lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

040109

PRINT POÈTES 2011 - POÈTES d'OUTRE-MER - sommaire

 

 sens_interdit_sourire_et_tristeLes textes publiés n'ont pas tous fait l'objet d'une demande d' autorisation.
  Les ayants droit peuvent nous en demander le retrait.


 

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"d'infinis paysages"

  • dans cette page
    et la suivante (clic sur le numéro dans le sommaire),
    des textes de poètes d'Outre-mer 

  Quelques pistes pour la création poétique accompagnent les textes
Beaucoup d'autres sont rangées dans les catégories précédentes
du Printemps des Poètes, et en particulier
>> PRINT POÈTES 2009 : L'HUMOUR des poètes

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[...] la langue véhiculaire de la Caraïbe, insulaire en tout cas, et cela dès le 19è siècle, n’est autre que le créole. Il n’y a guère, de Cuba à Trinidad, qu’à Barbade qu’on n’entend pas le créole. Partout ailleurs, soit il existe des poches de créole soit le créole est la langue principale soit le créole coexiste, en situation d’infériorité, face à d’autres langues. Rien qu’à Cuba, il y a 1,5 millions de créolophones d’origine haïtienne et, tout en bas de l’archipel, à Trinidad, notre langue est encore parlée dans des poches telles que Paramine, Morne Coco ou Maraval. Et au Venezuela, dans la Péninsule de Paria tout comme à Colon, au Panama, où vivent les descendants des Martiniquais et des Guadeloupéens venus construire le canal de Panama au début du 20è siècle. Sans compter que l’immigration haïtienne tous azimuts partout à travers la Caraïbe et en Floride renforce la diffusion du créole". (Raphaël Confiant, à une des conférences du Club-UNESCO  de Saint-Barthélemy, à l'invitation de l'écrivain Jean-Marie Lédée. cette intervention en août 2008 avait pour thème "la Place de la littérature caribéenne dans le monde")

Les Départements d'Outre-mer :

  • dans la mer des Caraïbes, aux Antilles : la Guadeloupe et la Martinique
  • en Amérique du sud, proche des Antilles : la Guyane
  • dans l'Océan Indien, à l'est de Madagascar :  La Réunion
  • dans l'Océan Indien, entre le continent Africain et Madagascar :  Mayotte (qui devient cette année 2011 un département d'Outre-mer).

Les Territoires d'Outre-mer :

  • dans l'Océan Atlantique nord, au sud de Terre-Neuve (Canada) :  Saint-Pierre-et-Miquelon
  • en Polynésie, dans l'Océan Pacifique, entre la Nouvelle-Calédonie et Tahiti :  Wallis-et-Futuna
  • Mayotte devient cette année 2011 un département d'Outre-mer, voir ci-dessus
  • dans la mer des Caraïbes, aux Antilles, au nord-ouest de la Guadeloupe et proche de Saint-Martin :  Saint-Barthélemy
  • dans la mer des Caraïbes, aux Antilles, au nord-ouest de la Guadeloupe et proche de Saint-Barth :  Saint-Martin
  • dans l'Océan Pacifique, à l'est de l'Australie :  Les îles de la Polynésie française (Tahiti ...) 
  • dans l'Océan Pacifique, à l'est de l'Australie :  La Nouvelle-Calédonie
  • les Terres Australes et Antarctiques françaises comprennent :
  • au sud de l'océan Indien : Kerguelen, Crozet et les îles Saint-Paul et Amsterdam, dans le canal du Mozambique : les îles Éparses, et sur le continent antarctique : la Terre-Adélie 

D'autres territoires, anciennes possessions ou colonies françaises, aujourd'hui territoires indépendants, abritent ou ont abrité des poètes francophones. On en présentera quelques-uns :

Haïti ; L'île Maurice ; Grande-Comore ; Madagascar, Les Seychelles

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sommaire

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Auteurs et textes

lieucommun présente ici un choix de textes, qui ne peut rendre compte de l'importante production poétique francophone des îles - se reporter aux liens à copier-coller dans la barre d'adresses de votre navigateur, pour d'autres sites

(page 1 - vous y êtes, déroulez ...)

