lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

150509

Théophile GAUTIER, Rosemonde GÉRARD, Marie GEVERS, Marc-Adolphe GUÉGAN - Yvan GOLL - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Théophile Gautier, écrivain, poète et critique d'art reconnu était contemporain de Gérard de Nerval, avec qui il se lia d'amitié.
Plus peut-être que ses poèmes, on connaît ses romans classiques pour la jeunesse, régulièrement réédités et parfois adaptés au cinéma : Le Capitaine Fracasse, Le Roman de la momie.

(titre proposé, ce passage est extrait du long poème "Intérieurs")

Décembre

Un brouillard épais noie
L'horizon où tournoie
Un nuage blafard,
Et le soleil s'efface,
Pâle comme la face
D'une vieille sans fard.
La haute cheminée,
Sombre et chaperonnée
D'un tourbillon fumeux,
Comme un mât de navire,
De sa pointe déchire
Le bord du ciel brumeux.
Sur un ton monotone
La bise hurle et tonne
Dans le corridor noir :
C'est l'hiver, c'est décembre,
Il faut garder la chambre
Du matin jusqu'au soir.
Les fleurs de la gelée
Sur la vitre étoilée
Courent en rameaux blancs,
Et mon chat qui grelotte,
Se ramasse en pelote
Près des tisons croulants.

Théophile Gautier (recueil "Intérieurs" dans "Premières Poésies, Albertus, La Comédie de la Mort, Les Intérieurs et les paysages" , 1845)

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Traversant les Landes pour son voyage en Espagne, le paysage lui inspire ce poème :

Le pin des Landes

On ne voit en passant par les Landes désertes,
Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes
D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc ;

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
L'homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu'aux dépens de ce qu'il assassine,
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;
Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde
Pour épancher ses vers, divines larmes d'or !

Théophile Gautier ("España", 1840)

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Un sentier fleuri au printemps - Pour la classe, la partie en italique est souvent exclue de ce texte :

Le sentier

Il est un sentier creux dans la vallée étroite,
Qui ne sait trop s’il marche à gauche ou bien à droite.
C’est plaisir d’y passer, lorsque Mai sur ses bords,
Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors ;
L’aubépine fleurit ; les frêles pâquerettes,
Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes.
La pâle violette, en son réduit obscur,
Timide, essaie au jour son doux regard d’azur,
Et le gai bouton d’or, lumineuse parcelle,
Pique le gazon vert de sa jaune étincelle.
Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots,
Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos ;
Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles,
À rendre riche en miel tout un peuple d’abeilles.
Sous la haie embaumée un mince filet d’eau
Jase et fait frissonner le verdoyant rideau
Du cresson. Ce sentier, tel qu’il est, moi je l’aime
Plus que tous les sentiers où se trouvent de même
Une source, une haie et des fleurs ; car c’est lui,
Qui, lorsque au ciel laiteux la lune pâle a lui,
À la brèche du mur, rendez-vous solitaire
Où l’amour s’embellit des charmes du mystère,
Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs,
Sans les tromper jamais, conduit mes pas furtifs.
 

Théophile Gautier ("Premières poésies", 1830 et 1845)

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Paysage gothique, Notre-Dame-de-Paris au soleil couchant :

Soleil couchant

En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
Un nuage splendide à l’horizon de flamme,
Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor,
D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or,
Et c’était des clartés à baisser la paupière.
Les tours au front orné de dentelles de pierre,
Le drapeau que le vent fouette, les minarets
Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts,
Les pignons tailladés que surmontent des anges
Aux corps raides* et longs, aux figures étranges,
D’un fond clair ressortaient en noir ; l’Archevêché,
Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre
S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre.
Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
D’une maison du quai ; l’air était doux ; les eaux
Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague
De la vieille cité berçait l’image vague ;
Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

Théophile Gautier ("Premières poésies", 1830 et 1845) - *dans le texte original : "roides"

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Un "classique" du printemps :

Premier sourire du printemps

Tandis qu'à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des
* collerettes
Et cisèle des
* boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose ;
Lui descend au jardin désert,
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux prés les perce-neiges
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d'avril tournant la tête,
Il dit : " Printemps, tu peux venir ! "

Théophile Gautier ("Émaux et camées", 1852) -  "Il repasse des collerettes * / Et cisèle des boutons d'or*". Il existe différentes versions, avec "des" et "les". Après vérification c'est celle-ci qu'on doit retenir et respecter.

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Promenade nocturne

La rosée arrondie en perles
Scintille aux pointes du gazon ;
Les chardonnerets et les merles
Chantent à l’envi leur chanson ;

Les fleurs de leurs paillettes blanches
Brodent le bord vert du chemin ;
Un vent léger courbe les branches
Du chèvrefeuille et du jasmin ;

Et la lune, vaisseau d’agate,
Sur les vagues des rochers bleus
S’avance comme la frégate
Au dos de l’Océan houleux.

Jamais la nuit de plus d’étoiles
N’a semé son manteau d’azur,
Ni, du doigt entr’ouvrant ses voiles,
Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.

Prends mon bras, ô ma bien-aimée,
Et nous irons, à deux, jouir
De la solitude embaumée,
Et, couchés sur la mousse, ouïr

Ce que tout bas, dans la ravine
Où brillent ses moites réseaux,
En babillant, l’eau qui chemine
Conte à l’oreille des roseaux.

Théophile Gautier ("Premières poésies", 1830 et 1845)

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On propose des passages de ce texte, titrés différemment suivant le choix qui en est fait : Les marronniers, La fleur du printemps (La violette) ... :

La fleur qui fait le printemps (passages)

Les marronniers de la terrasse
Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
La villa d'où la vue embrasse
Tant de monts bleus coiffés d'argent.

La feuille, hier encor pliée
Dans son étroit corset d'hiver,
Met sur la branche déliée
Les premières touches de vert.

[...]

La véronique s'aventure
Près des boutons d'or dans les prés,
Les caresses de la nature
Hâtent les germes rassurés.

[...]

Grands marronniers de la terrasse,
Si fiers de vos splendeurs d'été,
Montrez-vous à moi dans la grâce
Qui précède votre beauté.

Je connais vos riches livrées,
Quand octobre, ouvrant son essor,
Vous met des tuniques pourprées,
Vous pose des couronnes d'or.

je vous ai vus, blanches ramées,
Pareils aux dessins que le froid
Aux vitres d'argent étamées
Trace, la nuit, avec son doigt.

Je sais tous vos aspects superbes,
Arbres géants, vieux marronniers,
Mais j'ignore vos fraîches gerbes
Et vos arômes printaniers.

Adieu, je pars lassé d'attendre ;
Gardez vos bouquets éclatants !
Une autre fleur suave et tendre,
Seule à mes yeux fait le printemps.

Que mai remporte sa corbeille !
Il me suffit de cette fleur ;
Toujours pour l'âme et pour l'abeille
Elle a du miel pur dans le coeur.

Par le ciel d'azur ou de brume
Par la chaude ou froide saison,
Elle sourit, charme et parfume,
Violette de la maison !

Théophile Gautier ("Émaux et camées", 1852)

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Paysage

Pas une feuille qui bouge,
Pas un seul oiseau chantant ;
Au bord de l’horizon rouge
Un éclair intermittent ;

D’un côté, rares broussailles,
Sillons à demi noyés,
Pans grisâtres de murailles,
Saules noueux et ployés ;

De l’autre, un champ que termine
Un large fossé plein d’eau,
Une vieille qui chemine
Avec un pesant fardeau,

Et puis la route qui plonge
Dans le flanc des coteaux bleus,
Et comme un ruban s’allonge
En minces plis onduleux.
 

Théophile Gautier ("Premières poésies", 1830 et 1845)

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Un paysage de fin d'automne, où se mêlent tristesse et nostalgie :

Pensées d’automne

L’automne va finir : au milieu du ciel terne,
Dans un cercle blafard et livide que cerne
Un nuage plombé, le soleil dort ; du fond
Des étangs remplis d’eau monte un brouillard qui fond
Collines, champs, hameaux dans une même teinte ;
Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte ;
La froide bise siffle ; un sourd frémissement
Sort du sein des forêts ; les oiseaux tristement,
Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves,
Sautent de branche en branche à travers les bois chauves,
Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu.
Le pauvre paysan se recommande à Dieu,
Craignant un hiver rude ; et moi, dans les vallées
Quand je vois le gazon sous les blanches gelées
Disparaître et mourir, je reviens à pas lents
M’asseoir, le cœur navré, près des tisons brûlants,
Et là je me souviens du soleil de septembre
Qui donnait à la grappe un jaune reflet d’ambre,
Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau,
Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau
S’étendant à longs plis sur la plaine rayée,
Et de la route étroite en son milieu frayée,
Et surtout des bleuets et des coquelicots,
Point de pourpre et d’azur dans l’or des blés égaux.

Théophile Gautier ("Premières poésies", 1830 et 1845)

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À quelques kilomètres de Burgos, au nord de l'Espagne, la Chartreuse de Miraflorès est un des plus beaux bâtiments gothiques du pays. Ce palais, mausolée, monastère suivant les époques, date du XVe siècle. On y aperçoit "... dans le bleu de la plaine / L'église où dort Le Cid".

Dans la Cathédrale Santa María de Burgos, reposent effectivement le chevalier Rodrigo Díaz de Vivar, surnommé "El Cid* Campeador", et son épouse doña Jimena Diaz de Oviedo, que nous appellerons simplement Chimène. * "Cid" vient de "sidi", qui signifie seigneur en langue arabe. 

En allant à la Chartreuse de Miraflorès

Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse,
Un revers décharné, vrai site de Chartreuse.
Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds,
Trompent à chaque instant les pas mal appuyés.
Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche ;
On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche,
Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris,
Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris,
Des pentes au soleil que nulle fleur n'égaie,
Des roches de granit et des ravins de craie,
Et l'on se sent le coeur de tristesse serré...
Mais, quand on est en haut, coup d'oeil inespéré !
L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine,
L'église où dort le Cid près de doña Chimène !

Cartuja de Miraflores, 1841

Théophile Gautier ("España", 1845)



Rosemonde Gérard (1871-1953), épouse d'Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac, est la mère du grand biologiste et écrivain Jean Rostand. Elle a écrit des pièces de théâtre et des poèmes, dont le recueil "Les pipeaux". Les deux premiers ci-dessous sont connus de beaucoup d'écoliers :

L'année

Janvier nous prive de feuillage ;
Février fait glisser nos pas ;
Mars a des cheveux de nuage,
Avril, des cheveux de lilas ;

Mai permet les robes champêtres ;
Juin ressuscite les rosiers ;
Juillet met l'échelle aux fenêtres,
Août, l'échelle aux cerisiers.

Septembre, qui divague un peu,
Pour danser sur du raisin bleu
S'amuse à retarder l'aurore ;

Octobre a peur ; Novembre a froid ;
Décembre éteint les fleurs ; et moi,
L'année entière je t'adore !

Rosemonde Gérard ("Les pipeaux" éditions Lemerre, 1889 - Fasquelle éditeur, 1923)

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Paysage

Un cimetière et des troupeaux,
C’est ce qu’on voit sur l’autre rive.
Les arbres, de verdure vive,
Semblent faits avec des copeaux.

Côte à côte vont les tombeaux …
Un mouton veut qu’un mouton suive …
Un cimetière et des troupeaux,
C’est ce que l’on voit sur l’autre rive.

Ah ! cher village de repos,
Qu’elle est loin, la locomotive;
Seul, jusqu’à toi, le fleuve arrive;
Et tu dors, entre une lessive,
Un cimetière et des troupeaux !

Rosemonde Gérard ("Les pipeaux" éditions Lemerre, 1889 - Fasquelle éditeur, 1923)

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Le recueil "Les Muses françaises" est le dernier véritable recueil poétique de Rosemonde Gérard. C'est une anthologie poétique qui rassemble des textes de 39 auteures, hommage à la poésie féminine des origines à la première moitié du XXe siècle. Rosemonde Gérard y a dédié un poème à chacune d'elles, celui qui suit illustre sa propre poésie :

Le jardin vivant

Quand je n’étais encore au monde qu’une enfant
Qui vivait au jardin et croyait au feuillage,
J’allais souvent revoir, dans un jardin vivant,
Tous ces perroquets bleus qui font tant de tapage.

Je suivais, sur le bord d’un ruisseau palpitant,
Le canard mandarin, cet arc-en-ciel qui nage ;
Et, lorsque je tendais du pain à l’éléphant,
Je lui tendais mon cœur encor bien davantage.

Le singe était partout ; l’ours était dans un coin ;
Sur un petit rocher méditait le pingouin ;
Le monde était absent du rêve qui m’effleure.

Je respirais un chant. Je comprenais un cri.
Et puis, je rapportais quelque lilas fleuri…
Et je n’ai pas beaucoup changé depuis cette heure !

Rosemonde Gérard ("Les Muses françaises", éditions Charpentier, 1943)

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Le recueil "Les Muses françaises" est le dernier véritable recueil poétique de Rosemonde Gérard. C'est une anthologie poétique qui rassemble des textes de 39 auteures, hommage à la poésie féminine des origines à la première moitié du XXe siècle. Rosemonde Gérard y a dédié un poème à chacune d'elles, celui qui suit illustre sa propre poésie :

Les peupliers

Les grands peupliers longent le ruisseau
Et vont, d’un air grave,
Reverdis à neuf par le renouveau
Qui fait l’air suave.

Un par un, faisant un tremblant rideau
Au torrent qui bave,
Les grands peupliers longent le ruisseau,
Et vont, d’un air grave.

Fiers de tout ce qui se passe là-haut,
Et qu’eux seuls ils savent,
Hochant sur le ciel leur léger plumeau,
Avec des airs graves,

Les grands peupliers longent le ruisseau.

Rosemonde Gérard ("Les pipeaux" éditions Lemerre, 1889 - Fasquelle éditeur, 1923)



Marie Gevers  (1883-1975) est une romancière et poète belge.

Octobre (première moitié du poème)

Les nuages sont des quenouilles,
les doigts du vent, légers et vifs,
Y filent la pluie, où se mouillent
Nos chênes, nos hêtres, nos ifs.

La pluie est une grande trame
Se tendant du ciel au sol,
Et navettes, couleur de flamme,
Les feuilles y lancent leur vol.

