées
et des rêves partis en fumée,
au-delà des yeux qui ont tout perdu,
au-delà des vies que la pluie a humiliées,
dans la blessure la plus vive de l'esprit
la cicatrice fait son oeuvre de tendresse :
des oiseaux innocents réapprennent
à chanter dans le silence des gens.

Lézignan-Corbières, novembre 1999

René Depestre ("Non-assistance à poètes en danger", Seghers, 2005)

 

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Libre éloge de la langue française

à Olivier Germain-Thomas

De temps à autre il est bon et juste
de conduire à la rivière
la langue française
et de lui frotter le corps
avec les herbes parfumées
qui poussent bien en amont
de nos vertiges d’ancien nègre marron.

Ce beau travail me fait avancer à cheval
sur la grammaire à notre Maurice Grevisse :
la poésie y reprend du poil de la bête
mes mots de vieux nomade ne regrettent rien
ils galopent de cicatrice en cicatrice
jusqu’au bout de leur devoir de tendresse.

Debout sur les cendres de mes croyances
mes mots ont la vigueur d’un épi de maïs,
mes mots à l’aube ont le chant pur de l’oiseau
qui ne vend pas ses ailes à la raison d’État.
Mes mots sont seulement des matins de labours
éblouis de sève qui forcent avec amour
les portes du désert cubain qu’on leur a fait.

Ce sont les mots frais et nus d’un Français
qui vient de tomber du ventre de sa mère :
on y trouve un lit, un toit, un gîte
et un feu pour voyager librement
à la voile des mots de la real-utopie!
laissez-moi apporter les petites lampes
de la créolité qui brûle en aval
des fêtes et des jeux vaudous de mon enfance :
les mots créoles qui savent coudre les blessures
au ventre de la langue française,
les mots qui ont la logique du rossignol
et qui font des bonds de dauphin
au plus haut de mon raz-de-marée;
les mots sans machisme aucun qui savent grimper
toutefois à la saison bien lunée des femmes
mes mots de joie et d’ensemencement profond
au plus dru et au plus chaud du corps féminin,
tous les mots en moi qui se battent
pour un avenir heureux
oui je chante la langue française
qui défait joyeusement sa jupe
ses cheveux et son aventure
sous mes mains amoureuses de potier
.

René Depestre ("Anthologie personnelle", Actes Sud, 1993)

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Ci-dessous, des textes, parmi ceux proposés pour ce thème 2011 du paysage, par le site du Printemps des Poètes à l'adresse (à copier-coller) : http://www.printempsdespoetes.com :

L'éclipse du 11 août 1999

La galaxie compte un nombre infini
de sphères au gaz incandescent.
L'étoile qui protège ma rage de vivre
est une inconnue entre des milliards d'autres :
aussi banale que la pluie d'août mon amie rouge
concède à ma vie trois minutes de douceur
lors d'un éphémère soir de tendresse.

René Depestre ("Non-assistance à poètes en danger", Seghers, 2005)  

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La rivière

Voilà, c'est fait, je suis devenu une rivière.
Ce sera une grande aventure jusqu'à la mer.
Quel nom me donnera-t-on sur les cartes ?
D'où vient ce cours d'eau inconnu ?
Quel ciel reflète-t-il dans ses flots ?
Quelle paix, quelle faim, quelle douleur ?
Pardonnez-moi messieurs les géographes
Je ne l'ai pas fait exprès
J'aimais voir couler l'eau
Sur toutes les soifs
Il y a tant d'assoiffés dans le monde
Pour eux me voici changé en rivière !
Je n'aimais pas voir couler les larmes
Étant rivière je pourrai qui sait
Couler à leur place.
Je n'aimais pas voir verser le sang
Étant rivière je pourrai
Être versé partout à sa place.
Mon destin est peut-être d'emporter
À la mer toutes les peines !

René Depestre ("Journal d'un animal marin", Seghers, 1964 - réédition Gallimard, 1990)

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Une belle opportunité de visiter la flore et la faune d'Haïti, et peut-être de créer son propre jardin d'enfance avec des végétaux et des animaux réels ou imaginaires ...

Retour à un jardin de l'enfance

En ce temps-là mon foyer était un jardin
je suivais le seul feu de mes voisins-arbres
le goyavier imitait pour moi l'éléphant
je voyageais sur son dos aussi loin
que le permettait le manguier
qui se méfiait des animaux trop amicaux
l'oranger partageait avec moi les pastèques
le tamarinier était un oncle
qui racontait des histoires de cyclones fabuleux
le quenêpier pour me plaire
mettait un singe à chacune de ses branches
tandis que le bananier changeait son régime en volée de perroquets
l'acajou-enfant me révéla un matin :
- lorsque je serai grand je confierai mon bois
aux mains d'une fée qui fabrique des pianos.

René Depestre ("En état de poésie, Les Éditeurs Français Réunis, 1980)

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Cette simple identification parallèle à un élément du paysage ouvre aussi d'intéressantes pistes de création poétique...

Identité

à François Hébert

Un homme tendre du Québec
un jour d'été dans une forêt natale,
murmura : je suis un sapin.
Moi, loin de Jacmel, un soir d'hiver,
j'ai susurré* : je suis un cocotier.
Le monde entier en nous deux
a reconnu des fils jumeaux de sa beauté.

René Depestre ("En état de poésie, Les Éditeurs Français Réunis, 1980) - * susurrer prend bien deux "r" (attention à la faute de frappe sur le document du "Printemps" des Poètes")


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170508

André VELTER - PRINT POÈTES 11 : Butor Depestre Velter White

André Velter, à la rencontre de l'autre

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André Velter est né en 1945 dans les Ardennes françaises. À 19 ans, il écrit des poèmes en commun avec Serge Sautreau dans la revue  Les Temps Modernes (dirigée par Jean-Paul Sartre). Dans ce même numéro d'octobre 1964 figure aussi Georges Perec, et deux années plus tard, le premier recueil de poésie, Aisha *, porte la double écriture de Serge Sautreau et d'André Velter (Gallimard, 1966). "un des textes qui avec les "Épiphanies" de Pichette reste l'une des œuvres majeures du surréalisme de l'après-guerre." (Gérard Noiret / La Quinzaine Littéraire / 16-30 juin 1998).
André Velter est un homme de rencontres, de complicités, d'amitiés, de collaborations, auxquelles il restera fidèle, par-delà les mauvais tours de l'existence. C'est d'abord Marie-José Lamothe, écrivaine et photographe, "femme de lumière", qui lui ouvre les portes de l'orient tibétain (voir ci-dessous la bibliographie). Marcheur, alpiniste en même temps que poète à la découverte de l'autre, il reste aimanté par l'Orient asiatique, le Tibet, l'Afghanistan, le Népal, l'Inde... On retrouve dans le recueil Le Haut-Pays suivi de la traversée du Tsangpo, Gallimard, 2007, les poèmes écrits au Tibet et dans l'Himalaya. Il publie des ouvrages avec des peintres et dessinateurs, particulièrement Ernest Pignon-Ernest (bibliographie).
Il rencontre d'autres poètes, comme Henri Michaux et René Char.
1998 est l'année terrible de la disparition, à quelques semaines d'intervalle, de Marie-José Lamothe et de Chantal Mauduit. Pour l'alpiniste de l'extrème, et parce que l'écriture est un chemin de vie, il écrit un tryptique amoureux : Le septième sommet, en 1998, L'amour extrème, en 2000, et Une autre altitude, en 2001.
Ouvert à d'autres expériences, il entre avec Bartabas dans l'univers de Zingaro suite équestre (Gallimard, 1998).
Persuadé que la poésie se dit et s'écoute, il anime une émission sur France-Culture : Poésie sur parole, et "met en scène" ses poèmes : spectacles musicaux et productions audio-visuelles.