  • Guadeloupe - Casimir Létang ; Saint-John Perse ; Paul Niger ; Ernest Pépin ; Daniel Maximin ; Guy Tirolien ; Florette Morand ; Roger Toumson ; Gerty Dambury ; Jude Lanimarac ; Hector Poullet ; Max Rippon 
  • Martinique - Aimé Césaire ; Édouard Glissant ; Daniel Thaly ; Étienne Lero ; Georges Desportes
  • Haïti - René Depestre ; Jean Métellus, Frankétienne ; Gérard Chenet
  • Guyane - Léon-Gontran Damas ; Serge Patient ; Assunta Renau-Ferrer
  • La Réunion - Leconte de L'Isle ; Auguste Lacaussade ; Rosemay Nivard
  • Île Maurice - Paul-Jean Toulet ; Charles Baudelaire ; Malcom de Chazal ; Michel Ducasse ; Édouard J. Maunick ; Jean Fanchette
  • Saint-Pierre - Miquelon - Henri Lafitte
  • Wallis ; Futuna - Virginie Tafilagi
  • Mayotte - Yazidou Maandhui ; René Joomun
  • Madagascar - Esther Razanadrasoa ; Jean-Joseph Rabearivelo  ; Samuel Ratany ; Jacques Rabemananjara

(page 2 - cliquez pour y accéder ...)

  • Grande-Comore - Salim Hatubou ; Mahamoud M’Saidié ; Soeuf Elbadawi
  • Les Seychelles -  Paul-Jean Toulet ; Antoine Abel  ; Magie Fauré-Vidot (Maggie Vijay-Kumar)
  • Saint-Barthélémy - Jean-Marie Lédée
  • Saint-Martin - Georges Cooks

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Poètes d'OUTRE-MER - Guadeloupe

Poètes d'Outre-mer

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Antilles - Guadeloupe 

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carte_Guadeloupe

La Guadeloupe est un archipel faisant partie, avec la Martinique (voir plus bas), des Antilles, dans la mer des Caraïbes, au sud-est de la Floride. Elle compte cinq îles,  : Grande-Terre, Basse-Terre, Marie-Galante, Les Saintes  (Terre-de-Haut et Terre-de-Bas) et la Désirade.

  • Si la langue officielle est le français (forcément !), le créole guadeloupéen (il existe différentes déclinaisons du créole dans les différentes régions caraïbes), qui a empunté syntaxe et lexique à des langues locales et au français, en est la langue porteuse de la culture et de traditions la plus ancienne.

On découvrira une mine d'informations sur les poètes de Guadeloupe dans le document : "Lyannaj d'une île-passion", 145 pages à travers des auteurs souvent ignorés. Cette étude est présentée ainsi : "Lyannaj n'est pas une anthologie dans le sens que l'on lui donne, puisque axée sur un thème: parler de la Guadeloupe au travers, dans la mesure du possible, de ses poètes.
Lyannaj est soumise à des servitudes dépendant, certes des goûts de l'auteur, mais celui de refléter une vue générale d'une
littérature propre : la poésie. Comme il existe une forêt de Mille Poètes, nous avons ici, sous le frémissement des cannes, une Île de Mille Poètes , mieux une Cannaie de Mille Poètes ! Malgré ses écarts de conduite, pour les Poètes, l’Île reste et restera Karukéra, l’Île aux belles eaux ..."
.

Certains textes, qui sont présentés sur le blog ici, y ont été empruntés (adresse rappelée à chaque emprunt direct, à copier-coller d'urgence dans votre navigateur pour accéder au PDF) : http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf.

Un premier auteur :

Casimir Létang (1935-1996), est un auteur de chansons en langue créole, dont il a composé parfois la musique et qu"il a interprètées, ou qui ont été (et sont encore) chantées par d'autres artistes.
Un exemple avec ce texte de 1963 (éditions Tchou), cité dans
"Lyannaj d'une île-passion", repris par Robert Charlebois en 1981 dans l'album "Heureux en amour ?" . Bon, maintenant, il va falloir vous atteler, (pas toujours facile pour un "métro"*) à la traduction ...

* Les Antillais désignent parfois sous le nom de "métro" les français de métropole

Matouba, lieu-dit de la commune de Saint-Claude est un des hauts-lieux en Guadeloupe de la lutte pour l'abolition de l'esclavage, siège de résistance héroïque commémorée. Il possède aussi une source d'eau minérale importante. Mais l'auteur n'évoque dans la chanson que son "ti jadin" à lui.