[...]

Marie Gevers ("Les arbres et le vent" - éditions Robert Sand, Bruxelles, 1923)

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Chanson pour apprendre aux cinq sens à aimer la pluie

Il pleut des résilles d’argent :
Vois, la tintante joie
De l’étang aux roseaux penchants,
Où le jardin se noie.

La saveur d’air des champignons,
Cueillis dans les prairies,
Dans le brouillard du matin fond
En savoureuse pluie.

Sur le toit écoute couler
Les gouttes et bruire
De tuile en tuile les colliers
De perles de leur rire.

Respire le parfum moisi
Et tiède de la terre
Où des bulles glissent ainsi
Que des ronds de lumière.

Ouvre les paumes de tes mains
Pour recueillir l’ondée,
En t’imaginant que tu tiens
Les cheveux des nuées.

Et tâche d’être alors à la fois,
Dans le frais paysage,
L’étang, les champignons, le toit,
La terre et les nuages.
 

Marie Gevers ("Missembourg" - Buschmann, 1917)

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Les poèmes du recueil "Antoinette" sont dédiés à sa fille :

Repas du matin

Dans ce lait où fleurit le printemps des prairies,
Et le sucre où l'hiver des betteraves brille,
dans le pain qui concentre les moissons d'été,
Et dans la confiture où la maturité
De l'automne à ta bouche joyeuse est donnée,

Trouve la saveur des journées
Et la joie diverse des mois
Qui nous amènent trois par trois
Les saisons dont la belle ronde
Sans cesse tourne autour du monde.
 

Marie Gevers ("Antoinette" - Buschmann éditeur, 1925)



Marc-Adolphe Guégan (1891-1959), poète et journaliste, ami de Gérard de Nerval, est né sur l'île d'Yeu, où il y a toujours sa maison. Il met en vers la paysage maritime de son île natale dans plusieurs recueils.

Ici, on appréciera l'humour de ces instantanés pris en tercets, que l'auteur, par rigueur et modestie n'appelle pas des haïkus. Les trois premiers sont empruntés au site : http://www.100pour100haiku.fr/ (lien à copier-coller)

Poèmes courts (sans titres)

Il vit une déesse

En ce nuage.
Elle, un dieu de l'Olympe.

Marc-Adolphe Guégan ("Trois petits tours et puis s'en vont", éditions Messein, 1924)

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Girafe. Grand escargot
Qui a perdu sa coquille
Et la cherche à l'horizon.

Marc-Adolphe Guégan ("L'Arche de Noé")

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Le train suit le rail.
Il passe.
Le rail suit le train.

Marc-Adolphe Guégan ("Les quilles et la boule")

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Voici d'autres tercets, publiés dans le recueil "Trois petits tours et puis s'en vont" :

Le marronnier écarquille
 
Chaque main
 
Et il compte sur les doigts.

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Hirondelle : Ciseaux
 
Coupant le drap de l'air
 
En échantillons bleus.

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Hiver. L'arbre se retourne.
 
Au ciel ses racines
 
Et dans le sol son feuillage.

Marc-Adolphe Guégan ("Trois petits tours et puis s'en vont", éditions Messein, 1924)

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Pas vraiment dans le thème du paysage, même maritime, voici un texte ironique, en attendant mieux :

Leurs derniers jours

Donc ils n'ont tant passé de nuits sous la Grande Ourse,
Dans leurs cirés poisseux, couleur de jaune d'œuf,
De ce vieux continent jusqu'au continent neuf
Ils n'ont tant navigué - vidant par tout leur beurre.

Ils n'ont tant consommé des conserve de b
œuf,
Et bu de l'eau dont la mer même était la source,
Ils n'ont tant excité leur navire à la course,
Ils n'ont tant profané n'importe où leur corps veuf

Que pour échouer là comme un enfant qui boude,
Et dire le genou replié sous le coude
Les terres de soleil, tandis qu'il peut et pleut ...

Ou pour fixer d'un
œil que le flot rendit bleu,
Sur le frêle chantier de bois blanc qui l'égaye,
Un trois-mâts enfantin captif d'une bouteille.

Marc-Adolphe Guégan ("Mystique des tempêtes", éditions Messein, 1927)



Yvan Goll (1891-1950), ou Ivan Goll, ou encore, mais plus rarement, Yvan Lazang, sont les pseudonymes du romancier et poète Isaac Lang. Il a vécu en France, en Allemagne et en Suisse, puis aux États-Unis. Outre ses textes et recueils de poèmes, il est le traducteur d'auteurs allemands, anglais et américains.
Claire Goll (1890-1977), romancière et poète, et son mari Yvan Goll ont produit une œuvre parfois commune, toujours en connivence, même si les "Poèmes de jalousie" traduisent quelques tensions. Claire a traduit de l'allemand en français des textes d'Yvan.

Des poèmes d'Yvan et de Claire Goll se trouvent sur un blog qui leur est dédié, sans compter les liens qu'on y trouvera pour d'autres découvertes (poèmes, articles, textes divers) : http://yvanclairegoll.canalblog.com/ (le lien est indirect, il faut copier-coller cette adresse dans votre navigateur).

Sur leur tombe commune, au Père-Lachaise, on peut lire :

Je n'aurai pas duré plus que l'écume
Aux lèvres de la vague sur le sable
Né sous aucune étoile un soir sans lune
Mon nom ne fut qu'un sanglot périssable

(extrait de "La Chanson de Jean Sans Terre", recueil de poèmes d'Yvan Goll, 1936)

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On propose parfois le passage en plus foncé du poème qui suit (recueil "La chanson de Jean sans Terre"), sous le titre "Renouveau", comme dans l'anthologie de Claude Got citée en référence.

Jean sans Terre devant le Printemps et la mort - Renouveau (*)

Jean sans Terre : embrasse
De tes bras serrés
Les saisons qui passent
Passent sans arrêt

Car la vie remonte
De toute les morts
Car le doute a honte
Et la nuit a tort

Quand l'ardente aurore
Immuablement
Ranime et redore
Tout commencement


Entre l'herbe sèche (*)
Du moindre talus
S'élance la flèche
Du premier crocus

Curieuse petite
A l'œil étonné
La pieuse hépatite
Prie au bord des prés

Ecoute les cloches
Du muguet pascal
En tends sous la roche
L'orgue du cristal

L'assemblée des aulnes
Devant le ruisseau
Répète les psaumes
Du règne nouveau

Pour ses fiançailles
Le champ reverdi
Frappe les médailles
D'or du pissenlit

Les plus pauvres saules
Et les plus bossus
Portent sur l'épaule
L'oiseau revenu

Oh toi qui termines
Bientôt ton destin
Chargé d'albumine
Mordu de chagrin

Toi qui sens ta corne
Lentement durcir
Le cheveu qui t'orne
Déjà s'alanguir

Qui entends la nacre
De ta dent sauter
Que nul simulacre
Ne pourra sauver

Toi qui dans la moelle
Pourrie de tes os
Sais que ton étoile
Te voue au chaos

Est-ce toi qui chantes
Le long du chemin
Où les communiantes
S'en vont le matin ?

Toi qui t'agenouilles
Dans le trèfle blanc
Et du crâne fouilles
Le sol odorant ?

Oh ta grosse tête
Lourde : penche-la
Sur la violette
Qu'un bourdon viola

Car tu n'es pas autre
Que ces végétaux
Bagnard ou apôtre
Toi qui mourras tôt

Sache que ton âme
Toujours renaîtra
Dans le cerf qui brame
Dans le mimosa

La riche semence
De tes yeux taris
Croîtra d’abondance
Dans les myosotis

L’inquiète ancolie
Aura la couleur
De mélancolie
Qui teignait ton cœur

Lorsqu’un jour trois mètres
De terreau tassé
Couvriront ton être
Calme trépassé

Pauvre Jean sans Terre
Tu ne diras pas
Que tu es sans terre :
Tu l’embrasseras
.

Yvan Goll ("La chanson de Jean sans Terre", éditions Poésie et Cie, 1936) - (*) Début du poème "Renouveau" dans le recueil de Claude Got : "Pin Pon d'Or" (Colin-Bourreler, 1972)

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Faal

De notre balcon de Choesroes
Nous regardons la jeune lune
Chasser le soleil fatigué dans sa tanière

Les fleurs bleuissent et se fanent
Les poissons meurent
Nourris de nos pêchés

Je tiens ta main d'ivoire
Les irradiations de la lune
L'ont changée en une branche de corail
 

Yvan Goll ("Multiple Femme", Caractères 1956)

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Les poèmes VI et VII du recueil "Le char triomphant de l'antimoine", qui en compte XV, chacun avec son titre original :

VI

Le semeur d'hexagones

Le tambour du soleil sonne
A mon front de Lucifer
Chaque saison me couronne
Tantôt d'or tantôt de fer

Paysan de l'hexagone
Aux semailles de l'hiver
Neige miel ou belladone
Je cultive l'univers

L'étoile aux six yeux me toise
Des bas-fonds d'une turquoise
Où grésillent mes vieux os

L'eau qui brûle dans les rhombes
Du cristal traverse en trombe
Mes chairs par mille réseaux

VII

Transmutations

Quelle est la harpe d'azur
Vive aux abîmes du Hartz
A mettre un regard si pur
Aux yeux biseautés du quartz

La montagne frissonna
Aux pas des renards charmés
Dans les prismes des grenats
Saigne mon œil enfermé

Nourri des étés de chrome
Un feu couvé dans ma paume
Donne naissance à l'oiseau

Au soufre des passiflores
Mon sommeil se décolore
Et mon chant calme les eaux
 

Yvan Goll ("Le char triomphant de l'antimoine", éditions Hémisphères, 1949)

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On n'y résiste pas... S'il n'est pas dans le thème du paysage (oui, en "Lettera amorosa" c'était tout indiqué), ce beau texte, poème "d'Yvan à Claire", passage du recueil que Claire et Yvan Goll ont écrit l'un et l'autre : "Poèmes de Jalousie", est bien antérieur au classique "Ne me quitte pas", de Jacques Brel ...

d'Yvan à Claire

Reviens :
J'inventerai une cinquième saison pour nous seuls,
Où les huîtres auront des ailes,
Où les oiseaux chanteront du Stravinsky
Et les hespérides en or
Mûriront aux figuiers

Je changerai tous les calendriers,
Où manqueront les dates de tes anciens rendez-vous,
Et sur les cartes de l'Europe
J'effacerai les routes de tes fuites

Reviens :
Le monde renaîtra
Les boussoles auront un nouveau Nord
Ton coeur !
 

Yvan et Claire Goll ("Poèmes de Jalousie (avec Claire Goll)", éditions Jean Budry et Cie, 1926)


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Julien GRACQ, Luce GUILBAUD - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Julien Gracq (1910-2007) est romancier, auteur de théâtre, essayiste et poète, connu surtout pour son grand roman Le Rivage des Syrtes, paru en 1951 (prix Goncourt que l'auteur refuse). On citera de Julien Gracq ses deux recueils de poésie : Liberté grande, poésie en prose (1946), et Les Eaux étroites (1976). 

Ce texte est proposé pour le thème 2011 du paysage, par le site du Printemps des Poètes à l'adresse (à copier-coller) : http://www.printempsdespoetes.com

Aubrac

Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus
jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite, la banquette ou l'herbe noircit sous les châtaigniers, à
gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et
couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas
les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir
encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui
s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l'oeil gorgé revienne à la
route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main
déjà fraîchisse avec le soir – ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me
tend les colchiques de l'automne.
Nous monterons plus haut. Là où, plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse
et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus
s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles
l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave
noire, par la terre nue comme une jument.
 

Julien Gracq ("Liberté grande", Éditions José Corti, 1946) 

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Passages du recueil "Les eaux étroites", où l'auteur met en prose poétique ses souvenirs des promenades qu'il faisait enfant sur les bords de l'Èvre, rivière du Maine-et-Loire qui zigzague dans "un canton retranché de la terre" :

L'Èvre (titre proposé)

 La végétation épaisse de ses rives, l’étroitesse de son cours, la noirceur de son eau mangeuse d’ombres et ses coteaux surplombants donnent à cette rivière un caractère mystérieux, celui  d’un canton retranché de la terre dont la barque seule pouvait livrer la clef ...

 La petite rivière semblait de bout en bout zigzaguer à travers un parc naturel ensauvagé, un recels protégé du loisir et du dimanche, où nulle part ne se montraient les stigmates du travail… l'Èvre n'a guère qu'une vingtaine de mètres de large, parfois moins ; le lit est profond, criblé entre les souches pourries de trous et d'anfractuosités où s'abritent les brochets géants. Sans doute la pollution a-t-elle dépeuplé aujourd'hui la rivière comme toutes les autres, mais dans mon enfance une partie de pèche sur l'Èvre signifiait qu'on courrait * sus au gros gibier : ces eaux couleur de réglisse passaient pour nourrir des bêtes centenaires"…

 Les branches des arbres haut perchés sous lesquels on glisse, les branches du pin ami des rochers qui se penchent anguleuses au-dessus de l’eau dans les lavis chinois, accentuent le sentiment d’ivresse calme, et peuvent d’un moment à l’autre faire succéder au caprice d’un ruban d’eau cerné de précipices l’intimité protégée, la fuite attirante des voûtes d’arbres qui couvrent en berceau un canal courant droit jusqu’à l’horizon. On s’abandonne les yeux fermés à l’eau qui, inépuisablement, ouvre les chemins ...

 ... Ainsi, pendant de longues minutes, la barque progresse dans le silence glauque ; en même temps que le soleil, les falaises arrêtent jusqu’au moindre souffle d’air. Au milieu de l’excursion de l'Èvre, ces moments de silence, dans ma mémoire, viennent se poser, comme un long point d’orgue ; ce silence, un doigt sur les lèvres, debout et immobile, et matérialisé à demi au creux de ces étroits pleins de présences païennes, c’est vraiment le "génie du lieu" qui l’impose ...

 La barque s'est amarrée de nouveau à la rive ; l'enclenchement familier du cadenas est comme le fermoir de la journée close, une journée en dehors des jours. Le présent et l'imparfait, inextricablement, se mêlent dans le défilé d'images de cette excursion que j'ai faite vingt fois, que rien ne m'interdirait encore aujourd'hui de refaire ...