  • On trouvera sur le site de l'auteur, où une partie des informations du blog ont été empruntées, bien plus qu'une biographie et une bibliographie complètes, l'univers humain et poétique d'André Velter : http://www.andrevelter.com (copier-coller le lien)

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éléments de bibliographie (hors tirages limités)

Poésie (choix subjectif) :

  • Aisha (avec Serge Sautreau, éditions Gallimard, 1966, réédité en 1998)
  • Du Gange à Zanzibar ( éditions Gallimard, 1993 - prix Louise Labé)
  • Passage en force (1971-1974) (Le Castor Astral/ Les Écrits des Forges, 1994)
  • Étapes brûlées (1974-1978) (Le Castor Astral/ Les Écrits des Forges, 1996)
  • Ouvrir le chant (Le Castor Astral/ Les Écrits des Forges, 1994)
  • L’Arbre-Seul (éditions Gallimard, 1990, prix Mallarmé - réédité en Poésie/Gallimard 2001)
  • Le Haut-pays (éditions Gallimard, 1995 - réédité avec suivi de La Traversée du Tsangpo, Gallimard, 2007)

  • Le septième sommet, poèmes pour Chantal Mauduit (éditions Gallimard, Poésie/Gallimard, 1998)
  • L'amour extrème, poèmes pour Chantal Mauduit (éditions Gallimard, 2000)
  • Une autre altitude, poèmes pour Chantal Mauduit (éditions Gallimard, 2001)

  • La vie en dansant (éditions Gallimard, 2000)
  • L'amour extrème et autres poèmes pour Chantal Mauduit - Poésie/Gallimard 2007 - cet ouvrage regroupe les poèmes des trois recueils précédemment cités )

livre_Velter_Zingaro

  • Des recueils ont été publiés avec des dessins d'Ernest Pignon-Ernest, en particulier ceux-ci :
    Zingaro suite équestre  (éditions Gallimard, 1998, réédité avec et Un piaffer de plus dans l'inconnu en Folio/Gallimard, 2000 et en Gallimard collection Blanche, 2005).
    Extases  (éditions Gallimard, 2008 ).

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Ouvrages illustrés, en édition commerciale (choix) :

  • Peuples du toit du monde (avec des photographies de Marie-José Lamothe*, Chêne-Hachette, 1981)
    Ladakh Himalaya (avec des photographies de Marie-José Lamothe*, Albin Michel, 1987 et A-M Métailié, 1991)
    Les Bazars de Kaboul (avec Emmanuel Delloye et des photographies de Marie-José Lamothe*, Hier et Demain, 1979)
    Et ce superbe grand livre, fruit d'un long travail de recherche, de photographie et d'écriture, qui rend hommage aux artisans de France : Le Livre de l'outil (auteurs : André Velter et Marie-José Lamothe* ; photographies de Jean Marquis* - préface de René Char*, postface de Serge Sautreau* ;aux éditions "Hier et Demain", 1976 et "Temps Actuels", 1983 ; ouvrage épuisé mais il a été heureusement réédité aux éditions Phébus, en 2003)
    * Marie-José Lamothe, (1945-1998), photographe et écrivaine, spécialiste de la civilisation tibétaine, a consacré plusieurs ouvrages au Tibet et à la vie de Milarépa, yogi et maître spirituel bouddiste tibétain du XIe siècle, dont elle a traduit l'oeuvre complète ("Milarépa, Les cent mille chants", Fayard, 2006). Elle a collaboré avec André Velter pour d'autres ouvrages. Jean Marquis est lui aussi photographe. Le poète René Char est présent sur ce blog. On trouvera des textes et une présentation ici : Des POÈTES et de la POÉSIE. Serge Sautreau est poète et essayiste.

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Œuvres sonores et visuelles (choix) :

"Il n’est de poésie qu’orale. Un poème qui ne se peut dire, qui n’engage ni le souffle ni le corps ressemble à un violon dont l’âme a été volée ou faussée. Il est sans harmonie, sans magie, sans amplitude." (1)
"Qu'elle se murmure ou qu'elle se crie, la poésie, comme la vie, ne tient qu'à un souffle. Je suis pour la parole haute et vive, pas pour le papier mâché." (2)
..."Ce qui ne veut pas dire que la lecture solitaire, silencieuse, celle que l’on entreprend pour soi, n’est pas nécessaire". (3)
(1) André Velter, entretien paru dans la revue de poésie Flache, en 1989 / (2) André Velter "Autoportraits, Paroles d'Aube, 1993) / (3)  dans le journal "Lyon Capitale" en 1999 (cité par Sophie Nauleau dans sa thèse "André Velter, troubadour au long cours" - Sorbonne, 1999)

  • Le Grand Passage, CD (Paroles d’Aube, 1994). On attend la parution en janvier 2011 chez Gallimard d'un livre-CD intitulé "Paseo Grande".
    C'était l'Afghanistan, Portrait d'un pays perdu, CD (Frémeaux et Associés, 2002)
    Tombeau de Chantal Mauduit, CD ; pièces musicales, avec des poèmes d'André Velter, dits par Alain Carré (Frémeaux et Associés, 2002)
    La traversée du Tsangpo, CD ; poème d'André Velter dit par l'auteur et Laurent Terzieff , musique originale de Jean Schwarz, chansons traduites en tibétain et interprêtées par Tenzin Gönpo (Célia Records, Élios Productions et les Éditions Thélème, 2004)
    Décale-moi l'horaire, CD ; Chansons parlées d'André Velter sur des musiques originales de Jean Schwarz et Benoît Charvet (EPM littérature 2005) 
    La vie en dansant, CD ; poèmes d'André Velter, dits par l'auteur et Alain Carré (Autrement Dit, 2002)

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    Une anthologie poétique :

    Les poètes du Chat noir (Poésie/Gallimard, 1996) 