      On ti jadin à Matouba (Mon petit jardin à Matouba)
 
Oui çé à Matouba et çé té on jou au soi
A dans on ti jadin ki pli bel ki ta lè roi
Nous lié dé què en nous avé on lot serments
Nous fé beaucoup dè promesses et nous bo tout doucement.
Lhé moin di vous moin ainmé vous, on ti rose souri
Miguet la soupiré : Est-ce çé vré ça y ka di !
On lila réponne : Moin pé lanmou çé on sigré…
Violette ni expérience y dit : Couté pas parlé !
Pou on rose cayenne, on sicrié té ka sifflé.
Nous di Bon Diéu, jè lanmou la toujours existé !
La vie tini on maudi Destin ki sans pitié !
Hélas ! Nons en nous éffacé si "Live à lanmou"
Pas ni la joie… adié souvêni… adié doudou
Zenfants ki ka grandi, sonjé flé tini parfin,
Min y pas ka diré, lanmou aussi minme bitin.

Casimir Létang (éditions Tchou, 1963)

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Saint-John Perse (1887-1975), c'est le nom de plume, entre-autres pseudonymes, de l'écrivain, poète et diplomate Alexis Leger (prononcer "Leuger"). Il quitte la Guadeloupe avec ses parents à l'adolescence et vit en métropole, où il rencontre des écrivains et des poètes : Francis Jammes, Paul Claude, André Gide ... Parallèlement à son parcours de poète, il mène une carrière de diplomate de premier plan (Secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères, de 1933 à 1940), compromise, dans cette période de montée du nazisme et du fascisme, par ses positions politiques, plutôt hostiles aux entreprises d'Hitler en Europe. Il s'exile aux Etats-Unis en 1940, où sont publiés la quasi totalité de ses ouvrages, après le recueil "Anabase" (1925). le Prix Nobel de littérature lui a été décerné en 1960. On trouvera ici de nombreuses informations sur la vie de l'auteur et sur son œuvre considérable : http://www.fondationsaintjohnperse.fr/

Amers (passage)

"Poème composé entre 1947 et 1956 aux États-Unis et aux petites Antilles (Iles Vierges, Trinité et Tobago, Saint Kitts et Nevis)". - source : http://www.fondationsaintjohnperse.fr/

[…]

Entre l’Été, qui vient de mer. À la mer seule, nous dirons
Quels étrangers nous fûmes aux fêtes de la Ville, et quel astre montant des fêtes sous-marines
S’en vint un soir, sur notre couche, flairer la couche du divin.
En vain la terre proche nous trace sa frontière. Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie Roule sa hanche jusqu’à nous. Au très grand large loin de nous fut imprimé jadis ce souffle.

[…] 

Saint-John Perse - écrit entre 1953 et 1956 - ("Amers", éditions Gallimard, 1957)

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Vents (passage)

[…]
 
Quand la violence eut renouvelé le lit des hommes sur la terre,
Un très vieil arbre, à sec de feuilles, reprit le fil de ses maximes...
Et un autre arbre de haut rang montait déjà des grandes Indes
souterraines,
Avec sa feuille magnétique et son chargement de fruits nouveaux.
 

[…] 

Saint-John Perse ("Vents", IV, éditions Gallimard, 1960)

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Le poème "Oiseaux" a été publié dans l'ouvrage "L'Ordre des oiseaux", pour accompagner les oeuvres du peintre Georges Braque. Saint-John Perse a répondu avec enthousiasme à une demande du peintre.

Oiseaux (passage)

[…]
 
  Oiseaux, et qu’une longue affinité tient aux confins de l’homme… Les voici, pour l’action, armés comme filles de l’esprit. Les voici pour la transe et l’avant-création, plus nocturnes qu’à l’homme la grande nuit du songe clair où s’exerce la logique du songe.

Dans la maturité d’un texte immense en voie toujours de formation, ils ont mûri comme des fruits, ou mieux comme des mots : à même la sève et la substance originelle. Et bien sont-ils comme des mots sous leur charge magique : noyaux de force et d’action, foyers d’éclairs et d’émissions, portant au loin l’initiative et la prémonition.

Sur la page blanche aux marges infinies, l’espace qu’ils mesurent n’est plus qu’incantation. Ils sont, comme dans le mètre, quantités syllabiques. Et procédant, comme les mots, de lointaine ascendance, ils perdent, comme les mots, leur sens à la limite de la félicité.
 