 L'interdit qui m'arrête au moment de m'embarquer de nouveau sur l'étroite rivière immobile ne procède pas de la crainte de désenchanter un souvenir. Bien plutôt à l'impuissance où l'on est, sinon de ranimer un rêve, du moins de retrouver dans l'état de veille à la fois sa lumière sans noyau et son rythme, qui ne cesse de changer, sans pour autant entretenir le moindre rapport avec la vitesse et la lenteur ...

 Mais tout ce qui a la couleur du songe est, de nature, prophétique et tourné vers l'avenir, et les charmes qui autrefois m'ouvraient les routes n'auraient plus ni vertu, ni vigueur : aucune de ces images aujourd'hui ne m'assigneraient plus nulle part, et tous les rendez-vous que pourrait me donner encore l'Èvre, il n'est plus de temps maintenant pour moi pour les tenir ...

Julien Gracq ("Les eaux étroites", Éditions José Corti, 1976) - * deux "r" pour le futur : "qu'on allait courir"

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"On écrit d'abord parce que d'autres avant vous ont écrit" - Julien Gracq

Cet autre texte de Julien Gracq n'est pas extrait d'un recueil de poésie, c'est un regard critique autour de l'acte d'écrire, qui revisite les écrivains marquants des deux derniers siècles.

Mais on retrouvera la poésie de l'auteur dans ce passage sur le paysage : 

Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?

 Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c’est d’abord l’étalement dans l’espace – imagé, apéritif – d’un « chemin de la vie », virtuel et varientable, que son étirement au long du temps ne permet d’habitude de se représenter que dans l’abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps parce qu’éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d'enthousiasme qu'il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d'ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s'adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l'étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets lentement s’étendront »… mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin au-devant de nous.
     C’est pourquoi aussi tout ce qui dans la distribution des couleurs, des ombres et des lumières d’un paysage, y fait une part matérielle plus apparente aux indices de l’heure et de la saison, en rend la physionomie plus expressive, parce qu’il y entretisse plus étroitement la liberté liée à l’espace au destin qui se laisse pressentir dans la temporalité. C’est ce qui fait que le paysage minéralisé par l’heure de midi retourne à l’inertie du regard, tandis que le paysage du matin, et plus encore celui du soir, atteignent plus d’une fois à une transparence augurale où, si tout est chemin, tout est aussi pressentiment. Cet engouffrement de l’avenir dans la délinéation, pourtant si ferme et si stable, des traits de la Terre est l’aiguillon d’une pensée déjà à-demi divinatoire, d’une lucidité que la Terre épure et semble tourner toute vers l’avenir : une des singularités de la figure de Moïse dans la Bible, est que le don de clairvoyance semble lié chez lui chaque fois, et comme indissolublement, à l’embrassement par le regard de quelque vaste panorama révélateur.

Julien Gracq ("En lisant, en écrivant", Éditions José Corti, 1980)



Luce Guilbaud, enseignante en arts plastiques, écrivain et poète, est née en 1941.
On trouvera d'autres textes pour la classe dans les catégories rangées par cycles.

Deux ouvrages parmi d'autres : Le dé bleu, ; La petite fille aux yeux bleus.

Ce texte est proposé pour le thème 2011 du paysage, par le site du Printemps des Poètes à l'adresse (à copier-coller) : http://www.printempsdespoetes.com

Arbre au bord de la route ...

Arbre au bord de la route
ami du vent et des oiseaux
arbre silence et musique
tu donnes ton ombre
à celui qui marche sans but
tes fruits tes graines
à celui qui passe avec sa faim et ses mains vides
arbre compagnon de campagne
en sentinelle dans la nuit
tu fais lever le ciel
au bout de ses branches
tu guides le voyageur vers ses rêves.

Luce Guilbaud ("Poèmes du matin au soir",  Éditions Cadex (France) et Écrits des Forges, Québec) 

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Le nuage

Un joli nuage blanc
arrive sur la ville
il joue
entre les toits
entre les tours
entre les flèches
il passe sur les ponts
et se voit gris
dans les reflets de l'eau
il se sent fatigué
il tousse un peu
il se regarde dans les vitrines
il se fait peur
il est devenu noir

le nuage s'en va
lâchant quelques larmes
quelques gouttes de pluie
il va se refaire une santé
à la campagne.

    Luce Guilbaud 

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Une petite maison

Une petite maison de branches
Avec sa porte d’herbes
Et son lit de mousse
Une petite maison dans les bois
Pour cacher ses secrets
Pour inventer le monde.
Une petite maison
Une cabane
Pour être ici
Pour être ailleurs
Dans nos histoires.

Luce Guilbaud ("Une cigale dans la tête" - Éditions Le farfadet bleu/Le dé bleu, 1998) 

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Le vent

Je plains le vent
Le vent se plaint
le vent gémit
le vent souffre quand il souffle
le vent voudrait se reposer
déposer sa douleur
dans le creux d’un rocher
danser avec les mouettes
doucement tranquillement
les emporter sur un nuage
le vent rêve de tendresse
mais il est condamné à hurler
à déchirer les feuilles mortes
à griffer nos visages dans la pluie
ça le met en colère le vent
d’être si méchant !
Alors il s’emporte et devient fou
le vent tornade tempête
sa douleur n’a plus de bornes
il détruit tout sur son passage
puis il s’arrête essoufflé désespéré
dans un lointain désert
et là-bas il s’endort
en rêvant de caresses.
Je plains le vent.

Luce Guilbaud 

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J’étais perdue

J’étais perdue dans la ville
Entre les façades noires
Et les boutiques bariolées
J’étais perdu parmi la foule
J’avais perdu mon nom
Et le chemin de ma maison.
C’est en suivant un pigeon
Puis un couple de personnes
Qu’au détour des violettes
Et du bleu des arbres
J’ai retrouvé mon nom
Et le chemin de ma maison.


Luce Guilbaud

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Je jouais

Je jouais à grimper à l’arc-en-ciel
comme à l’échelle
Sur le jaune
j’ai cueilli des boutons d’or
Sur l’orange
j’ai des clémentines
Sur le rouge
des framboises et des cerises
Plus haut, j’ai respiré les violettes
Dans le bleu
j’ai coupé une fenêtre de ciel
pour voir l’indigo
Et je suis tombé par la fenêtre
sur l’herbe verte.


Luce Guilbaud



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GUILLEVIC - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Louis Guillaume (1907-1971), enseignant, écrivain et poète, auteur du recueil "Noir comme la mer" (entre des dizaines d'autres), est présent sur ce blog dans les catégories Poésies pour la classe Cycle 2 et Cycle 3.
Il a donné son nom à un prix de poésie en prose.
 

Noir comme la mer (passage)

Longtemps je t'ai construite, ô maison!
À chaque souvenir je transportais des pierres
Du rivage au sommet de tes murs
Et je voyais, chaume couvé par les saisons
Ton toit changeant comme la mer
Danser sur le fond des nuages
Auxquels il mêlait ses fumées
Maison de vent demeure qu'un souffle effaçait.

[...]

Louis Guillaume ("Noir comme la mer" - éditions Les lettres, 1951)

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Soir

Les étoiles dorment.
Le soir a cueilli
Pour tous les étages
Un bouquet de lampes.

Au ras du trottoir
Un petit enfant
Écarte les doigts
Vers tant de lumière.

La ville s'éteint.
La main se referme.
À tous les étages
Grimpe le sommeil.
Les étoiles veillent.

Louis Guillaume ("Noir comme la mer" - éditions Les lettres, 1951)

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Maison de vent 

Longtemps je t’ai construite, ô maison !
A chaque souvenir je transportais des pierres
Du rivage au sommet de tes murs
Et je voyais, chaume couvé par les saisons
Ton toit changeant comme la mer
Danser sur le fond des nuages
Auxquels il mêlait ses fumées
 
Maison de vent demeure qu’un souffle effaçait.

Louis Guillaume ("Noir comme la mer" - éditions Les lettres, 1951)



Eugène Guillevic, sous le nom d'auteur Guillevic , tout court* (1907-1997) a traversé le XXe siècle et ses courants littéraires de sa poésie rocailleuse et si humaine. Il observe le surréalisme (André Breton, Paul Éluard) sans y appartenir ... Lire la suite de cette présentation dans la catégorie qui lui est consacrée, colonne de gauche du blog.
(*) Guillevic ne souhaitait pas qu'on mentionne son prénom.

La plaine, les vallons plus loin ...

La plaine, les vallons plus loin,
Les bois, les fleurs des champs,
Les chemins, les villages,
Les blés, les betteraves,
Le chant du merle et du coucou,
L'air chaud, les herbes, les tracteurs,
Les ramiers sur un bois,
Les perdrix, la luzerne,
L'allée des arbres sur la route,
La charrette immobile,
L'horizon, tout cela
Comme au creux de la main.

Guillevic (extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

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Recette

Prenez un toit de vieilles tuiles
un peu avant midi.

Placez tout à côté
un tilleul déjà grand
remué par le vent.

Mettez au-dessus d'eux
un ciel de bleu, lavé
par des nuages blancs.

Laissez-les faire.
Regardez-les.

Guillevic (extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

logo_cr_ation_po_tique Une recette amusante et poétique

Imiter une recette de fabrication (cuisine, bricolage) pour créer un paysage est déjà une drôle d'idée.
On pourra, sans tomber dans la soupe de sorcière, imaginer une liste d'ingrédients et d'ustensiles, de produits et d'outils, existants ou inventés, inhabituels en tous cas, pour un résultat poétique.

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Image

Sous les herbes,
ça se cajole,
ça s’ébouriffe et se tripote,
ça s’étripe et se désélytre,
ça s’entregrouille et s’entrefouille,
ça s’écrabouille et se barbouille,
ça se chatouille et se dépouille,
ça se mouille et se déverrouille,
ça se dérouille et se farfouille,
ça s’épouille et se tripatouille.
Et du calme le pré
Est la classique image.

Guillevic ("Étier", poèmes 1965-1975 - éditions Gallimard, 1979)

logo_cr_ation_po_tique Inventer des mots

Comme Guillevic, on peut farfouiller, dérouiller, écrabouiller la matière des mots, comme une terre glaise, pour en inventer de nouveaux.

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Le vent

(ce passage est extrait d' "Amulettes". Il est repris plus bas avec d'autres passages, trouvés plus tard, et tirés du recueil "Exécutoire".)

Ce n’était pas
Une aile d’oiseau.
C’était une feuille
Qui battait au vent.
Seulement
Il n’y avait pas de vent.

Guillevic ("Exécutoire" - 1947)

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La pomme (titre proposé)

Dans l'arbre privé de fruits et de feuilles
Qui déjà se lasse

Des rameaux jouant pour ne pas trop voir
Le soleil couchant

Une pomme est restée
Au milieu des branches.

Et rouge à crier
Crie au bord du temps.

Guillevic ("Carnac" - éditions Gallimard, 1961)

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Le soleil (titre proposé)

Le soleil jamais
Ailleurs qu'en lui-même
Ne verra la nuit

Puisque ce noir qu'il jette
Caille en lumière
Autour de lui.

Guillevic ("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

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Arbre l'hiver

L'arbre, ici, maintenant, debout,
Rien que du bois,
Comme un oiseau figé debout
La tête en bas.

L'arbre vécu
Comme du bois
Et comme oiseau
Ne bougeant pas.

Guillevic ("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

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La forêt (passages)

Je ne suis pas
Une addition d’arbres.

Le chat-huant le sait,
Le répète,

Lui qui est ma voix,
Le meilleur de mes voix.

[...]

Je suis silence.
Je suis une amphore de silence.

Je suis silence
Qui impose du silence.

[...]

Je suis comme j’étais
Il y a des millénaires.

[...]

Guillevic

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Inclus (extrait)

En somme,
Avec les mots,
C’est comme avec les herbes,
Les chemins, les maisons, tout cela
Que tu vois dans la plaine
Et que tu voudrais prendre.
Il faut les laisser faire,
Par eux se laisser faire,
Ne pas les bousculer, les contrarier,
Mais les apprivoiser en se faisant
Soi-même apprivoiser.
Les laisser parler, mais,
Sans qu’ils se méfient,
Leur faire dire plus qu’ils ne veulent,
Qu’ils ne savent,
De façon à recueillir le plus possible
De vieille sève en eux,
De ce que l’usage du temps
A glissé en eux du concret.

Guillevic (extrait du recueil "Inclus" - Gallimard, 1973)

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L'arbre

 (titre proposé - Un deuxième passage d'un autre long texte du même recueil est présenté plus bas sous le même titre proposé)

Au-dehors l'arbre est là et c'est bon qu'il soit là,
Signe constant des choses qui plongent dans l'argile.

Il est vert, il est grand, il a des bras puissants.
Ses feuilles comme des mains d'enfant qui dort

S'émeuvent et clignent.

Guillevic (extrait du poème "Ensemble", strophe XIV, dans "Terraqué" - Gallimard, 1945)

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La saison

Pommes et poires.
Ne sont plus à l’arbre
Et le froid monte.
Déjà l’oiseau a traversé.

Cela n’empêche.

C’est à coups de ciseaux déjà
Que l’oiseau vole et la bruyère
Cherche remède à trop de poids
Qui peut durer.

Cela n’empêche.

Au triomphe aigu de l’aigu
Dans le sol et sur l’espace,
La fontaine est sans réplique
Et va geler comme un labour.

Cela n’empêche.

Pour la lutte et nos victoires
La saison ouvre à grands pas.

Guillevic ("Gagner" - Éditions Gallimard – 1949)

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La vague

Pour se faufiler
Dans l'étroit canal
Qui menait au port avant les bassins,
Elles se pressaient, tes vagues,
Lors de la marée,
Elles se bousculaient.
Elles avaient besoin
Que l'interminable
Soit fini pour elles.

Guillevic ("Carnac" - éditions Gallimard, 1961)

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L'arbre
(deuxième texte portant le même titre proposé, extrait d'un autre poème du recueil "Terraqué")

L'arbre qui se fait mal
À durer sous l'écorce,

Et davantage encore à vouloir se briser
Parfois, depuis le faîte.

- Pour décider après de tenter d'autres branches
Par où s'éparpiller
Dans des milliers de feuilles.