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"La poésie trouve ici une unité de lieu : l’altitude. Celle du Tibet et de l’Himalaya, celle de ce Toit du Monde qui ne recouvre rien mais donne sur le ciel dans une autre lumière. [...] Il va sans dire que ce parcours n’est pas celui d’un dévot. La rencontre avec le bouddhisme tibétain intervient d’abord et tout naturellement dans le sens de la marche : c’est une approche physique, pas un acte de piété, même si la traversée du Tsangpo mène à Samyé, le monastère des origines. Poème et polyphonie à la suite, ce livre n’accueille en effet que des ascèses toniques où le corps est en fête et l’esprit des plus libres". André Velter, dans sa présentation de l'ouvrage Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo (Gallimard, 2007 )
 

"Le Haut-pays" est dédié à Marie-José Lamothe. "La traversée du Tsangpo", dans la dernière partie du livre, s'ouvre par ce quatrain-dédicace : 

Un quatrain-dédicace
à M-J
 
J'entendrai pour toujours

Ta voix tes cris ton rire
Cette façon de dire
Nous allons sans détour

------

Vers Samyé (premières strophes du poème)

le temps est un vertige
sous le miroir des eaux
ce qui sombre est si sombre
on dirait un chaos
de pierres de lune et d’or

vers Samyé nous allons
comme au centre du monde
dans cet écho profond
qui n’appartient qu’au ciel
et au secret de nous

le corps le cœur l’esprit
se découvrent si vaste
que le chant de nos lèvres
est une âme infinie
qui tremble sur la terre

partout il y avait
des joyaux dans les pierres
des prophéties cachées
voire de simples prières
à la chance au soleil

partout à chaque pas
le passage était là
au bord du précipice
où la mort est fugace
où le souffle est lumière

 [...]
 

André Velter ("Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo", Gallimard, 2007)

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Dans le chapitre "Une fresque peinte sur le vide - III" du même ouvrage :

(altitude)

Petit nuage sur le chemin

de Tangyud Gompa. *

Rien que du vide et du vent,
une touffe de chardons bleus,
des marques de pas.

Rien que le soleil sur les crêtes
et les ombres qui s’allongent
entre les rochers.

Rien que ce rien

qui n’est pas moins que tout.

*monastère bouddique du Spiti (note de l'auteur) - l'auteur a mis le titre entre parenthèses

André Velter ("Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo", Gallimard, 2007)

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Avant de prendre place dans "Le Haut-pays", "Ce qui murmure de loin" est un recueil de 48 pages, publié en 1985 aux éditions Fata Morgana, avec deux illustrations originales du peintre graveur Ramón Alejandro (tirage limité).

livre_Velter_murmure

101 quatrains composent ce "chant secret". En proposer ici quelques images dissociées ne rend évidemment pas la dimension de l'œuvre. Comment faire autrement pour donner au lecteur l'envie de s'aventurer dans l'intégralité du poème ? C'est un pari...

Introduction de l'auteur pour ce texte dans le livre :

Chant secret d'une voix qui écoute, la poésie vit d'une aventureuse nécessité.
 

Avec les mots des hommes et le silence des dieux s'irriguent la lumière, la chance, le partage des nuits.
 

La solitude reçoit l'oracle des pierres.
 

Le feu cherche l'oubli.
 

Une barque s'éloigne sous le miroir des nuages.
 

Nous inventons les voiles de fièvres inconnues,
un rire si haut que l'infini préfère y jouer son va-tout,

 
une fleur invisible qui est aussi fille du soleil et du sang.
 

Le temps s'est voulu nomade,
nous sommes de toutes ses migrations,
complices d'une aile qui passe comme aucune autre aux lèvres de l'écho
...


Ce qui murmure de loin (quatrains choisis du poème)

  à Bruno Roy *

1

Parti partant déjà délié de l'ombre
Un voleur de tous les vents
S'éloigne dans la vie du voyage
Où l'on se veut présent

2

Il porte l'or en dedans
Feu de ce lieu d'absence
Quand la danse
A quitté les danseurs

3

Et le fou du royaume joue du vide
Comme d'autres du violon
Il a l'oreille du rien
L'art du passage

 [...]

16

Rêve éveillé entre réel et réalité
L'oeil touche l'illusion
L'issue est dans l'ici
Il suffit d'un rien pour défaire un monde 

 [...]

20

La neige exprime l'haleine des dieux
Le silence suspend l'espace
L'instant prend corps
Avec la beauté en regard
 

 [...]

36

En altitude rien ne blesse la lumière
La haine s'épuise dans les glaciers
Le chemin connaît l'odeur du roc
L'abîme a le réveil sonore

 [...]

45

Être du fond de la nuit brève
Une trace sans repère
L'écho à la voix blanche
Le chant d'un amour inconnu

46

Être du fond de l'univers
Une parcelle de regard et de ciel
Une trouée que l'on nomme
À peine moins que l'oubli 

 [...]

49

De la cime au ravin
Je me lie d'un souffle
Le but vient du chemin où je vais
Pour rester à distance

 [...]

55

Dans cette lumière
Il y a une aile et un visage
Un arbre et une flamme
L'esprit brûlé d'une femme

56

Je te vois
Nuit de chaque instant
Silex noir
qui porte son feu à l'intérieur 

 [...]

85

Je dis nous
Et c'est peu
Dans les chantiers
Du monde

86

Je dis nous
Et c'est clair
Dans les ténèbres
Du temps 

87

Je dis nous
Et c'est Un
Dans le secret
Du chant 

 [...]

André Velter ("Ce qui murmure de loin", éditions Fata Morgana, 1985 et "Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo", Gallimard, 2007) - * Bruno Roy

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Tombeau de Chantal Mauduit

"L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit" (Poésie/Gallimard, 2007), regroupe les recueils dédiés par André Velter à son amie, l'alpiniste de l'extrème, morte accidentellement le 13 mai 1998 sur les pentes du Dhaulagiri, au Népal : Le septième sommet, L'amour extrême, et Une autre altitude. Un CD reprend en 2002 des textes de ces recueils, dits par Alain Carré : "Tombeau de Chantal Mauduit (Frémeaux et Associés, 2002)

Un "Tombeau", au sens poétique et ancien, se définit comme une œuvre composée d'un ou plusieurs recueils, écrite en principe par plusieurs auteurs pour honorer la mémoire d'un défunt. André Velter a édifié seul, de 1998 à 2000 ce monument littéraire :

"Les poèmes qui se sont écrits* après la mort de Chantal ont été pour moi des textes de survie, sans le moindre souci littéraire. [...]. Ils étaient le seul oxygène que je pouvais respirer. [...] On ne peut pas, et je dirai on ne doit pas, vivre sans cette absence au cœur, ce soleil noir en soi, à jamais. [...] Ce que nous avons passionnément aimé, follement aimé, absolument aimé, ne meurt pas si nous restons sur le qui-vive. En alerte, sans espoir factice. Pour être encore digne d’un tel amour". André Velter (entretien avec Aymen Hacen, dans le supplément littéraire du quotidien tunisien "La Presse", décembre 2009) * [..."se sont écrits", comme si l'écriture elle-même avait guidé l'auteur (note du blog)]

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 (extraits)

" J'ai pour te bâtir un tombeau
          des mots du soleil et des rêves,
          rien qui appartienne au poids du monde

rien qui t'impose une mort enchaînée,
          rien qui ralentisse ta course plus haut
          que tous les sommets."