[…] 

Saint-John Perse ("L'Ordre des oiseaux ", éditions Au Vent d'Arles, 1962)

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Le recueil Anabase a été initialement publié aux éditions Gallimard (NRF) en 1924. L'auteur l'avait écrit entre 1917 et 1923, en partie en Chine, dans un petit temple taoïste. - sources : http://www.fondationsaintjohnperse.fr/ et http://www.fondationsaintjohnperse.fr/ 

Anabase (passages)

[…]
 
  Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice...
L’Eté plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres. — Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver — et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet. Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. — De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens...
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire — qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.

[…]

 (autres passages)

[…]

ha ! toutes sortes d'hommes dans leurs voies et façons : mangeurs d'insectes, de fruits d'eau ; porteurs d'emplâtres, de richesses ! l'agriculteur et l'adalingue, l'acupuncteur et le saunier ; le péager, le forgeron ; marchands de sucre, de cannelle, de coupes à boire en métal blanc et de lampes de corne ; celui qui taille un vêtement de cuir, des sandales dans le bois et des boutons en forme d'olives ; celui qui donne à la terre ses façons ; et l'homme de nul métier : homme au faucon, homme à la flûte, homme aux abeilles ; celui qui tire son plaisir du timbre de sa voix, celui qui trouve son emploi dans la contemplation d'une pierre verte ; qui fait brûler pour son plaisir un feu d'écorces sur son toit, et celui qui a fait des voyages et songe à repartir ; qui a vécu dans un pays de grandes pluies ; qui joue aux dés, aux osselets, au jeu des gobelets ; ou qui a déployé sur le sol ses tables à calcul ; celui qui a des vues sur l'emploi d'une calebasse ; celui qui mange des beignets, des vers de palme, des framboises ; celui qui aime le goût de l'estragon ; celui qui rêve d'un poivron ; ou bien encore celui qui mâche d'une gomme fossile, qui porte une conque à son oreille, et celui qui épie le parfum de génie aux cassures fraîches de la pierre ; celui qui pense au corps de femme, homme libidineux ; celui qui voit son âme au reflet d'une lame ; l'homme versé dans les sciences, dans l'onomastique ; l'homme en faveur dans les conseils, celui qui nomme les fontaines, qui fait un don de sièges sous les arbres, de laines teintes pour les sages ; et fait sceller aux carrefours de très grands bols de bronze pour la soif… ha ! toutes sortes d'hommes dans leurs vies et façons et, soudain, apparu dans ses vêtements du soir et tranchant à la ronde toutes questions de préséance, le Conteur qui prend place au pied du térébinthe…

[…]
 

mais par-dessus les actions des hommes sur la terre, beaucoup de signes en voyage, beaucoup de graines en voyage, et sous l'azyme du beau temps, dans un grand souffle de la terre, toute la plume des moissons ! ...

jusqu'à l'heure du soir où l'étoile femelle, chose pure et gagée dans les hauteurs du ciel ...

[…]

Saint-John Perse ("Anabase" VII, éditions Gallimard, 1924) - réédition : "Éloges suivi de La gloire des Rois, Anabase, Exil", Gallimard/Poésie, 1967)

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Le poème "Neiges" a été écrit aux États-Unis .

Neiges (passage)

[…]
 
Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linge à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence.

Et toute la nuit, à notre insu, sous ce haut fait de plume, portant très haut vestige et charge d'âmes, les hautes villes de pierre ponce forées d'insectes lumineux n'avaient cessé de croître et d'exceller, dans l'oubli de leur poids. Et ceux-là seuls en surent quelque chose, dont la mémoire est incertaine et le récit est aberrant. La part que prit l'esprit à ces choses insignes, nous l'ignorons.
 

[…] 

Saint-John Perse ("Neiges", éditions Gallimard, 1960)

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Paul Niger (1915-1962) est le pseudonyme d'Albert Béville, romancier, essayiste, poète et administrateur, né à Basse-Terre, en Guadeloupe. Militant anti-colonialiste,il fonde en 1961, avec Édouard Glissant (voir ci-dessus), Cosnay Marie-Joseph et Marcel Manville, le Front des Antilles-Guyane pour l'Autonomie. Il est aussi, avec Léopold Sédar Senghor et d'autres écrivains, l'un des fondateurs de la revue Présence africaine. Un recueil de poésie : Initiation (éditions Seghers, 1954), des poèmes dans lesquels Paul Niger exprime sa révolte contre le colonialisme et  les injustices sociales.

"… J’ai voulu une terre où les hommes soient hommes. J’ai
voulu une terre où la moisson soit faite avec la faux de
l’âme. Un sol de tiges vertes et de troncs droits où l’homme
porte sans faiblir la gravité des étoiles."