Guillevic (passage extrait de la suite de textes "Chanson", du recueil "Terraqué" - Gallimard, 1945)

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Requis

Sur l'arbre, la feuille
Translucide encore
Et déjà
Le vent de la chute.

Tu veux croire
Que cette feuille-là
C'est pour toi
Qu'elle traduit l'humus.

Tout l'inoubliable
Que les jours
Ont consommé
Du lierre au rocher,
Il y en a toujours
Pour te murmurer :
Dis-le moi.

Tu t’es fait des chemins
Là où il ne fallait pas
Laisser de traces.

Que tes yeux
Ne quittent pas
Trop longtemps le sol
Où tu es requis.

Ce qui
En toi se tait
Croit que ton corps
Est sans limites.  

Guillevic ("Requis", poèmes 1977-1982, Gallimard, Paris, 1983)

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Habitations

J'ai logé dans le merle.
Je crois savoir comment
Le merle se réveille et comment il veut dire
La lumière, du noir encore, quelques couleurs,
Leurs jeux lourds à travers
Ce rouge qu'il se voit.

J'ai fait leur verticale
Avec les blés.

Avec l'étang j'ai tâtonné
Vers le sommeil toujours tout proche.

J'ai vécu dans la fleur.
J'y ai vu le soleil
Venir s'occuper d'elle
Et l'inciter longtemps
À tenter ses frontières.

J'ai vécu dans des fruits
Qui rêvaient de durer.

J'ai vécu dans des yeux
Qui pensaient à sourire.

Guillevic ("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

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Un mur (titre proposé)

Ce n'est pas facile
D'être un mur,
Tout seul
Entre deux propriétés.
De temps en temps,
Le vent, un oiseau.
Le mur ne peut écrire
Qu'au ciel, au tilleul,
Mais il sait, lui,
Qu'il écrit en incluant sa
base.

Guillevic ("Art Poétique" - poème 1985-1986, Gallimard, 1989)

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Cerisier

Te voici devenu,
Comme ce fut rêvé,

Rien que cette blancheur
Effrayant l'horizon,

Rien que la fiancée
Préparée pour les noces.

Qui te prendra ?
Qui doit venir ?

Guillevic

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Hirondelle (titre proposé, passage)

L’hirondelle aussi
Écrit sur l’azur
[...]
En plus foncé.

Rien n’en reste ici
Que le désir d’écrire

De façon que l’azur
En soit changé.

Guillevic (extrait du recueil "Inclus" - Gallimard, 1973)

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Regarder

1

Avant de regarder
Par la fenêtre ouverte,

Je ne sais pas
Ce que ce sera.

2

Ce n’est pas
Que ce soit la première fois.

Depuis des années
Je recommence

Au même endroit
Par la même fenêtre.

3

Pourtant je ne sais pas
Ce que mon regard, ce soir,

Va choisir dans cette masse de choses
Qui est là,
Dehors.

Ce qu’il va retenir
Pour son bien-être.

4

Il peut aller loin.

Peu de couleurs.
Peu de courbes.

Beaucoup de lignes.
Des formes,

Accumulées
Par des générations.

5

Je laisse à mon regard
Beaucoup de temps,

Tout le temps qu’il faut.

Je ne le dirige pas.
Pas exprès.

6

J’espère que ce soir
Il va trouver de quoi :

Par exemple
Un toit, du ciel.

Et que je vais pouvoir
Agréer ce qu’il a choisi,

L’accueillir en moi,
Le garder longtemps.

Pour la gloire
De la journée.

Guillevic ("Étier", poèmes 1965-1975 - éditions Gallimard, 1979)

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Carnac

(Un autre texte portant le même titre suit celui-ci dans "Terraqué", et "Carnac" est également le titre d'un recueil de Guillevic, cité plus haut)

Quand le géant noir
Qui dort parmi les fossiles du fond des mers
Se lève et regarde,

Les astres au creux du ciel ont froid
Et viennent se chauffer coude à coude.

Les yeux morts de cent mille morts
Tombent dans les rivières
Et flottent.

Guillevic ("Terraqué" - Gallimard, 1945)

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 dans la poéthèque du "Printemps des Poètes" 2011, on trouve ces textes :

Azur (titre proposé)

Existe-t-il
Des êtres qu'anime la passion
De contempler l'azur,
De s'y plonger,
De s'y incorporer,
De s'en abreuver,
Pour, après un bon moment,
S'en aller
Sûrs d'eux-mêmes.
Et de leur avenir
Couleur d'azur ?

Guillevic (extrait du poème "Possibles futurs", Gallimard, 1996)

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Transparences (titre proposé)

Dans le nuage
La transparence de l'eau,
Celle de la lumière
Deviennent du blanc
Qui tend au noir.

Guillevic ("Étier", poèmes 1965-1975 - éditions Gallimard, 1979) 

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Rivière 

La rive était fraîche encore
Ce matin quand nous passions.
Nous aurons vu bien des herbes
Renoncer à suivre l'eau.
 

Guillevic ("Terraqué" - Gallimard, 1945)



Posté par de passage à 21:52 - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français - Permalien [#]

Anne HÉBERT, Franz HELLENS, Émile HENRIOT - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Anne Hébert (1916-2000) est une poète francophone du Québec.

La neige

La neige nous met en rêve
sur de vastes plaines,
sans traces ni couleur

Veille mon coeur,
la neige nous met en selle
sur des coursiers d'écume

Sonne l'enfance couronnée,
la neige nous sacre en haute-mer,
plein songe,
toutes voiles dehors

La neige nous met en magie,
blancheur étale,
plumes gonflées
où perce l'oeil rouge de cet oiseau.

Mon coeur,
trait de feu sous des palmes de gel
file le sang qui s'émerveille.

Anne Hébert 

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La nuit

Le silence de la nuit
M'entoure
Comme de grands courants sous-marins

Je repose au fond de l'eau muette et glauque
J'entends mon cœur
Qui s' illumine et s'éteint
Comme un phare

Rythme sourd
Code secret
Je ne déchiffre aucun myst
ère

A chaque éclat de lumière
Je ferme les yeux
Pour la continuité de la nuit
La perpétuité du silence
Où je sombre.

Anne Hébert 

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Leçon de ténèbres

S'endormir debout
Comme un arbre

Dans la nuit

Sans cils ni paupières
Les yeux grands ouverts
S'emplir de nuit

À ras bord

Le cœur noir de la nuit
Ruisselle sur mon cœur
Change mon sang
En encre de Chine

La nuit fluide coule dans mes veines
Je m'enracine en forêt noire
Chevilles liées
Âme dissoute dans la nuit

Immobile
Attendre que les temps soient révolus
Dans l'espoir d'une petite étoile
À l'horizon couleur de suie.

Anne Hébert



Franz Hellens (1916-2000), de son vrai nom Frédéric Van Ermengem, est un romancier, poète, critique d'art et essayiste belge d'origine flamande et d'expression française. Il a fait connaître Henri Michaux.
 

Manège d'hiver (titre proposé)
   
 
La terre ce matin s'enroule
 
Dans ses beaux draps de neige.
 
Allons nous mettre en boule
 
Et roule, roule mon manège,
 
Tourne, tourne entre terre et ciel
 
Jusqu'au prochain dégel.

Franz Hellens ("Florilège poétique de Franz Hellens", de Pierre Menanteau, illustré par Michel Ciry, éditions L'Amitié par le Livre, 1963 - initialement publié sous le titre général Réalités fantastiques, dans la revue Le Disque vert, dont il est  le fondateur, éditions Jacques Antoine, 1923)



Émile Henriot (1889-1961), romancier, poète, essayiste et journaliste (au quotidien "Le Temps", puis "Le Monde") a publié un très grand nombre d'ouvrages jusqu'à sa mort.
Peintre aquarelliste authentique également, l'auteur peint ici dans le recueil "Aquarelles" deux paysages, et dans un autre recueil, bien plus tard, un poème qui a perdu un peu de sa facture classique, porte le titre d'aquarelle.

Ce premier texte est un tableau inspiré du village de Frouville, dans le Vexin du Val d'Oise, à côté de Nesles-la-Vallée, où a vécu le poète et dont une avenue porte le nom.

Le village

Le village est au fond de la vallée. En haut
De la route qui tourne au penchant du coteau
On l'aperçoit qui rêve au milieu des prairies,
Et regarde courir dans ses rives fleuries
La rivière d'argent qu'enjambe le vieux pont.
Voici la ferme, un puits, l'église … Des pigeons
Traversent brusquement le ciel et, de leurs ailes,
Jettent sur les toits d'or l'ombre volante et frêle.
Silence. Calme. Quiétude. - On n'entend rien
Que des branches, où passe un souffle aérien.

Émile Henriot ("Aquarelles", Émile-Paul frères, 1922) 

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Paysages

J'aime les frais matins peuplés de tourterelles,
 
Les ciels purs et lavés comme des aquarelles,
 
L'azur, tout ce qui chante et tout ce qui sourit,
 
L'humble lilas qui s'ouvre et doucement fleurit,
 
L'oiseau comme un désir posé de branche en branche,
 
Et, dans un jardin clair, avec sa robe blanche,
Une rose au corsage ainsi qu'un cœur de feu,
Légère, et douce à voir, quelque enfant à l'œil bleu
Qui rêve, et longuement presse contre sa bouche
Une autre rose rouge et dont l'odeur la touche.

Émile Henriot ("Aquarelles", Émile-Paul frères, 1922) 

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Aquarelle

Je voudrais peindre ce paysage
en trempant dans l'eau du canal
ce peuplier sans feuille encore
qui a l'air vraiment d'un pinceau.
Sur l'écran du ciel comme une soie grise,
j'inscrirais d'une touche de laque violette très mouillée
le mouvement de cette colline à fin d'horizon,
puis, couleur de rouille et de fumée,
ces bois à demi dissous dans la brume,
et je réserverais pour la plume et l'encre de Chine,
ce bel arbre aux branches tordues
et enchevêtrées au premier plan.
Ce ne sera pas facile à rendre cet emmêlement
et cette ramification délicate,
et toutes ces brindilles capricieuses.
Il faudrait savoir dessiner.
Mais, ce sera ma récompense,
je garde pour le dernier moment,
d'un seul large coup de pinceau,
cette belle coulée d'émeraude pure
qui représentera le pré ;
et tout à la fin, signature,
pour faire chanter tout le reste,
une petite tache de vermillon
aussitôt écrasée du pouce,
pour figurer le toit d'une maison dans l'éloignement
à travers ce tendre et mélancolique paysage
noyé d'eau sous un ciel d'hiver.

Émile Henriot ("Les jours raccourcissent", 1954)



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José María de HEREDIA - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

José María de Heredia (1842-1905) est né à Cuba. Il n'a été naturalisé français qu'en 1893, mais est venu en France à l'âge de neuf ans, et a écrit toute son œuvre, textes historiques et poésie en français. Il est l'auteur d'un seul recueil de poèmes, Les Trophées, en 1893, mais c'est l'un des principaux animateurs, avec Leconte de Lisle, du mouvement poétique Le Parnasse (Les Parnassiens sont des défenseurs de "l'art pour l'art").

Un paysage du tout Nouveau monde :

Les conquérants

Comme un vol de gerfauts* hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer*, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango* mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

José María de Heredia (Les Trophées - 1893) *Le gerfaut est le faucon gerfaut, oiseau rapace - *Palos de Moguer, c'est "Palos" ou plus précisément "Palos de La Frontera", le port espagnol d'Andalousie d'où Christophe Colomb a embarqué pour la découverte de l'Amérique.*Cipango est le nom que Colomb donna à l'île des Caraïbes (actuelle Cuba) qu'il atteignit à son premier voyage, croyant être arrivé en Orient  par la route de l'ouest. Le nom donné plus tard au "Japon" dérive de "Cipango".

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Le récif de corail

Le soleil sous la mer, mystérieuse aurore,
Eclaire la forêt des coraux abyssins
Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
La bête épanouie et la vivante flore.

Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
Le fond vermiculé du pâle madrépore.

De sa spendide écaille éteignant les émaux,
Un grand poisson navigue à travers les rameaux;
Dans l'ombre transparente indolemment il rôde;

Et, brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu
Il fait, par le cristal morne, immobile et bleu,
Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.

José María de Heredia (Les Trophées - 1893)

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Un paysage de France :

Bretagne

Pour que le sang joyeux dompte l'esprit morose,
Il faut, tout parfumé du sel des goëmons,
Que le souffle atlantique emplisse tes poumons ;
Arvor t'offre ses caps que la mer blanche arrose.

L'ajonc fleurit et la bruyère est déjà rose.
La terre des vieux clans, des nains et des démons,
Ami, te garde encor, sur le granit des monts,
L'homme immobile auprès de l'immuable chose.

Viens. Partout tu verras, par les landes d'Arez*,
Monter vers le ciel morne, infrangible cyprès,
Le menhir sous lequel gît la cendre du Brave ;

Et l'Océan, qui roule en un lit d'algues d'or
Is la voluptueuse et la grande Occismor,
Bercera ton cœur triste à son murmure grave.

José María de Heredia (Les Trophées - 1893) - *Arez, sans doute les monts d'Arrée.


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Victor HUGO - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Victor Hugo (1802-1885), est le plus édité des poètes français, un monument trop connu pour être présenté ? mais il mérite une visite ...

Saison des semailles. Le soir
ou Le semeur

C'est le moment crépusculaire
J'admire assis sous un portail
Ce reste de jour dont s'éclaire
La dernière heure du travail.

Dans les terres de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D'un vieillard qui jette à poignées
La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main et recommence,
Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles,
L'ombre où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu'aux étoiles,
Le geste auguste du semeur.

Victor Hugo ("Les Chansons des rues et des bois" - 1865)

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On choisira quelques strophes des "Soleils couchants" romantiques de Victor Hugo (on peut éviter les strophes 5 et 6 en élémentaire) :

Soleils couchants 

J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs,
Soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages ;
Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu ;
Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
Á des archipels de nuages.

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,
Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,
Groupent leurs formes inconnues ;
Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair.
Comme si tout à coup quelque géant de l’air
Tirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;
Tantôt fait, à l’égal des larges dômes d’or,
Luire le toit d’une chaumière ;
Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;
Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,
Comme de grands lacs de lumière.