[...]

André Velter ("Le septième sommet", 1998) 

Pour Chantal Mauduit, sa "mariée du ciel", "femme soleil" disparue et présente à jamais, André Velter écrit successivement trois recueils de poèmes, dans lesquels son infinie douleur interroge le paysage d'absence, où le temps s'est arrêté..
En suivant avec lui ce chemin d'écriture et d'absolue mémoire, on songe irrésistiblement au recueil "Le temps déborde", de Paul Éluard, écrit après la disparition de sa compagne, Nush, et à ce passage  :

"Nous ne vieillirons pas ensemble.
Voici le jour
En trop : le temps déborde.
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice". - Paul Éluard ("Le temps déborde", 1947)

et bien sûr au poème de Catherine Pozzi (1882-1934), dont le premier vers fait écho ici :

"Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,
"
[...]"
Catherine Pozzi (début du poème "Ave", publié en 1935 dans la revue "Mesures") -
réédité sous le titre "Poèmes" par Gallimard en 1987, et en Gallimard/Poésie en 2002  : "Très haut amour : poèmes et autres textes")
 

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"Le septième sommet", est Le Dhaulagiri, ("Montagne blanche"), celui que Chantal Mauduit n'atteindra jamais après avoir gravi les six précédents. Elle avait décidé de tenter l'ascension, dans l'Himalaya, des quatorze sommets de plus de huit mille mètres, dans des conditions difficiles choisies : en style alpin et sans oxygène.

Voici la deuxième strophe du poème "Élégie", dans lequel se répète le vers en italique, imité de Catherine Pozzi :

Élégie (passage)

 [...]

Très haut amour à présent que tu meures
 
La neige a tué mon plus bel horizon,
la neige a bloqué les issues et les rêves,
  la neige de la grande nuit a ruiné notre ciel.
 
  Très haut amour à présent que tu meures

André Velter ("Le septième sommet", éditions Gallimard, 1998) - repris dans  "L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit (Poésie/Gallimard 2007) - voir la bibliographie

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Où que tu sois, je t'aime

Pour te rejoindre
nul parcours sur la terre,
il y faut l'ascension
de la montagne immense
qui me déchire le coeur.

Là tout est vertical,
de l'abîme du sang
aux mille soleil de l'âme,
une épée de lumière
et pas un seul sentier.

Est-ce mon amour
au souffle fragile,
à la fougue patiente
et légère, qui va ouvrir
la septième voie ?

Amour sauvage que tu voulais
libre du chasseur et de la proie,
amour qu'inventait l'amour
sans un appui sans une corde,
amour absolu, tout à toi.

(Écrit le 21 mai, jour de l'Ascension.) *

* précision de l'auteur qui figure sous ce poème, écrit le 21 mai 1998, une semaine après la disparition de Chantal Mauduit.

André Velter ("Le septième sommet", éditions Gallimard, 1998) - repris dans  "L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit (Poésie/Gallimard 2007) - voir la bibliographie

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À l'infini

Là-haut, tu es. Là-haut quoiqu'il advienne,
femme-soleil d'un miracle à jamais
que rien ne sépare de la pure lumière
ni du souffle ascendant de notre amour promis

à une autre altitude. Tu es là, hors d'atteinte,
hors du monde où meurent les âmes et les corps.
Tu danses sur l'horizon que je porte en moi
pour abolir l'espace et le temps. Tu vis à l'infini.
 

André Velter ("L'amour extrème, poèmes pour Chantal Mauduit", éditions Gallimard, 2000) - repris dans  "L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit (Poésie/Gallimard 2007) - voir la bibliographie

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sans titre

Quand je ne pense pas à toi, je pense à toi. Quand je parle d’autre chose, je parle de toi. Quand je marche au hasard, j’avance vers toi.
Je quitte les livres où tu n’entres pas. Je jette les poèmes qui ne trouvent pas tes lèvres. J’efface les tableaux qui n’attirent pas tes yeux. J’éteins les chansons qui n’éveillent pas ta voix.

André Velter "L'amour extrème, poèmes pour Chantal Mauduit", éditions Gallimard, 2000) - repris dans  "L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit (Poésie/Gallimard 2007) - voir la bibliographie

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Le recueil "Une autre altitude" est ainsi commenté par Michèle Gazier (hebdomadaire "Télérama" du 25 août 1999) :
"un livre de douleur pour apprivoiser la douleur, pour retenir dans les mots la lumière que la mort voudrait éteindre. Ces poèmes bouleversants sont traversés par l'image de l'absente qui invite, toujours, à "vivre au plus haut".

sans titre

Je n’accepte pas
Mais j’entre dans ta mort
Comme un enfant
Qui n’a pas dit son premier mot
Je n’accepte pas
Mais je porte hors du fleuve
La barque bleue
de la seconde naissance
 

André Velter ("Une autre altitude", éditions Gallimard, 2001) - repris dans  "L'amour extrème, et autres poèmes pour Chantal Mauduit (Poésie/Gallimard 2007) - voir la bibliographie

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"J’ai dansé sagement, comme un fou."

[...]

André Velter ("La vie en dansant ", 2000) 

"La vie en dansant" est publié la même année que "L'amour extrème", mais, commencé avant 1998, il porte plusieurs années d'écriture. C'est aussi en 2002 un CD de 45 minutes (éditions Autrement Dit), avec les voix de l'auteur et  d'Alain Carré.

La vie en dansant (extraits)

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La poésie ne peut être coupée ni du sacré ni du réel.
Elle n’est pas un réservoir de mots d’ordre.
Elle a du souffle et pas de frontières.
Sa langue lui appartient, mais elle appartient à la rumeur des langues.
Opaque à tout populisme, elle n’a pas à craindre d’être populaire.
Si elle est vécue, elle change la vie.

-------

Tout est départ.
Du mouvement il n’y a pas à démordre.
Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.
Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre.
Qui ne sent la cavalcade, le carnaval, la migration des corps et des pierres ?
Le moindre écart a jeté des outrages au ciel.
Qui n’accueille les cahots, les blasphèmes, les caresses et les traces ?
Le moindre pas a levé d’autres horizons.
Qui ne vit d’alertes, de temps anéantis, de souffles brûlants et d’ombres ?
Tout est dépense.
Tout est désert.
Au grand miroir de nos mains vides.

André Velter ("La vie en dansant ", éditions Gallimard, 2000)

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"J’ai une idée très absolue de l’amitié"
André Velter (1979, cité par Sophie Nauleau dans sa thèse, voir biblio)

"Du Gange à Zanzibar" a obtenu le prix Louise Labé.
André Velter en dédie le premier texte à son ami Stéphane Thiollier, disparu lui aussi, écrivain, humanitaire d'une association franco-afghane, avec qui il avait entrepris en 1977 un voyage en Afghanistan :

L'autre 

 Tu es celui
Et tu es moi
Qui s'est guéri
Par la lumière
Tu es cela
D'or et de fée
Vivant réel
Sous le soleil
Tu es ici
Autre départ
Le jeu cruel
Absent dès l'aube
Tu es sans toi
- Mais le soleil

André Velter ("Du Gange à Zanzibar ", éditions Gallimard, 1993)

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Ci-dessous, des textes proposés pour ce thème 2011 du paysage, par le site du Printemps des Poètes à l'adresse (à copier-coller) : http://www.printempsdespoetes.com :

Je vais plus loin que la route ... (titre proposé)

                                       Tel un vagabond
   Je pars pour les montagnes désertes.
                                        Milarépa

Je vais plus loin que la route,
plus haut que les alpages
près des rochers ou rien ne pousse.
La lionne suit la ligne des neiges,
l'aigle tourne dans l'azur,
j'entends les cris des petits singes.
Le vent s'est fait mon équipage,
la nuit la compagne de mon coeur
et le soleil m'offre à boire.
Si tout me manque rien ne manque,
prenez les braises de mon foyer,
je vis d'un souffle de feu.
(Le vagabond se joue des apparences,
le vagabond met l'infini dans son jeu,
il chante follement sa folle liberté.)
Je vais plus loin que mon refuge,
plus haut que l'écho des vallées
près de la seule lumière.

André Velter ("Du Gange à Zanzibar ", éditions Gallimard, 1993)

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Une fresque peinte sur le vide (extraits)

L'Himalaya n'appartient pas au commun du chaos. Surgi de l'au-delà de l'ombre, ultime ivresse
du magma, il aspire à la transparence, dans l'exaltation du soleil et des glaces. Sa lumière crée
l'infini, sa pureté terrifie ou transfigure, il mêle l'obsession inhumaine du désert et le défi des
plénitudes. Il est mystère, miracle, miroir. Il est, plus fortement que l'éternité.
En ce séjour des neiges, l'harmonie rejoint la réalité portée à blanc. Sacrilège semble la vie, tout
mouvement venu de l'éphémère. À la rigueur imagine-t-on un aigle, et seulement quand il plane.
Les autres relèvent de l'impossible, des marges d'erreur qui improvisent : les autres, les hommes,
les autres hommes.

Ici l'on passe d'une absence à une autre. Chaque étape est une île sur l'océan de la terre. Chaque
soir s'éclaire d'un chant d'argile sèche.

André Velter ("Le Haut-Pays", dans "Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo", Gallimard, 2007)
 

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(Ladakh)

Hors limite, hors refuge,
oubliés bergers, ascètes, vautours,
l'acharnement du vivace,
la floraison en longue attente
de semailles in-extremis,
avec armoises aux lèvres des glaciers
et lichens pareils à de la cendre d'étoile.
C'est au pays des cols,
au pays sans repos,
royaume toujours perdu,
que l'on passe par le haut.

André Velter ("Le Haut-Pays", dans "Le Haut-pays suivi de La Traversée du Tsangpo", Gallimard, 2007)


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Kenneth WHITE - PRINT POÈTES 11 : Butor Depestre Velter White

Kenneth White, nomade des territoires de lumière

"Ce n’est pas seulement un question de géographie, c’est une question de paysage mental... Il faut sortir, approfondir les lieux, ouvrir l’espace. Écrire la lumière qui passe."
("Le Rôdeur des confins" - éditions Albin Michel, 2006)

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Kenneth_White_livre_diamant

Kenneth White - "Terre de diamant "(Les Cahiers Rouges, Grasset, 1983)

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"Pourquoi écrire ? Pour ne pas devenir fou de cette ivresse blanche qui est le sang de l'écriture"
Kenneth White

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Dans son essai "Une stratégie paradoxale" *, Kenneth White écrit : "J'aime la définition que donne Élie Faure du poète :
Le poète ne s'attache à aucun port, mais poursuit une forme qui vole à travers la tempête et se perd sans cesse dans un perpétuel devenir".
Kenneth White poursuit : ..."étant donné l'ambiance nationaliste post-totalitaire que nous connaissons, le complexe, voire l'idéologie identitaires qui sévissent, créent une première série de difficultés. J'ai personnellement renoncé à toute identité de ce genre, et les réputations locales (ces "représentants culturels" de telle ou telle nation, sans parler de telle ou telle région) me font sourire"...
*"Une stratégie paradoxale, essais de résistance culturelle" (Presses Universitaires de Bordeaux, 1998)

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Kenneth White est né en 1936. Il vit en France depuis une trentaine d'années, actuellement à Trébeurden, village breton du Trégor, sur la côte de Granit rose. Lieu qui le rapproche sans doute de son Écosse natale, la région de Glasgow.
Kenneth White étudie la littérature et la philosophie en Allemagne, vit un temps à Paris, puis en Ardèche, avant un premier retour à Glasgow, où il enseigne la poésie et la littérature à l'Université, là-même où il a été étudiant. En 1967, il s'installe au Pays basque français, base de multiples voyages, essentiellement en Extrème-Orient...
Poète, écrivain, essayiste, philosophe (mais en recherche permanente), actif et voyageur, il est l'inventeur de la "géopoétique", et fonde en 1989, l’Institut international de géopoétique :
"Tout a commencé pour moi dans un territoire de vingt kilomètres carrés sur la côte ouest de l’Écosse, et dans un rapport direct avec les choses de la nature. [...] Afin de renouveler et d’étendre mon expérience initiale radicale, j’ai traversé divers territoires, toujours dans le but d’amplifier mon sens et ma connaissance des choses. Et je continue à le faire, car il ne faut jamais perdre le contact entre l’idée et la sensation, la pensée et l’émotion".
On lira sur son site la présentation de cette "théorie-pratique transdisciplinaire applicable à tous les domaines de la vie et de la recherche, qui a pour but de rétablir et d’enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu"...

Bien que maîtrisant parfaitement notre langue, c'est en anglais que Kenneth White rédige son oeuvre poétique et ses récits. Avec Marie-Claude White, son épouse, avec Philippe Jaworski et d'autres traducteurs, il participe lui aussi à l'adaptation en français (voir la bibliographie succinte et subjective ci-dessous). La plupart de ses ouvrages publiés en France le sont en édition bilingue.