Puis voilà qu’on croit voir, dans le ciel balayé,
Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,
Aux trois rangs de dents acérées ;
Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;
Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais. Puis l’air tremble, et tout fuit.
L’édifice effrayant des nuages détruit
S’écroule en ruines pressées ;
Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils
Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils
Á des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d’or, de cuivre, de fer,
Où l’ouragan, la trombe, et la foudre, et l’enfer
Dorment avec de sourds murmures,
C’est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,
Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds
Ses retentissantes armures.

Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,
Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith
L’ardente écume des nuées.

Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu’a fui le jour,
En tout temps, en tout lieu, d’un ineffable amour,
Regardez à travers ses voiles ;
Un mystère est au fond de leur grave beauté,
L’hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l’été,
Quand la nuit les brode d’étoiles.

Victor Hugo ("Les Feuilles d'automne" - 1831)

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Printemps

C'est la jeunesse et le matin.
Vois donc, ô ma belle farouche,
Partout des perles : dans le thym,
Dans les roses, et dans ta bouche.

L'infini n'a rien d'effrayant ;
L'azur sourit à la chaumière
Et la terre est heureuse, ayant
Confiance dans la lumière.

Quand le soir vient, le soir profond,
Les fleurs se ferment sous les branches ;
Ces petites âmes s'en vont
Au fond de leurs alcôves blanches.

Elles s'endorment, et la nuit
A beau tomber noire et glacée,
Tout ce monde des fleurs qui luit
Et qui ne vit que de rosée,

L'oeillet, le jasmin, le genêt,
Le trèfle incarnat qu'avril dore,
Est tranquille, car il connaît
L'exactitude de l'aurore.

Victor Hugo ("Les Chansons des rues et des bois" - 1865)

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Le chapitre IV de la partie "le feu du ciel" dans le recueil "Les Orientales", nous expose le majestueux paysage de l'Égypte ancienne, "trois monts bâtis par l'homme" : les Pyramides de Gizeh (Chéfren, Chéops et Mykérinos) ; le Nil dans sa vallée ; et le feu de Râ, le roi Soleil.

Le feu du ciel (passage)

[...]

IV

L'Égypte ! - Elle étalait, toute blonde d'épis,
Ses champs, bariolés comme un riche tapis,
Plaines que des plaines prolongent ;
L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent
Se disputent l'Égypte ; elle rit cependant
Entre ces deux qui la rongent.

Trois monts bâtis par l'homme au loin perçaient les cieux
D'un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux
Leurs bases de cendre inondées ;
Et, de leur faîte aigu jusqu'aux sables dorés,
Allaient s'élargissant leurs monstrueux degrés,
Faits pour des pas de six coudées.

Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert,
Les gardaient, sans qu'il fût vent de flamme au désert
Qui leur fît baisser la paupière.
Des vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port.
Une ville géante, assise sur le bord,
Baignait dans l'eau ses pieds de pierre.

On entendait mugir le semoun* meurtrier,
Et sur les cailloux blancs les écailles crier
Sous le ventre des crocodiles.
Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet.
Comme une peau de tigre, au couchant s'allongeait
Le Nil jaune, tacheté d'îles.

L'astre-roi se couchait. Calme, à l'abri du vent,
La mer réfléchissait ce globe d'or vivant,
Ce monde, âme et flambeau du nôtre ;
Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils,
Comme deux rois amis, on voyait deux soleils
Venir au-devant l'un de l'autre.

[...]

Victor Hugo ("Les Orientales" - 1829) - * on orthographie aujourd'hui "simoun", vent chaud et sec du désert

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Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir

Quels sont ces bruits sourds ?
Ecoutez vers l’onde
Cette voix profonde
Qui pleure toujours
Et toujours gronde,
Quoique un son plus clair
Parfois l’interrompe…
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe
Comme il pleut ce soir !
N’est-ce pas, mon hôte ?
Là-bas, à la côte,
Le ciel est bien noir,
La mer est bien haute !
On dirait l’hiver ;
Parfois on s’y trompe…
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.
Oh ! marins perdus !
Au loin, dans cette ombre,
Sur la nef qui sombre !
Que de bras tendus
Vers terre sombre !
Pas d’ancre de fer
Que le flot ne rompe…
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Victor Hugo ("Les Voix intérieures" - 1836)

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La source

La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse,
L'Océan, fatal au nocher,
Lui dit : - Que me veux-tu, pleureuse ?

Je suis la tempête et l'effroi
Je finis où le ciel commence,
Est-ce que j'ai besoin de toi,
Petite, moi qui suis l'immense ?

La source dit au gouffre amer :
- Je te donne, sans bruit ni gloire,
Ce qui te manque, ô vaste mer !
Une goutte d'eau qu'on peut boire.

Victor Hugo ("Les Contemplations" - 1854)

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De ce tableau apocalyptique décrivant la "Campagne de Russie" (hiver 1812), menée par Napoléon, on a isolé deux passages  :

L'expiation

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
[...]

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

[...] 

Victor Hugo ("Les Châtiments" - 1853)

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[...] Livre sixième - La stabilité est assurée

chapitre XV

Stella

Je m'étais endormi la nuit près de la grève.
Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve,
J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.
Elle resplendissait au fond du ciel lointain
Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.
Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.
L'astre éclatant changeait la nuée en duvet.
C'était une clarté qui pensait, qui vivait
Elle apaisait l'écueil où la vague déferle
On croyait voir une âme à travers une perle.
Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain,
Le ciel s'illuminait d'un sourire divin.
La lueur argentait le haut du mât qui penche ;
Le navire était noir, mais la voile était blanche
Des goëlands debout sur un escarpement,
Attentifs, contemplaient l'étoile gravement
Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle
L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,
Et rugissant tout bas, la regardait briller,
Et semblait avoir peur de la faire envoler.
Un ineffable amour emplissait l'étendue.
L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,
Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur
Qui s'éveillait me dit -. c'est l'étoile ma soeur.
Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile,
J'entendis une voix qui venait de l'étoile...

[...]

31 août. Jersey

Victor Hugo ("Les Châtiments" - 1853)

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Le poète s'en va dans les champs ...

Le poète s'en va dans les champs ; il admire,
Il adore ; il écoute en lui-même une lyre ;
Et le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles :
- Tiens ! c'est notre amoureux qui passe ! disent-elles.
Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : C'est lui ! c'est le rêveur !

Victor Hugo ("Les Contemplations" - 1854)

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On ne propose en général à la classe, de ce poème difficile, que les deux ou trois dernières strophes :

Va-t'en, me dit la bise 

- Va-t'en, me dit la bise,
C'est mon tour de chanter. -
Et tremblante, surprise,
N'osant pas résister,

Fort décontenancée
Devant un Quos ego,
Ma chanson est chassée
Par cette Virago.

Pluie. On me congédie
Partout, sur tous les tons.
Fin de la comédie.
Hirondelles, partons.

Grêle et vent. La ramée
Tord ses bras rabougris ;
Là-bas fuit la fumée
Blanche sur le ciel gris.

Une pâle dorure
Jaunit les coteaux froids.
Le trou de ma serrure
Me souffle sur les doigts.

Victor Hugo ("Les Chansons des rues et des bois" - 1865 - dans le "Livre deuxième, Sagesse", au chapitre IV, "Nivôse")

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La rivière Bièvre est un affluent de la Seine. La vallée de la Bièvre, que Victor Hugo, Ronsard, et lus récemment jean Morés ont mise en vers, est aujourd'hui pour les naturalistes et les amateurs de paysages, de flore et de faune, un lieu de balades (et de ballades, pour les poètes). De Massy-Palaiseau à Antony, en passant par Verrières-le Buisson et Jouy-en-Josas, son parcours est semé de lavoirs et de moulins plus ou moins restaurés.

Bièvre (passages)

À Mademoiselle Louise B.

I

[...]

Une rivière au fond ; des bois sur les deux pentes.
Là, des ormeaux, brodés de cent vignes grimpantes ;
Des prés, où le faucheur brunit son bras nerveux ;
Là, des saules pensifs qui pleurent sur la rive,
Et, comme une baigneuse indolente et naïve,
Laissent tremper dans l'eau le bout de leurs cheveux.

Là-bas, un gué bruyant dans des eaux poissonneuses
Qui montrent aux passants lés jambes des faneuses ;
Des carrés de blé d'or ; des étangs au flot clair ;
Dans l'ombre, un mur de craie et des toits noirs de suie ;
Les ocres des ravins, déchirés par la pluie ;
Et l'aqueduc au loin qui semble un pont de l'air.

Et, pour couronnement à ces collines vertes,
Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes,
Le ciel, bleu pavillon par Dieu même construit,
Qui, le jour, emplissant de plis d'azur l'espace,
Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe,
Et dont on ne peut voir les clous d'or que la nuit !

Oui, c'est un de ces lieux où notre coeur sent vivre
Quelque chose des cieux qui flotte et qui l'enivre ;
Un de ces lieux qu'enfant j'aimais et je rêvais,
Dont la beauté sereine, inépuisable, intime,
Verse à l'âme un oubli sérieux et sublime
De tout ce que la terre et l'homme ont de mauvais !

II

Si dès l'aube on suit les lisières
Du bois, abri des jeunes faons,
Par l'âpre chemin dont les pierres
Offensent les mains des enfants,
A l'heure où le soleil s'élève,
Où l'arbre sent monter la sève,
La vallée est comme un beau rêve.
La brume écarte son rideau.
Partout la nature s'éveille ;
La fleur s'ouvre, rose et vermeille ;
La brise y suspend une abeille,
La rosée une goutte d'eau !

Et dans ce charmant paysage
Où l'esprit flotte, où l'oeil s'enfuit,
Le buisson, l'oiseau de passage,
L'herbe qui tremble et qui reluit,
Le vieil arbre que l'âge ploie,
Le donjon qu'un moulin coudoie,
Le ruisseau de moire et de soie,
Le champ où dorment les aïeux,
Ce qu'on voit pleurer ou sourire,
Ce qui chante et ce qui soupire,
Ce qui parle et ce qui respire,
Tout fait un bruit harmonieux !

[...]

IV

Et l'on ne songe plus, tant notre âme saisie
Se perd dans la nature et dans la poésie,
Que tout près, par les bois et les ravins caché,
Derrière le ruban de ces collines bleues,
A quatre de ces pas que nous nommons des lieues,
Le géant Paris est couché !

On ne s'informe plus si la ville fatale,
Du monde en fusion ardente capitale,
Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants ;
Et de quel air les rois, à l'instant où nous sommes,
Regardent bouillonner dans ce Vésuve d'hommes
La lave des événements !

8 juillet 1831

Victor Hugo ("Les Feuilles d'automne" - 1831)

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Promenades dans les rochers
 

(début et fin de ce passage daté du 7 août)

[...] Deuxième promenade

La mer donne l'écume et la terre le sable.
L'or se mêle à l'argent dans les plis du flot vert.
J'entends le bruit que fait l'éther infranchissable,
Bruit immense et lointain, de silence couvert.

[...] 

Le vent courbe les joncs sur le rocher superbe,
Et de l'enfant qui chante il emporte la voix.
Ô vent ! Que vous courbez à la fois de brins d'herbe !
Et que vous emportez de chansons à la fois !

Qu'importe ! Ici tout berce, et rassure, et caresse.
Plus d'ombre dans le cœur ! Plus de soucis amers !
Une ineffable paix monte et descend sans cesse
Du bleu profond de l'âme au bleu profond des mers..

Victor Hugo ("Les Quatre vents de l'esprit" - 1881 - chapitre XLVIII : Promenades dans les rochers)

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Spectacle rassurant

Tout est lumière, tout est joie,
L'araignée au pied diligent
Attache aux tulipes de soie
Ses rondes dentelles d'argent.

La frissonnante libellule
Mire les globes de ses yeux
Dans l'étang splendide où pullule
Tout un monde mystérieux !

La rose semble, rajeunie,
S'accoupler au bouton vermeil ;
L'oiseau chante plein d'harmonie
Dans les rameaux pleins de soleil.

Sa voix bénit le Dieu de l'âme
Qui, toujours visible au coeur pur,
Fait l'aube, paupière de flamme,
Pour le ciel, prunelle d'azur !

Sous les bois, où tout bruit s'émousse,
Le faon craintif joue en rêvant ;
Dans les verts écrins de la mousse
Luit le scarabée, or vivant.

La lune au jour est tiède et pâle
Comme un joyeux convalescent ;
Tendre, elle ouvre ses yeux d'opale
D'où la douceur du ciel descend !

La giroflée avec l'abeille
Folâtre en baisant le vieux mur ;
Le chaud sillon gaîment s'éveille,
Remué par le germe obscur.

Tout vit, et se pose avec grâce,
Le rayon sur le seuil ouvert,
L'ombre qui fuit sur l'eau qui passe,
Le ciel bleu sur le coteau vert !

La plaine brille, heureuse et pure ;
Le bois jase ; l'herbe fleurit.
- Homme ! ne crains rien ! la nature
Sait le grand secret, et sourit.

Victor Hugo ("Les Rayons et les Ombres" - 1840)

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Pluie d'été

Que la soirée est fraîche et douce !
Oh ! viens ! il a plu ce matin ;
Les humides tapis de mousse
Verdissent tes pieds de satin.
L'oiseau vole sous les feuillées,
Secouant ses ailes mouillées ;
Pauvre oiseau que le ciel bénit !
Il écoute le vent bruire,
Chante, et voit des gouttes d'eau luire,
Comme des perles, dans son nid.

La pluie a versé ses ondées ;
Le ciel reprend son bleu changeant ;
Les terres luisent fécondées
Comme sous un réseau d'argent.
Le petit ruisseau de la plaine,
Pour une heure enflé, roule et traîne
Brins d'herbe, lézards endormis,
Court, et précipitant son onde
Du haut d'un caillou qu'il inonde,
Fait des Niagaras aux fourmis !

Tourbillonnant dans ce déluge,
Des insectes sans avirons,
Voguent pressés, frêle refuge !
Sur des ailes de moucherons ;
D'autres pendent, comme à des îles,
A des feuilles, errants asiles ;
Heureux, dans leur adversité,
Si, perçant les flots de sa cime,
Une paille au bord de l'abîme
Retient leur flottante cité !

Les courants ont lavé le sable ;
Au soleil montent les vapeurs,
Et l'horizon insaisissable
Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.
On voit seulement sous leurs voiles,
Comme d'incertaines étoiles,
Des points lumineux scintiller,
Et les monts, de la brume enfuie,
Sortir, et, ruisselants de pluie,
Les toits d'ardoise étinceler.

Viens errer dans la plaine humide.
À cette heure nous serons seuls.
Mets sur mon bras ton bras timide ;
Viens, nous prendrons par les tilleuls.
Le soleil rougissant décline
Avant de quitter la colline,
Tourne un moment tes yeux pour voir,
Avec ses palais, ses chaumières,
Rayonnants des mêmes lumières,
La ville d'or sur le ciel noir.

Oh ! vois voltiger les fumées
Sur les toits de brouillards baignés !
Là, sont des épouses aimées,
Là, des coeurs doux et résignés.
La vie, hélas ! dont on s'ennuie,
C'est le soleil après la pluie. --
Le voilà qui baisse toujours !
De la ville, que ses feux noient,
Toutes les fenêtres flamboient
Comme des yeux au front des tours.

L'arc-en-ciel ! l'arc-en-ciel ! Regarde. --
Comme il s'arrondit pur dans l'air !
Quel trésor le Dieu bon nous garde
Après le tonnerre et l'éclair !
Que de fois, sphères éternelles,
Mon âme a demandé ses ailes,
Implorant quelque Ithuriel,
Hélas ! pour savoir à quel monde
Mène cette courbe profonde,
Arche immense d'un pont du ciel !

Victor Hugo ("Odes et ballades" - 1828)

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Joie des choses

Tout est pris d'un frisson subit.
L'hiver s'enfuit et se dérobe.
L'année ôte son vieil habit ;
La terre met sa belle robe.

L'arbre est coquet ; parmi les fleurs
C'est à qui sera la plus belle ;
Toutes étalent leurs couleurs,
Et les plus laides ont du zèle.


On fait les foins. Bientôt les blés.
Le faucheur dort sous la cépée ;
Et tous les souffles sont mêlés
D'une senteur d'herbe coupée.

On voit rôder l'abeille à jeun,
La guêpe court, le frelon guette ;
A tous ces buveurs de parfum
Le printemps ouvre sa guinguette.

Victor Hugo ("L'Art d'être grand-père" - 1877)

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Brèves images, petites touches juxtaposées, pour un paysage très sonore et habité :

Le matin - En dormant

J'entends des voix. Lueurs à travers ma paupière.
Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre.
Cris des baigneurs. Plus près ! plus loin ! non, par ici !
Non, par là ! Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges l'appelle. Chant des coqs. Une truelle
Racle un toit. Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d'une faux qui coupe le gazon.
Chocs. Rumeurs. Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port. Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai. Voix françaises. Merci.
Bonjour. Adieu. Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
L'eau clapote. On entend haleter un steamer.
Une mouche entre. Souffle immense de la mer.

Victor Hugo ("L'Art d'être grand-père" - 1877, chapitre "Fenêtres ouvertes")

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Au mois d'août de l'année 79, le volcan Vésuve détruit brutalement les villes de Pompéï et d'Herculanum. Les trois premiers vers en italique de cette partie VII qui clôt le long poème intitulé “Dicté après Juillet 1830", sont en principe retirés du texte proposé en classe :

Le Vésuve

[...]

Et désormais, chargés du seul fardeau des âmes,
Pauvres comme le peuple, humbles comme les femmes,
Ne redoutez plus rien. Votre église est le port !

Quand longtemps a grondé la bouche du Vésuve,
Quand sa lave écumant comme un vin dans la cuve,
Apparaît toute rouge au bord,

Naples s’émeut : pleurante, effarée et lascive,
Elle accourt, elle étreint la terre convulsive ;
Elle demande grâce au volcan courroucé.
Point de grâce ! Un long  jet de cendre et de fumée
Grandit incessamment sur la cime enflammée
Comme un cou de vautour hors de l’aire dressé.

Soudain un éclair luit ! Hors du cratère immense
La sombre éruption bondit comme en démence :
Adieu, le fronton grec et le temple toscan !
La flamme des vaisseaux empourpre la voilure.
La lave se répand comme une chevelure
Sur les épaules du volcan.

Elle vient, elle vient, cette lave profonde
Qui féconde les champs et fait des ports dans l’onde.
Plage, mers, archipels, tout trésaille à la fois.
Les flots roulent vermeils, fumants, inexorables,
Et Naples et ses palais tremblent plus misérables,
Qu’au souffle de l’orage une feuille de bois !

Chaos prodigieux ! la cendre emplit les rues.
La terre revomit des maisons disparues,
Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin,
La mer bout dans le golfe et la plaine s’embrase,
Et les clochers géants, chancelant sur leur base,
Sonnent d’eux-mêmes le tocsin !

[...]

Victor Hugo ("Les Chants du crépuscule" - 1835, dans la partie VII du poème “Dicté après Juillet 1830")



Posté par de passage à 21:40 - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français - Permalien [#]

Philippe JACCOTTET, Max Jacob, Francis JAMMES - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Des poètes suisses de langue française sont présents dans cette catégorie : Nicolas Bouvier, Blaise Cendrars, Alexandre Voisard, Charles-Ferdinand Ramuz, et Philippe Jaccottet ci-dessous.

Philippe Jaccottet (deux "t", deux "c") est un poète suisse d'expression française, né en 1925.
En préface du recueil "Poésie, 1946-1967" paru en Poésie/Gallimard, Jean Starobinski écrit : "La poésie de Jaccottet tirera sa force, non de l'énergie improvisatrice ni de l'ingéniosité combinatoire, mais de l'exigence constante de la véracité"...

Quelques passages de ce recueil :

Celui-ci est la première partie du poème "Les eaux et les forêts"

Les eaux et les forêts (début)

I

La clarté de ces bois en mars est irréelle,
tout est encor si frais qu’à peine, insiste-t-elle.
Les oiseaux ne sont pas nombreux ; tout juste si,
très loin, où l’aubépine éclaire les taillis,
le coucou chante. On voit scintiller des fumées
qui emportent ce qu’on brûla d’une journée,
la feuille morte sert les vivantes couronnes,
et suivant la leçon des plus mauvais chemins,
sous les ronces, on rejoint le nid de l’anémone,
claire et commune comme l’étoile du matin.

Philippe Jaccottet ("L'Effraie et autres poésies", Gallimard, 1953 - réédité en Poésie/Gallimard, 1971 sous le titre "Poésie, 1946-1967")

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Nouvelles notes pour la semaison 

Maintenant la terre s’est dévoilée
et la lumière du soleil en tournant comme un phare
fait les arbres tantôt roses tantôts noirs.
Puis elle écrit sur l’herbe avec une encre légère.

Un soir, le ciel resta plus longtemps clair
sur les grands jardins verts et noirs
couleur des pluies de la veille.
Les globes luirent trop tôt.
Alors dans le nid des branches
apparut le chant du merle
et ce fut comme si l'huile de la lumière
brûlait doucement dans cette faible lampe noire,
ou la voix même de la lune
venue prédire la nuit de mars aux passagers..
.

Philippe Jaccottet ("L'ignorant", Gallimard, 1957 - réédité en Poésie/Gallimard, 1971 sous le titre "Poésie, 1946-1967")

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Deux passages de poèmes plus difficiles, réunis sous le titre "Oiseaux, fleurs et fruits" dans le recueil "Airs" :

sans titre

Je marche
dans un jardin de braises fraiches
sous leur abri de feuilles
un charbon ardent sur la bouche

Philippe Jaccottet ("Airs", Gallimard, 1967 - réédité en Poésie/Gallimard, 1971 dans le recueil "Poésie, 1946-1967")

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Fruits

Dans les chambres des vergers
Ce sont des globes suspendus
Que la course du temps colore
Des lampes que le temps allume
Et dont la lumière est parfum
On respire sous chaque branche
Le fouet colorant de la hâte
Ce sont des perles parmi l’herbe
De nacre à mesure plus rose
Que les brumes sont moins lointaines
Des pendeloques plus pesantes
Que moins de linge elles ornent
Comme ils dorment longtemps
Sous les mille paupières vertes !
Et comme la chaleur
Par la hâte avivée
Leur fait le regard avide !

Philippe Jaccottet ("Airs", Gallimard, 1967 - réédité en Poésie/Gallimard, 1971 dans le recueil "Poésie, 1946-1967")

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Du recueil "Pensées sous les nuages" :

L’aurais-je donc inventé ?... (titre suggéré pour ce passage)

L’aurais-je donc inventé, le pinceau du couchant
sur la toile rugueuse de la terre,
l’huile dorée du soir sur les prairies et sur les bois ?

C’était pourtant comme la lampe sur la table avec le pain.

Philippe Jaccottet ("Pensées sous les nuages", Gallimard, 1983)

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Jour à peine plus jaune .... (titre suggéré pour ce passage) 

Jour à peine plus jaune sur la pierre et plus long,
ne vas-tu pas pouvoir me réparer ?
Soleil enfin moins timoré, soleil croissant,
ressoude-moi ce coeur.

Lumière qui te voûtes pour soulever l'ombre
et secouer le froid de tes épaules,
je n'ai jamais cherché qu'à te comprendre et t'obéir.

Ce mois de février est celui où tu te redresses
très lentement comme un lutteur jeté à terre
et qui va l'emporter -
soulève-moi sur tes épaules,
lave-moi de nouveau les yeux, que je m'éveille,
arrache-moi de terre, que je n'en mâche pas
avant le temps comme le lâche que je suis.

Je ne peux plus parler qu'à travers ces fragments pareils
à des pierres qu'il faut soulever avec leur part d'ombre
et contre quoi l'on se heurte,
plus épars qu'elles.

Mais chaque jour, peut-être, on peut reprendre
le filet déchiré, maille après maille,
et ce serait, dans l'espace plus haut,
comme recoudre, astre à astre, la nuit ...

Philippe Jaccottet ("Pensées sous les nuages", Gallimard, 1983)

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Chemins de montagne (titre suggéré pour ce passage)

Maintenant nous montons dans ces chemins de montagne,
Parmi les prés pareils à des litières
D’où le bétail des nuages viendrait de se relever
Sous le bâton du vent.
On dirait que de grandes formes marchent dans le ciel.

La lumière se fortifie, l’espace croît,
les montagnes ressemblent de moins en moins à des murs,
elles rayonnent, elles croissent elles aussi,
les grands portiers circulent au-dessus de nous –
et le mot que la buse trace lentement, très haut,
si l’air l’efface, n’est-ce pas celui que nous pensions
ne plus pouvoir entendre ?
Qu’avons-nous franchi là ?
Une vision, pareille à un labour bleu ?
Garderons-nous l’empreinte à l’épaule, plus d’un instant, de cette main ?

Philippe Jaccottet ("Pensées sous les nuages", Gallimard, 1983)



Max Jacob (1876-1944) était écrivain, poète et peintre, ami de peintres cubistes comme Pablo Picasso, Georges Braque et Juan Gris, et de poètes, comme Guillaume Apollinaire, puis plus tard, de Jean Cocteau, Modigliani, ou encore Marcel Béalu, Michel Manoll, René-Guy Cadou, Jean Rousselot ...
Il est auteur de contes pour enfants, et de nombreux recueils de poésie, certains en prose ("Le Cornet à dés" est d'abord édité en 1917 à compte d'auteur).
Voir la suite de cette présentation
ici sur le blog, avec le poème "Amour du prochain".

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C'est le pays natal, la campagne bretonne, dans l'estuaire de l'Odet, qui est ici évoqué, à l'heure du départ pour la ville :

Le départ

Adieu l’étang et toutes mes colombes
Dans leur tour et qui mirent gentiment
Leur soyeux plumage au col blanc qui bombe,
Adieu l’étang.
Adieu maison et ses toitures bleues
Où tant d’amis, dans toutes les saisons,
Pour nous revoir avaient fait quelques lieues,
Adieu maison.

[...] deux quatrains ont été sautés

Adieu vergers, les caveaux et les planches
Et sur l’étang notre bateau voilier,
Notre servante avec sa coiffe blanche,
Adieu vergers.
Adieu aussi mon fleuve clair ovale,
Adieu montagne ! Adieu arbres chéris !
C’est vous qui êtes ma capitale
Et non Paris.


Max Jacob ("Le laboratoire central", Gallimard, 1921)


Francis Jammes (1868-1938) est l'auteur de "La Prière", poème chanté par Georges Brassens (voir la catégorie BRASSENS chante les poètes) et de "J'aime l'âne si doux" :
"J'aime l'âne si doux / marchant le long des houx. / Il a peur des abeilles /et bouge ses oreilles...
Qualifié parfois de "poète naturaliste", il porte une tendresse particulière à cet animal. Une autre de ses poésies, comme toute son oeuvre empreinte de mysticisme, s'intitule d'ailleurs "Prière pour aller au Paradis avec les ânes".

L'association Francis Jammes possède un site où on trouvera des informations complémentaires, et où nous avons emprunté le poème "Un jour bleu de l'été" :
http://www.francis-jammes.com/index.html

Un jour bleu de l'été ...

Un jour bleu de l'été que nous nous promenions,
Le petit que j'étais et la vieille servante,
Nous vîmes, sur le foin aux vagues reluisantes,
Battre des ailes un énorme papillon.

Et, m’avançant avec mille précautions,
Je posai brusquement sur cette fleur vivante
Mon chapeau, sous lequel je la pris pantelante,
Puis l'emportai dans une boîte à la maison.

Et mon cœur se serra d'indicible tristesse
Quand je montrai l'insecte à mes parents. Qu'était-ce ?
Comment le reconnaître ? Ah ! Il n'était plus tel

Que tout à l'heure... O mes frères en poésie !
Il n'avait plus autour des ailes la prairie
Qui me l'avait fait croire aussi grand que le ciel.

Francis Jammes ("La Vierge et les Sonnets", Sonnets pour commencer, VII - Mercure de France, 1919)

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On choisira des passage de ce texte, qui n'est, on s'en doute, jamais intégralement proposé :

Le vieux village

            À André Gide

Le vieux village était rempli de roses
et je marchais dans la grande chaleur
et puis ensuite dans la grande froideur
de vieux chemins où les feuilles s’endorment.