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éléments de bibliographie

  • Poésie (texte original en anglais sauf *) :
    En toute candeur (édition bilingue - traduction de Pierre Leyris - Mercure de France, 1964)  
    Le Grand rivage (édition bilingue - traduction de Patrick Guyon, Marie-Claude White et Kenneth White - Les Éditions du Nouveau Commerce, 1980)
    Scènes d'un monde flottant (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - éditions Grasset, 1983)
    Terre de diamant (édition bilingue - traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)
    Atlantica (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Grasset, 1986)
    *L'Anorak du goéland, haïkus (L’Instant Perpétuel, 1986)
    Les Rives du silence (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 1997)
    Limites et marges (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2000)
    Le Passage extérieur  (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2005)
    Un monde ouvert - Anthologie personnelle, édition en français, dans laquelle on retrouve des textes de la plupart des recueils précédents (traducteurs cités - Poésie/Gallimard, 2007).
  • Récits :
    Lettres de Gourgoumel (édition bilingue - traduction de Gil et Marie Jouanard - Presses d'Aujourd'hui, 1980 et Grasset et Fasquelle, 1979)
    Le Visage du vent d’est, voyage en Chine (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Presses d'Aujourd'hui, 1980)
    La Route bleue, voyage au Canada, Québec, Labrador (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Grasset et Fasquelle, 1983 - prix Médicis)
    Les Cygnes sauvages, voyage au Japon (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Grasset, 1990)
    La Maison des Marées (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Albin Michel, 2005)
    Le Rôdeur des confins (édition bilingue - traduction de Marie-Claude White - Albin Michel, 2006) . 
  • Essais (écrits en français par l'auteur) :
    La Figure du dehors (Grasset, 1982)
    L'Esprit nomade (Grasset, 1987)
    Le Plateau de l'albatros - Introduction à la géopoétique (Grasset, 1994)
    Une stratégie paradoxale, essais de résistance culturelle (Presses Universitaires de Bordeaux, 1998).

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Sciure de neige

Neige
Sciure
D'anciennes forêts jetées bas
Les branches qui naguère
Portaient l'espoir de mon vagabondage
Ne désignent plus
Le lointain rivage
Où le soleil
Attendait que j'advienne

Tous les sentiers sont recouverts
Et ce qui était par delà est mort

Plus rien
Hors moi
Qui tombe
Sciure
Neige

Kenneth White ("En toute candeur", chapitre "Poèmes du Monde blanc", traduction de Pierre Leyris - Mercure de France, collection "Domaine anglais", 1964)

--------

Pierre Leyris, dans ce recueil bilingue, en donne la version française, dans une adaptation non littérale, avec une modification de disposition. Voici le poème original de Kenneth White, en anglais :

Snowdust

Snow
sawdust of ancient forests
branches that held
the hopes of my wandering
now no more
point to the distant shore
where the sun
awaited my advent

now all the paths are hid
and what was beyond is dead

there is only the presence
of me
falling
sawdust
snow


Kenneth White

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Autre texte du même recueil, suivi de la traduction de Pierre Leyris :

Vers l'hiver

Vienne à présent l'hiver

Ciel chargé comme un bœuf
Froide écume aux rivières
Nudité de la lande
Brume dans la forêt
Vienne à présent l'hiver

La bleue foulée des bêtes
Dans la neige qui fond
Le soleil fourbi (1) dur
Des oiseaux et des baies
L'ombre couleur de bronze
L'eau mince et glaciale
La croûte noire de la terre
L'éclat blême de la roche
Vienne à présent l'hiver

des algues sur la lune
Le vent herse le golfe
Les îles luisent dans la brume
Je pêche dans les eaux froides
Ma barque est noir-goudron
Et les tolets
 (2) fourchus
Grincent sous l'aviron

Vienne à présent l'hiver

Kenneth White ("En toute candeur", chapitre "Poèmes du Monde blanc", traduction de Pierre Leyris - Mercure de France, 1964) - (1) sic  -  (2) Pierre Leyris a traduit "the sun polished hard" par "fourbi dur", donc rendu brillant, mais d'un aspect froid et dur  -  (3) supports de l'aviron à l'arrière de la barque

--------

Texte original du poème de Kenneth White, en anglais :
      
Near winter
         
Let winter now come

ox-laden sky
cold spume of rivers
nakedness of moors
mist in the forest
let winter now come

the spoor of animals
blue melting in the snow
th sun polished hard
birds and berries
bronzen shadow
water icy and thin
black crust of the earth
hoar glint of stone
let winter now come

seaweed covers the moon
wind harrows the firth
the islands glint in fog
I fish in cold waters
my boat black as tar
the horned rowlocks
creak to the oar

let winter now come

      

Kenneth White

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Extrait de la présentation de son récit de voyage au Japon "Les Cygnes sauvages", par Kenneth White sur son site (adresse ci-dessus) :

1

Brume chaude et blanche sur la baie
une vieille jonque s'éloigne
pesamment -
quelque chose aimerait voir durer cette paix ...
mais le jour s'est levé : grues qui tournent,
gens qui se pressent, moteurs qui toussent,
sirènes qui hurlent, téléphones qui sonnent -
Hong Kong quitte ses rêves pour faire de l'argent
 
2

Coup d'oeil sur le marché aux poissons :
le soleil rouge fait chatoyer
les gros-yeux, les brèmes, les raies
les requins, les barracudas et les serpents de mer
alors qu'une fumée bleue monte des bâtons d'encens
allumés par des pêcheurs las
pour remercier la Reine du Ciel de sa bonté et
d'un retour sains et saufs au port des Parfums

Kenneth White ("Scènes d'un monde flottant", traduction de Marie-Claude White - éditions Grasset, 1983)

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Extrait de la présentation de son récit de voyage au Japon "Les Cygnes sauvages", par Kenneth White sur son site (adresse ci-dessus) :
"Depuis quelque temps, l'idée mûrissait dans mon esprit d'une virée au Japon, qui serait un pélerinage géopoétique de plus : un hommage aux choses du Japon (choses précieuses et précaires) et un voyage-haïku dans le sillage de Basho*, un récit rêveur de routes et d'îles, un plongeon elliptique dans le Vide – bref, un petit livre nippon extravagant, plein d'images et de pensées zigzaguantes, écrit dans le « style blanc volant », comme disent les peintres.
 [...]

 Un passage :

Il n'y avait pas beaucoup de mouettes sur la Sumida ce matin d'octobre quand je suis allé visiter l'ermitage de Basho, mais il y en avait une, ce qui fut pour moi l'occasion d'écrire ce petit haïku : 

Ce matin-là

sur les eaux de la Sumida

une mouette solitaire

Kenneth White ("Les Cygnes sauvages" - traduit de l'anglais par Marie-Claude White - éditions Grasset 1990)
 * Basho (Bashō Matsuo, 1644-1694) est le plus connu des auteurs japonais de haïkus "classiques". Voir en page 1 de la catégorie PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français, sous le sommaire, la rubrique HAÏKUS.

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Deux autres haïkus, avec le texte original et la traduction de Marie-Claude White :

Rannoch Moor

Dark heather
wisp of wool
buzzing fly.


La lande de Rannoch

Bruyère brune
touffe de laine
mouche qui bourdonne

----------

Winter Morning Train

Between Béziers and Narbonne
vineyards under frost
and a big red sun

running mad on the horizon.

Dans le train, un matin d'hiver

"Autonome et émancipé, il va de-ci de-là, comme une feuille au vent des Samskara". ("Astavakra Gita" *)

Entre Béziers et Narbonne
vignes sous le givre
et un gros soleil rouge

qui court, ivre, sur l'horizon.

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)
* la citation de K.W. fait référence au livre de poèmes d'Alexandra David-Neel

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Poèmes courts en forme de haïku :

(sans titre)

Au-dessus des herbes
deux papillons blancs
papillonnant.
Plage blanche
un matin d'été
la mer qui monte à travers la brume.

Kenneth White ("L'Anorak du goéland, haïkus" - L’Instant Perpétuel, 1986)

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Lumière du matin

Alors que j'écris ceci


un héron gris

se tient immobile

dans la première lumière du matin

à Loch Sunart. 

Kenneth White ("Terre de diamant", traduction de Pierre Leyris et Kenneth White - Grasset, 1983)

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Retrouvailles avec la rivière

Fin d'après-midi à Govan

au confluent de la Clyde et de la Kelvin

pluie sur la pierre morne
flottant sur les eaux froides et noires


un cygne solitaire. 

Kenneth White ("Le Passage extérieur", traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2005) * La Clyde est le fleuve qui traverse Glasgow, la plus grande ville d’Écosse et u port de commerce transatlantique important. Govan, en aval, au confluent avec la Kevin, est une banlieue de Glasgow.

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Image de Bretagne, quand sous le regard du poète, un autre paysage se dessine à l'horizon :

Deux lettres de Bretagne (extraits)

1. Sur la route de Gwenadur (début du poème)

Sous un ciel aux nuages pressés

l'automne prend fin

la mer là-bas gris-vert

piquetée d'éclats blancs

[...]

2. En ce lieu maintenant

Colloque à La Hague :
"en 1900 l'Himalaya avait 10 000 glaciers
à présent 2000 de moins

au cours du dernier siècle et demi
la masse glaciaire des Alpes s'est réduite de moitié

les glaciers de l'Alaska
ont diminué de vingt pour cent ces cinquante dernières années"

ils disent que la planète se réchauffe
ils prévoient des tempêtes et des inondations

de nombreuses terres basses vont disparaître

assis en ce lieu
sur un promontoire rocheux de l'Europe
je regarde passer les nuages
et j'écoute la rumeur de la mer
 

Kenneth White ("Le Passage extérieur", traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2005) 

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Deux passages consécutifs du recueil "Le Grand rivage", qui comporte 53 parties numérotées :

  Le Grand rivage (titre du recueil)

[...]

13

          comme
au détour du sentier
       dans le bois d'avril:
               ce monde concentré
                               complexe
                                         fortuit
       trempé de lumière
                terre
                       pierres
                                herbe mouillée
          et les rouges
                      branches de l'aubépine -
dehors rien que landes nues
                                âpres vallées glaciaires

14

ou comme ce champ de fleurs des Alpes
              sur les hauteurs de Ben Lawers * :
                                saxifrages
    pensées sauvages
  gentianes
                   anémones des bois
     roses des montagnes
                                   compagnons
       angéliques
                    soucis
- assemblage unique
       dû à une série de coÏncidences
    une petite couche de roche idéale
              bien minéralisée
       pas trop acide comme les couches voisines
                      sur des monts si élevés
                 que des souches précaires
   ont subsisté là
                 depuis la fin des glaciers :
       les plantes
                      se sont établies dans une faille
         leurs racines ont crevé le roc
                           lentement
      leurs pousses et leurs feuilles
                      ont enfermé des fragments de pierre
                portés par le vent
    ou entraînés par les eaux
                et la terre s'est accumulée
       les fleurs
                 y trouvent substance
            et la beauté croît

[...]

Kenneth White ("Le Grand rivage", traduction de Patrick Guyon, Marie-Claude White et Kenneth White - Les Éditions du Nouveau Commerce, 1980) * La montagne du Ben Lawers, au nord de Glasgow, région natale de l'auteur, est renommée pour ses plantes alpines.

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Finisterra
ou
La logique de la baie de Lannion
 (extraits)

C'est dans la forme des caps
c'est dans la façon qu'ont les vagues
de se briser sur la côte
(avec un long et lent chpouf contre les rocs)
c'est dans la lumière changeante
c'est dans le clair silence de ce matin d'avril

là-bas au Yaudet

 [...]
on peut voir le Léguer
(qui rappelle la Loire
ainsi que toutes les autres eaux ligures)
courir vers son estuaire
dans l'éclat bleu-vert de ses eaux

après cela
marcher sur le chemin côtier
depuis, disons, la vallée de Goaslagorn
jusqu'à la plage de Pors Mabo
c'est aller entre fleurs et flots
cherchant quelle blancheur
ajouter à ces blancheurs

[...]
les avancées qui viennent à l'esprit
sont le Dourven
(au large, le naufrage de l'Azalée)
Bihit
qui cache à la vue l'île de Milo

[...]
et tout au loin
perdu dans la brume et la lumière
Roscoff, la fin des terres

épines, pins et bruyères
ajoncs et genêts
dévalent
vers l'anse sableuse des plages
et c'est un grand arc de terre
indiquant l'Atlantique
qui s'étend, là, devant soi

[...]
– Je me contente de regarder.

de regarder ce lieu
de regarder dans ce lieu
et tout à la fois
dans les circuits de mon cerveau

dans les aubes de l'été
dans les soirs dorés de l'automne
dans les brumes glacées de l'hiver

[...]
en homme qui a étudié
la grammaire du granit
j'ai marché en ce lieu
en homme qui voudrait faire l'équation
entre paysage et pensée
j'ai marché en ce lieu
en homme qui aime
les voies et les vagues du silence
j'ai marché en ce lieu

qui sait, peut-être
dans les temps futurs
un peu après la dernière catastrophe
un touriste curieux venu de l'espace
marchera-t-il sur ce même sentier
conscient de mon fantôme :
toujours ici à suivre les lignes
toujours à regarder dans la lumière.
 

Kenneth White ("Les Rives du Silence", traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 1997)

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Marée basse à Landrellec

1.
Mer pleine encore

mouettes immaculées
sur les hauts promontoires

calme océanique.

2.
Lente, très lente
la mer quitte les rochers

laissant une frange
d’algues archaïques

qu’un corbeau avide
fourrage avec fièvre.