Puis je longeai un mur long et usé ;
c’était un parc où étaient de grands arbres,
et je sentis une odeur du passé,
dans les grands arbres et dans les roses blanches.

Personne ne devait l’habiter plus...
Dans ce grand parc, sans doute, on avait lu...
Et maintenant, comme s’il avait plu,
les ébéniers luisaient au soleil cru.

Ah ! des enfants des autrefois, sans doute,
s’amusèrent dans ce parc si ombreux...
On avait fait venir des plantes rouges
des pays loin, aux fruits très dangereux.

Et les parents, en leur montrant les plantes,
leur expliquaient : celle-ci n’est pas bonne...
c’est du poison... elle arrive de l’Inde...
et celle-là est de la belladone.

Et ils disaient encore : cet arbre-ci
vient du Japon où fut votre vieil oncle...
Il l’apporta tout petit, tout petit,
avec des feuilles grandes comme l’ongle.

Ils disaient encore : nous nous souvenons
du jour où l’oncle revint d’un voyage aux Indes ;
il arriva à cheval, par le fond
du village, avec un manteau et des armes...

C’était un soir d’été. Des jeunes filles
couraient au parc où étaient de grands arbres,
des noyers noirs avec des roses blanches,
et des rires sous les noires charmilles.

Et les enfants couraient, criant : c’est l’oncle !
Lui descendait avec son grand chapeau,
du grand cheval, avec son grand manteau...
Sa mère pleurait : ô mon fils... Dieu est bon...

Lui, répondait : nous avons eu tempête...
L’eau douce a bien failli manquer à bord.
Et la vieille mère le baisait sur la tête
en lui disant : mon fils tu n’es pas mort...

Mais à présent où est cette famille ?
A-t-elle existé ? A-t-elle existé ?
Il n’y a plus que des feuilles qui luisent,
aux arbres drôles, comme empoisonnés...

Et tout s’endort dans la grande chaleur...
Les noyers noirs pleins de grande froideur...
Personne là n’habite plus...
Les ébéniers luisent au soleil cru.

Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)

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Le texte qui suit n'est pas situé dans l'œuvre de l'auteur. Il est emprunté au site de Tournay (Pyrénées Atlantiques), la ville natale de Francis Jammes. On enquête ... adresse (cliquer ensuite sur "patrimoine") : http://www.ville-tournay.fr/accueil.html

Le pays natal (titre proposé)

Non loin de mon pays natal, les Pyrénées,
Qui jusque-là mêlaient leurs ailes tourmentées,
Se posent comme un vol d’outardes sur les prés.

Elles ont la couleur même des minerais
Qu’elles portent, avec quelques filets de neige.

Cantaoü-Tuzaguet (1) ! Combien mon cœur s’allège
Quand je vois que ta plaine est mêlée à tes cieux,
Et qu’il me suffirait pour arriver chez Dieu,
D’être comme l’enfant que j’étais au village
Et qui touchait du doigt les monts et les nuages.

Francis Jammes - (1) "Cantaoü-Tuzaguet" est le nom occitan de ce village du Pays Basque proche de Lannemezan. On l'écrit en français "Cantaous-Tuzaguet"

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Un autre poème du même recueil, le même village peut-être :

Le village à midi

Le village à midi. La mouche d'or bourdonne
    entre les cornes des bœufs.
    Nous irons, si tu le veux,
si tu le veux, dans la campagne monotone.

Entends le coq... Entends la cloche... Entends le paon...
    Entends là-bas, là-bas, l'âne...
    L'hirondelle noire plane.
Les peupliers au loin s'en vont comme un ruban.

Le puits rongé de mousse ! Écoute sa poulie
    qui grince, qui grince encor,
    car la fille aux cheveux d'or
tient le vieux seau tout noir d'où l'argent tombe en pluie.

La fillette s'en va d'un pas qui fait pencher
    sur sa tête d'or la cruche,
    sa tête comme une ruche,
qui se mêle au soleil sous les fleurs du pêcher.

Et dans le bourg voici que les toits noircis lancent
    au ciel bleu des flocons bleus ;
    et les arbres paresseux
à l'horizon qui vibre à peine se balancent. 

Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)

ajout mai 2012 : un internaute nous fait parvenir cette superbe traduction en espagnol du poème. On se presse de le remercier et de le mettre en ligne :

El pueblo a mediodía

El pueblo a mediodía. La mosca de oro zumba
entre los cuernos de los bueyes.
Iremos si lo quieres,
si lo quieres, por el campo que retumba.

Oye al gallo... Oye la campana... Oye al pavo...
Escucha allí, allí al burro...
La golondrina negra en vuelo duro,
los álamos a lo lejos se van como en desmayo.

El pozo roído de espuma! Escucha la polea
que chirría, que chirría en coro,
pues la chica con cabellos de oro
sostiene el viejo balde negro donde la plata alea.

La chiquilla se va de un paso que tambalea
en su cabeza de oro al cántaro,
su cabeza como un relámpago,
que se enreda en el sol bajo la flor inquieta.

Y en el burgo los tejados ennegrecidos tiran
al cielo azul copos azules;
y los árboles gandules
del horizonte que vibra apenas si suspiran. 

(traduit en espagnol par Robín García)

Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)

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On clôturera ce paragraphe Francis Jammes par un poème dont il n'est pas l'auteur, mais qui lui est chaleureusement adressé par son ami poète Charles Guérin (1873-1907), disparu prématurément bien avant lui. Le poète est ici partie prenante de son paysage natal, ou est-ce l'inverse ? 

Ô Jammes ... (passages)

Ô Jammes, ta maison ressemble à ton visage.
Une barbe de lierre y grimpe ; un cèdre ombrage
de ses larges rameaux les pentes de ton toit,
et comme lui ton coeur est sombre, fier et droit.
Le mur bas de ta cour est habillé de mousse.
La maison n'a qu'un humble étage. L'herbe pousse
dans le jardin autour du puits et du laurier.
Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier
ta grille, un tendre émoi me fit défaillir l'âme.
Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes,
et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé.
[...]
Ta fenêtre pensive encadre l'horizon ;
une vitrine, ouverte auprès d'elle, reflète
la campagne parmi tes livres de poète.
Ami, puisqu'ils sont nés, les livres vieilliront ;
où nous avons pleuré d'autres hommes riront :
mais que nul de nous deux, malgré l'âge, n'oublie
le jour où fortement nos mains se sont unies.
Jour égal en douceur à l'arrière-saison;
nous écoutions chanter les mésanges des haies,
les cloches bourdonnaient, les voitures passaient...
[...]
Jammes, quand on se met à ta fenêtre, on voit
des villas et des champs, la montagne et ses neiges ;
au-dessous c'est la place où ta mère s'assoit.
Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ?
[...]
Ce soir, un des plus lourds des soirs où j'ai souffert,
tandis que, de leur flamme éparse sur la mer,
les rayons du soleil couchant doraient la grève,
les cheveux trempés d'air et d'écume, j'allais,
roulé comme un caillou par la force du rêve.
La terrible rumeur des vagues m'appelait,
voix des pays brûlés, des volcans et des îles ;
et, le cœur plein de toi, j'ai marqué d'un galet,
veiné comme un bras pur et blanc comme du lait,
le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile.

Charles Guérin ("Le Cœur solitaire", Mercure de France, 1904)



 

 

Posté par de passage à 21:32 - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français - Permalien [#]

Georges JEAN, Vénus KHOURY-GHATA - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Georges Jean, poète et enseignant, est né à Besançon en 1920. Il est l'auteur de recueils de poésie et d'anthologies poétiques pour les enfants.

Paysage urbain où passent des ombres :

Ville inconnue

Dans la ville des murmures
Traînent dans l'ombre
Les gens n'ont pas de visage
Les fenêtres sont fermées
Dans la gorge des passants
Le passé noue ses yeux profonds
Et la rivière des songes
Plonge au puits de solitude
Piétinements Habitudes
Un chat passe dans son ombre
Des enfants traversent la lune
Paumes ouvertes de la nuit
Derrière brûlent les étoiles
Le plâtre tombe des façades
Saga de la ville inconnue
Le vent construit l'espace
Et le Temps

Georges Jean ("Parcours immobiles" - éditions Le dé bleu, 1995)

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Dans un bistrot ...

Dans un bistrot rue de Buci
Plus près de mon cœur est la ville
Une femme sans âge me regarde
Avec des yeux de porcelaine
Puis dans la saveur du matin
Les passants plus lointains que les étoiles
Marchent dans les sandales de l'aube.

Georges Jean ("Parcours immobiles" - éditions Le dé bleu, 1995)



Vénus Khoury-Ghata est une poète libanaise francophone contemporaine.

À Yasmine

Tu es mon point du jour
mon île colorée en bleu
ma clairière odorante

Tu es ma neige volée
mon pétale unique
mon faune apprivoisé

Tu es ma robe de caresses
mon foulard de tendresse
ma ceinture de baisers

Tes cils épis de blé
Tes gestes moulin à vent
et l'on pétrit le rire
Dans la cuve de ta bouche

Tu es mon pain dodu
mon nid

Vénus Khoury-Ghata ("Anthologie personnelle " - Actes Sud, 1999)

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La forêt a peur

Une forêt peureuse
panique à la vue du soir
Tout l'angoisse
les cris des chouettes
leur silence
Le regard froid de la Lune
et l'ombre de son sourcil sur le lac
Le bouleau claque des dents
en se cachant derrière le garde-champêtre
Le frêne s'emmitoufle dans son écorce
et retient sa respiration jusqu'au matin
Le pin essuie sa sueur
et appelle son père le pin parasol
La tête entre les jambes
le saule pleure à chaudes feuilles
et fait déborder le ruisseau
Le roseau qui ne le quitte pas des yeux
L'entend supplier le ver luisant
d'éclairer les ténèbres
Seul le chêne garde sa dignité
à genoux dans son tronc
il prie le dieu de la forêt
de hâter l'arrivée du jour

Vénus Khoury-Ghata ("La voix des arbres" - Le Cherche-midi, 1999)

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La surface d'un automne

La surface d'un automne
est inversement proportionnelle à la hauteur de sa tristesse
le nuage interrogé multiplie sans difficulté le basilic par le safran.

Répète après moi :
la distance entre deux pluies se mesure par arpents de silence
et le périmètre d'un mois est divisible par son rayon de lune.
Cela va de soi.

Vénus Khoury-Ghata ("Quelle est la nuit parmi les nuits" - Mercure de France, 2004)

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Source des textes de Vénus Khoury-Ghata reproduits ci-dessous : http://www.printempsdespoetes.com/

La voie lactée ...

La voie lactée mène à l'école
Les enfants l'empruntent soir et matin
Les tabliers au passage frôlent une étoile dormante
Qui crie dans son sommeil
Et jette des étincelles
La Grande Ourse rêve d'une couette
La Petite Ourse rêve d'un jardin
Et de trèfles à quatre feuilles
Le temps est à la somnolence et à la paresse
L'instituteur dort en marchant
Les élèves sont en papier

- - - - -  - - - - - - - - - - - - - - - - - -

À quoi sert l'école ?
À enfermer entre les mêmes murs livres et enfants

À chaque chose son temps et sa couleur
Dit le peintre
Et il ajoute une aile jaune à l'écureuil
Le cyprès qu'il peint en noir
Fait des grimaces derrière son dos
La vache est très contente
Elle aime le nuage rose dessiné sur son dos


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À quoi sert un nuage ?

À fondre en pluie dès qu'on l'essore de travers

Vénus Khoury-Ghata ("À quoi sert la neige" - Le cherche midi éditeur - Recueil sélectionné pour le prix poésie jeunesse 2010 Lire et Faire Lire)


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Posté par de passage à 21:30 - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français - Permalien [#]

Alphonse de LAMARTINE, Jules LAFORGUE, Guy LAVAUD - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Jules Laforgue (1860-1887), est né à Montevideo (Uruguay), de parents français. C'est en France, dans les Pyrénées-Atlantiques, qu'il a passé sa courte vie.

Poète "lunaire" (Il a consacré à notre satellite de nombreux textes), Jules Laforgue n'a vécu que le temps de quelques recueils.

Chanson d'automne (début du poème)

Voici venir l'automne aux averses moroses
Noyant l'été banal béni des amoureux
Qui stupides et lents vont par les chemins creux
Complotant l'héritier de leurs sales névroses.
Adieu lilas, blés d'or, poussière, robes roses.
Dans le spleen désolé des orgues douloureux,
Prés du feu tisonnant aux regrets des jours heureux,
Nous sauvons la tristesse incurable des choses...

[...]

Jules Laforgue ("Œuvres Complètes Tome I ", éditions L'Âge d'Homme, 1986)  

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Couchant d'hiver (début du poème) 

Quel couchant douloureux nous avons eu ce soir !
Dans les arbres pleurait un vent de désespoir,
Abattant du bois mort dans les feuilles rouillées.
À travers le lacis des branches dépouillées
Dont l'eau-forte sabrait le ciel bleu-clair et froid,
Solitaire et navrant, descendait l'astre-roi.
Ô Soleil ! l'autre été, magnifique en ta gloire,
Tu sombrais, radieux comme un grand Saint-Ciboire,
Incendiant l'azur ! À présent, nous voyons
Un disque safrané, malade, sans rayons,
Qui meurt à l'horizon balayé de cinabre,
Tout seul, dans un décor poitrinaire et macabre,
Colorant faiblement les nuages frileux
En blanc morne et livide, en verdâtre fielleux,
Vieil or, rose-fané, gris de plomb, lilas pâle.
Oh! c'est fini, fini ! longuement le vent râle,
Tout est jaune et poussif ; les jours sont révolus,
La Terre a fait son temps ; ses reins n'en peuvent plus.

[...]

Jules Laforgue ("Œuvres Complètes Tome I ", éditions L'Âge d'Homme, 1986) 

Crépuscule de dimanche d'été (début et passage du poème)

Une belle journée, un calme crépuscule
Dans l'odeur des rôtis les promeneurs heureux
Rentrent, sans se douter que tout est ridicule,
Et fouettent du mouchoir leurs beaux souliers poudreux.

[...]

Par l'azur tendre et fin tournoient les hirondelles
Dont je traduis pour moi les mille petits cris,
Et peu à peu je songe aux choses éternelles,
Au-dessus des rumeurs stupides de Paris.

[...]