3.
Les sables à présent dénudés
tantôt lisses, tantôt cannelés

la mer un scintillement bleu au loin
long après-midi de silence

brisé seulement par le cri des goélands

4.
Plus bas entre les rochers
étrange vie marine

baroque beauté
 
cette éruption de rugueuses balanes

berniques
fermées comme des Chinois

Là-bas
bleue et noire
une épaisse plaque de moules

l'herbe ondulante des posidontes

5.
Dans cette flaque tranquille
parmi les éponges jaune vert

les hydraires roses
et le bleu des mousses irlandaises
 
des crabes tâtonnent
de leurs pattes maladroites
 
6.
Dans cette autre
gelées lunaires

Les vertes couronnes de chair
des anémones
 
une étoile hyperboréenne

7.
Un crabe (de Jonas ?)
calé dans une crevasse

remuant ses antennes
attend

8.
Murmure de la marée
qui remonte à présent


brissements blancs çà et là
le long de la baie

Soleil déclinant
or froid

Kenneth White ("Les Rives du Silence", traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 1997)

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Wakan

This is beautiful, this is beautiful
nothing is more beautiful than this

blue light breaking in the mountains
moon going down through the rain

nothing is more beautiful than this
.

- - - - - - - - - -
 
Wakan *

"J'ai senti quelque chose dans ma tête".

Que c’est beau, que c’est beau
il n’y a rien de plus beau

la lumière bleue qui point sur la montagne
la lune qui descend dans la pluie

rien, il n’y a rien de plus beau
.

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)

* le mot "Wakan" désigne les esprits alliés au dieu Wakan Tanka en langue amérindienne sioux

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A hight blue day on Scalpay

This is the summit of contemplation, and
      no art can touch it
blue, so blue, the far-out archipelago
      and the sea shimmering, shimmering
no art can touch it, the mind can only
      try to become attuned to it
to become quiet and space itself out, to
      become open and still, unworlded
knowing itself in the diamond country, in
      the ultimate unlettered light
.

- - - - - - - - - -
 
Lumière de Scalpay *

Voici le sommet de la contemplation, et
   nul art ne saurait l’atteindre
bleu, si bleu, le lointain archipel, et
   la mer qui miroite, miroite
nul art ne saurait l’atteindre, l’esprit ne peut
   que tenter de s’y accorder
de s’apaiser, de s’espacer, tenter
   de s’ouvrir, tranquille, au-delà du monde
révélé à lui-même en terre de diamant,
   dans la lumière au-delà des mots
.

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)

* Scalpay est une île d'Écosse 

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 Sept vues de Virgin Gorda * (deux des sept "vues")

1

Un horizon d'îles brumeuses
et, portés par les alizés
les cris des mouettes rieuses.

[...]

5

Soir sur l'archipel :
dans l'espace infini du ciel
les éclats du phare de l'Île-aux-Bœufs.

[...]

Kenneth White ("Limites et marges",  traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2000) 

* Virgin Gorda (littéralement "la Grosse Vierge"), appartient à l'archipel des îles Vierges britanniques, territoire d'outre-mer du Royaume-Uni, dans les Petites Antilles

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Les textes qui suivent, jusqu'à la fin du paragraphe consacré à Kenneth White, aussi bien dans leur version originale que dans leur traduction, sont accessibles dans la Poéthèque du site du Printemps des Poètes à l'adresse (à copier-coller) : http://www.printempsdespoetes.com

Late december by the sound of Jura *

Red braken on the hills
rain snow hail and rain
the deer are coming down
the lochs are gripped in ice
the stars blue and bright
I have tried to write to friends
but there is not continuing -
I gaze out over the Sound
and see hills gleaming in the icy sun.

- - - - - - - - - -

Fin décembre au détroit de Jura *
 
Fougères rouges sur les collines
pluie neige et grêle et pluie encore
les cerfs descendent des hauteurs
les lacs sont saisis par la glace
au ciel, les étoiles bleues
essayé d'écrire aux amis
mais mieux vaut y renoncer -
levant les yeux je vois l'île au loin
qui miroite sous un soleil glacé.

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)

* Nous ne sommas pas ici évidemment dans le Jura français, mais encore en Écosse, dans les monts de Jura, du côté du Loch Fyne et de la péninsule du Kintyre.

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South Road, Summer
1.
Mid-afternoon
blue light flickering
on the silent crags.
 
2.
Where did the wind go ? -
dawn coming quietly
over the hills.

- - - - - - - - - -

Route du sud, été
1.
Au milieu de l’après-midi
une lumière bleue vacille
sur les crêtes silencieuses.
 
2.
Où est parti le vent ? -
l’aube se lève doucement
sur les collines.

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)

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Stones of the cloudy forest

In memoriam Hiang Pi Fong

1.Where the path ends
the change beging
and the rocks appear
ideas of the earth
2.
Lying in the mist
among red rocks
admiring the lessons
of wind and rain
3.
As the old man said
up in the mountains
close by the sky
every rock looks a lotus
 

- - - - - - - - - -

Pierres de la forêt brumeuse

In memoriam Hiang Pi Fong
1.
Où s'arrête le chemin
les changements commencent
et les rochers surgissent
idées de la terre
2.
Allongé dans la brume
parmi les rochers rouges
attentif aux leçons
du vent et de la pluie
3.
Au dire du vieil homme
ici dans la montagne
tout contre le ciel
chaque rocher est un lotus

Kenneth White ("Terre de diamant",  traduction de Pierre Jaworsky et Marie-Claude White - Grasset, 1983)

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Le grand rivage
 
(extrait de ce recueil-poème de 53 sections)

13
comme
au détour du sentier
dans le bois d'avril :
ce monde concentré
complexe
fortuit
trempé de lumière
terre
pierres
herbe mouillée
et les rouges
branches de l'aubépine -
dehors rien que landes nues
âpres vallées glaciaires

14
ou comme ce champ de fleurs des Alpes
sur les hauteurs de Ben Lawers :
saxifrages
pensées sauvages
gentianes
anémones des bois
roses des montagnes
compagnons
angéliques
soucis
- assemblage unique
dû à une série de coïncidences
une petite couche de roches idéales
bien minéralisée
pas trop acide comme les couches voisines
sur des monts si élevés
que des souches précaires
ont subsisté là
depuis la fin des glaciers :
les plantes
se sont établies dans une faille
leurs racines ont crevé le roc
lentement
leurs pousses et leurs feuilles
ont enfermé des fragments de pierre
portés par le vent
ou entraînés par les eaux
et la terre s'est accumulée
les fleurs
y trouvent subsistance
et la beauté croît

Kenneth White ("Le Grand rivage", traductions de Patrick Guyon, Marie-Claude White et Kenneth White - Les Éditions du Nouveau Commerce, 1980)

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La vallée blanche

Peu de choses à voir dans cette vallée
quelques lignes, beaucoup de blanc
c'est une fin de monde, ou bien un commencement
peut-être le retrait des glaces du quaternaire

jusqu'à présent
nulle vie, nul bruit de vie
pas même un oiseau, pas même un lièvre
rien
que le vagissement du vent

pourtant l'esprit se meut ici à l'aise
avance dans le vide

respire *

et ligne après ligne
quelque chose comme un univers
se dessine
sans trop vouloir nommer
sans briser l'immensité du silence
discrètement, secrètement

quelqu'un dit

je suis ici
ici, je commence.

Kenneth White ("Limites et marges",  traduction de Marie-Claude White - Mercure de France, 2000) - *en italique dans le texte


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