Jules Laforgue ("Œuvres Complètes Tome I ", éditions L'Âge d'Homme, 1986)



Alphonse de Lamartine (1790-1869), est un grand poète romantique et lyrique, ainsi qu'un écrivain et un homme politique français.

Milly ou la terre natale (I)

Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?
Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;
Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
Comme les pas connus ou la voix d'un ami.
Montagnes que voilait le brouillard de l'automne,
Vallons que tapissait le givre du matin,
Saules dont l'émondeur effeuillait la couronne,
Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,
Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour
Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,
Et, leur urne à la main, s'entretenaient du jour,
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? ... 

Alphonse de Lamartine ("Harmonies poétiques et religieuses", 1830)

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Milly ou la terre natale (II)  (passages)

[...]

Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,
Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.
Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux
Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux !
Là, guidant les bergers aux sommets des collines,
J'allumais des bûchers de bois mort et d'épines,
Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,
Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
Là, contre la fureur de l'aquilon rapide
Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,
Et j'écoutais siffler dans son feuillage mort
Des brises dont mon âme a retenu l'accord.
Voilà le peuplier qui, penché sur l'abîme,
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,
Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
Submergeaient lentement nos barques de roseaux,
Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
Et le mur au soleil où, dans les jours d'automne,
je venais sur la pierre, assis près des vieillards,
Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards !

[...]

Alphonse de Lamartine ("Harmonies poétiques et religieuses", 1830)

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Le vallon
  (3 strophes de début et 2 strophes de la dernière partie du poème)

Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

[...]

Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie :
L'oubli seul désormais est ma félicité.
 

Alphonse de Lamartine ("Méditations poétiques", 1820)



Guy Lavaud (1883-1958), a publié des textes dans "Le Divan" et "La Muse Française", revues du début du XXe siècle, et quelques recueils. Une anthologie : "Les poètes du Divan"‎ (présentation de Pierre Lièvre, n° 92 de la revue "Le Divan", 1923) rend compte de cette époque.‎

Paysage de lumières, la nuit, où glissent les mots comme les choses :

Nocturne

Pareille à ces bateaux qui, sur l’océan, glissent,
Chaque soir appareille, au ras de l’eau, la lune.
Et sa clarté la suit,comme un filet tranquille
Où les étoiles bleues se prennent une à une.

Guy Lavaud ("Sous le signe de l'eau" édité par "La Muse Française", Garnier, 1927)
O
n retrouve ce petit poème dans le recueil "Poèmes de partout et de toujours pour les enfants de 2 à 8 ans", anthologie de textes recueillis par Paulette Lequeux*, Armand Colin, 1978) - * la même auteure dont nombre d'enseignants connaissent les "Jeux de parole de L'école maternelle au CP et au CE" (Colin - Bourrelier, 1979), pas si obsolètes ...

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Un pin

Un pin large, arrondi en une sombre masse
Est comme une île dans l’eau vive de l’espace.
Chaque branche étendue verte sur cet azur
Y jette de longs caps et de sombres presqu’îles
Et ses courbes rameaux captent d’un geste pur
Dans leurs récifs menus des golfes d’air tranquille.

Guy Lavaud ("Art poétique" Editions Émile-Paul frères, 1956)

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Combats

Ainsi que des taureaux, d'un convulsif effort
heurtent leurs fronts brutaux qui s'emmêlent et penchent,
Deux vagues sur la mer, combattent corps à corps
Au souffle furieux de quelque vague blanche !

Guy Lavaud ("Imageries des mers" Editions Émile-Paul frères, 1919)



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Luce LAURAND, Philéas LEBESGUE, LECONTE DE L'ISLE - PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Luce Laurand a vécu au XXe siècle. C'est sous ce nom de plume, parfois aussi sous le pseudonyme Luce Laurand-Dupin, que Lucie Dupin, romancière et poète native de Saint-Flour mais résidant au Pays-Basque, a publié ses ouvrages. En particulier des romans, des poésies, et  des biographies de poètes et de religieux, ainsi que des ouvrages d'histoire religieuse. Deux recueils de poèmes parmi d'autres écrits : "Le Jardin vert", en 1935 et "L'Herbe au vent " en 1937. références : anthologie d'Armand Got, "Poétes du Béarn et du Pays Basque", 1961.

Le chemin
 
  Chemin, capricieux chemin
Natté de grosses ronces,
Tu remplis ma bouche et mes mains
De mûres sombres ;
Voici que tu offres, sournois,
Ce beau noyer
Plein de jeunes et vertes noix
Et ce talus mauve d'œillets.
Puis une fontaine
Où trois petits oiseaux se baignent …
Et dans le grand air bleu qui palpite,
Toute la vallée pleine de paix
Qui s'étend de Luz à Pierrefitte
(*)
Chemin, nous n'arriverons jamais !

Luce Laurand ("Le Jardin vert", éditions Corymbe, 1935) - (*) Il s'agit du trajet de montagne qui mène de Luz-Saint-Sauveur à Pierrefitte-Nestalas, dans les Hautes-Pyrénées, environ 13 ou 14 kilomètres de chemins de montagne, d'où l'exclamation !



Philéas Lebesgue (1869-1958), poète et paysan, a beaucoup écrit sur le Picardie (cf "Mon pays de Bray") où il est né.

Le même village sans doute, pour deux poèmes d'amour et de nostalgie dans lesquels Philéas Lebesgue montre son attachement à la terre natale, sur le cours entier d'une vie déjà inscrite.

On ne propose pas en principe, (ça se discute) aux classes d'élémentaire, la dernière partie, quand même bien sombre, de ces textes.

 Petit village

Petit village au bord des bois,
Petit village au bord des plaines,
Parmi les pommiers, non loin des grands chênes,
Lorsque j'aperçois
Le coq et la croix
De ton clocher d'ardoises grises,
De ton clocher fin,
A travers ormes et sapins,
D'étranges musiques me grisent ;
Je vois des yeux dans le soir étoilé :
Là je suis né...

Petit village au bord des champs,
Petit village entre les haies,
Tour à tour paré de fleurs et de baies,
Lorsque les doux chants
De ton frais printemps,
Quand l'odeur de tes violettes,
De tes blancs muguets
Pénètrent mon cœur inquiet,
J'oublie et tumulte et tempêtes ;
J'entends des voix dans le soir parfumé :
Là j'ai aimé...

Petit village de hasard
Petit village aux toits de tuiles,
Où rit le mystère aux rêves tranquilles,
Lorsqu’à mon regard
L’horizon picard
Fait ondoyer ses nobles lignes
Ou que la forêt
Qui moutonne aux coteaux de Bray,
De ses bras tendus me fait signe,
Je goûte en paix l’amour et la beauté :
Là j’ai chanté...

Petit village aux courtils verts,
Petit village de silence,
Où la cloche sonne un vieil air de France,
J'aime les éclairs
De tes cieux couverts,
Ton soleil fin entre les arbres,
Les feux de tes nuits,
L'oeil fixe et profond de tes puits,
Ton doux cimetière sans marbres,
Plein d'oiseaux fous et luisant comme pré :
Là je viendrai ...

Philéas Lebesgue ("Œuvres Poétiques" en trois volumes, Tome II, éditions Du Thelle, 1950)

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Le village

Petit village sous les branches, quel est ton nom ?
Tout paré de ta paisible ignorance,
Tu resonges les vieux rêves de l’enfance
Au doux chant des angélus du vallon.

Tu n’as point de hauts frontons de cheminées,
De rails bruyants ;
Tu n’as  que tes courtils pleins d’oiseaux au printemps,
Et de fleurs satinées ;

Tu n’as que ta vieille église
Avec son clocher branlant
Et son toit de tuiles grises ;
Mais tu gardes, solitaire et têtue
Contre l’assaut du vent,
Tout au bout de ta grand’ rue,
La maison que j’aime
Et qui domine les champs !

Ton nom obscur tu l’as donné, petit village
Au sol que je laboure, aux glèbes où je sème,
Au cimetière un peu sauvage
Où mon père
Est endormi pour toujours sous sa pierre
Et, vers plus d’un fourré,
Tu conserves des recoins d’ombre où j’ai pleuré.

Philéas Lebesgue ("Les Servitudes", Mercure De France, 1913)

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D'autres poèmes, et toujours le pays de Bray pour unique terroir.

Terre d'amour

Ô mon pays de Bray picard, peuplé de haies
Quelle âme aromatique, irrésistible et douce
Habite en toi, parmi les myrtils et la mousse
Parmi les prés en fleurs et les hautes futaies !

Parce que nous goûtons la rouille de tes sources,
Le pain de tes froments, le cidre de tes pommes,
Ta glèbe a pénétré dans la chair que nous sommes,
Et tes fils, loin de toi, perdent toutes ressources.

C’est que les morts couchés au flanc de tes collines,
Ont haleté sur toi de toutes leurs poitrines
Et t’ont, le long des jours, baigné de sueurs lentes;

C’est que le ciel, soir et matin, mouille et féconde,
Du magique baiser de ses lèvres sanglantes,
Ton sol amer, où le fer brun gît sous la sonde.

Philéas Lebesgue ("Le Beffroi", revue, 1903)

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Le plus beau pays du monde

Le plus beau pays du monde,
C’est la terre où je naquis ;
Au printemps, la rose abonde
Aux abords de ses courtils,
D’elle émane dans la brise
Un arôme sans pareil,
Au clocher de ses églises
Le coq guette le soleil.

On y parle un doux langage,
Le plus beau qu’on ait formé ;
L’étranger devient plus sage,
Quand il se met à l’aimer.
Heureux qui reçut la chance
De l’ouïr dès son berceau,
Car la langue de la France
Est un chant toujours nouveau.

Parfums de fleurs, chants de cloches,
Bruits d’eaux vives, gais frissons
Des tiges qui se rapprochent,
Quand mûrissent les moissons,
Étoiles dans un ciel tendre,
Sourires d’aubes en éveil :
Ah ! mon pays j’aime entendre
Ta chanson dans le soleil !
 

Philéas Lebesgue ("Les Servitudes", Mercure De France, 1913)



Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894) se passe de prénom pour signer ses poèmes. Il défend la cause républicaine contre la Monarchie lors des événements de 1848, mais c'est comme figure principale du mouvement parnassien qu'il se fait connaître et qu'il reste dans l'Histoire, avec le "tryptique" Poèmes antiques (1852), Poèmes barbares (1862) et Poèmes tragiques (1884).

Dans les paysages exotiques de Leconte de L'Isle, les héros sont les animaux sauvages :

Les éléphants (début du poème)
 
  Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L'air épais, où circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l'écaille étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l' horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit,
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

[..
.]

Leconte de Lisle ("Poèmes Barbares", 1862)

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La panthère noire (début du poème)
 
  Une rose lueur s' épand par les nuées ;
L'horizon se dentelle, à l'est, d'un vif éclair ;
Et le collier nocturne, en perles dénouées,
S'égrène et tombe dans la mer.

Toute une part du ciel se vêt de molles flammes
Qu' il agrafe à son faîte étincelant et bleu.
Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames
D'une pluie aux gouttes de feu.

Des bambous éveillés où le vent bat des ailes,
Des letchis au fruit pourpre et des cannelliers
Pétille la rosée en gerbes d'étincelles,
Montent des bruits frais, par milliers.

Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses,
Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté,
S' épanouit un flot d'odeurs fortes et douces,
Plein de fièvre et de volupté.

Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges
Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin ;
Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges,
Sous de verts arceaux de rotin ;

La reine de Java, la noire chasseresse,
Avec l'aube, revient au gîte où ses petits
Parmi les os luisants miaulent de détresse,
Les uns sous les autres blottis.

Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,
Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.
Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches,
Mouillent sa robe de velours.
 
[..
.]

Leconte de Lisle ("Poèmes Barbares", 1862)

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Le rêve du jaguar
 
  Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,
Dans l'air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et, s'enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L'araignée au dos jaune et les singes farouches.
C'est là que le tueur de bœufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu'il bossue ;
Et, du mufle béant par la soif alourdi,
Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de Midi,
Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.

En un creux du bois sombre interdit au soleil
Il s'affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D'un large coup de langue il se lustre la patte ;
Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil ;
Et, dans l'illusion de ses forces inertes,
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
Il rêve qu'au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Leconte de Lisle ("Poèmes Barbares", 1862)

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La forêt vierge (début du poème)
 
  Depuis le jour antique où germa sa semence,
Cette forêt sans fin, aux feuillages houleux,
S'enfonce puissamment dans les horizons bleus
Comme une sombre mer qu'enfle un soupir immense.
   
Sur le sol convulsif l'homme n'était pas né
Qu'elle emplissait déjà, mille fois séculaire,
De son ombre, de son repos, de sa colère,
Un large pan du globe encore décharné.
   
Dans le vertigineux courant des heures brèves,
Du sein des grandes eaux, sous les cieux rayonnants,
Elle a vu tour à tour jaillir des continents
Et d'autres s' engloutir au loin, tels que des rêves.
   
Les étés flamboyants sur elle ont resplendi,
Les assauts furieux des vents l'ont secouée,
Et la foudre à ses troncs en lambeaux s' est nouée ;
Mais en vain : l'indomptable a toujours reverdi.
   
Elle roule, emportant ses gorges, ses cavernes,
Ses blocs moussus, ses lacs hérissés et fumants
Où, par les mornes nuits, geignent les caïmans
Dans les roseaux bourbeux où luisent leurs yeux ternes
...
 
[..
.]

Leconte de Lisle ("Poèmes Barbares", 1862)

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De la forêt vierge au paysage blanc :

Paysage polaire
 
  Un monde mort, immense écume de la mer,
  Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales,
  Jets de pics convulsifs étirés en spirales
  Qui vont éperdument dans le brouillard amer.
 
  Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer
  Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,
  Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles
  Qu'un vent sinistre arrache à son clairon de fer.
 
  Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,
  Se raidissent les dieux brumeux des vieilles races,
  Congelés dans leur rêve et leur lividité ;
 
  Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,
  Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,
  Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

Leconte de Lisle ("Poèmes Barbares", 1862)

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Midi
 
  Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine :
La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense et les champs n'ont point d'ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil :
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre-eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si le coeur plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! La nature est vide et le soleil consume :
Rien n' est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté ;

Viens, le soleil te parle en lumières sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin
.

Leconte de Lisle ("Poèmes Antiques", 1852)


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