Paul Niger - source : http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf

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Initiation (passage)

[…]

... O peuples fraternels, moi qui vous apporte l’Europe
mais qui ne suis pas l’Europe
Je vous apporte aussi les querelles des blancs.
Les travaux sans espoir et sans âme pour d’autres
entrepris, par d’autres rémunérés
L’emphysème du discours !
L’impatience d’aujourd’hui et l’inquiétude de demain
Je vous enlève à vos siècles, à vos fétiches, à vos
ancêtres, à vos chefs,
A vos cases.
Vos maîtres m’ont envoyé vous dire que vous n’avez
rien à dire
Mais moi qui suis l’esclave de vos maîtres
Je cherche
Cheminant à travers les savanes
Une vérité plus vraie qui serait cachée au coin des cases...

[…]

Paul Niger ("Initiation", éditions Seghers, 1954 et éditions Tchou, 1979) - passage emprunté au document "LYANNAJ D’UNE ÎLE-P ASSION" cité plus haut, à cette adresse http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf.

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Petit oiseau (titre proposé - autre passage du recueil)

Petit oiseau
Petit oiseau qui me chantes
L’amour du pays natal
Je te porterai à manger les graines que je choisirai
Et qu’il te plaira de croquer.
Petit oiseau qui me chantes
L’amour du pays natal.
Petit oiseau qui m’amuses
Je t’enseignerai la musique
Et toutes phrases que tu diras
Tu les auras apprises de moi.
Petit oiseau qui m’amuses,
Je t’enseignerai la musique.
Petit oiseau qui te tourmentes,
Je consolerai tes chagrins
Et t’apprendrai la vraie sagesse,
La sagesse de mes anciens.
Petit oiseau qui te tourmentes,
Je consolerai tes chagrins.

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Ernest Pépin, écrivain et poète est né en Guadeloupe en 1950

livre_Ernest_P_pin_BabilDIS-LEUR

Un oiseau passe
éclair de plumes
dans le courrier du crépuscule
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur que tu viens d'un pays
formé dans une poignée de main
un pays simple comme bonjour
où les nuits chantent
pour conjurer la peur des lendemains
dis-leur
que nous sommes une bouchée
répartie sur sept îles
comme les sept couleurs de la semaine
mais que jamais ne vient
le dimanche de nous-mêmes
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur que les marées
ouvrent la serrure de nos mémoires
que parfois le passé souffle
pour attiser nos flammes
car un peuple qui oublie
ne connaît plus la couleur des jours
il va comme un aveugle dans la nuit du présent
dis-leur que nous passons d'île en île
sur le pont du soleil
mais qu'il n'y aura jamais assez de lumière
pour éclairer
nos morts
dis-leur que nos mots vont de créole en créole
sur les épaules de la mer
mais qu'il n'y aura jamais assez de sel
pour brûler notre langue
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur qu'à force d'aimer les hommes
nous avons appris à aimer l'arc-en-ciel
et surtout dis-leur
qu'il nous suffit d'avoir un pays à aimer
qu'il nous suffit d'avoir des contes à raconter
pour ne pas avoir peur de la nuit
qu'il nous suffit d'avoir un chant d'oiseau
pour ouvrir nos ailes d'hommes libres
VA
VOLE
ET DIS-LEUR...

Ernest Pépin ("Babil du songer" - éditions Ibis Rouge, 1997)

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Daniel Maximin, romancier, nouvellite, essayiste et poète est né en Guadeloupe en 1947. Il a été directeur littéraire aux Éditions Présence Africaine. Daniel Maximin est maintenant installé en métropole.
Un recueil de poésie : "L'Invention des Désirades" (éditions Présence Africaine, 2000).

On notera dans ce poème, au lexique riche et difficile, la similitude de forme avec le poème d'Ernest pépin précédent (dont le dernier vers en capitales) :

Natale

Îles-désert,
ailes améries *
pour ascendance.
Quatre continents pour se créer une île,
trois âmes caraïbes,
blancheur sauvage,
ébène saigné,
ponchée colombo.
La peau plus neuve de mémoire nue

Ici,
Les résidents semblent de passage,
la foule désertée,
la servitude splendide,
le paysage plus beau que le pays.
Terreau d'excès-d'abus,
de révoltes fauchées, de récoltes sans semer,
de persiennes trop étroites, de sèves effeuillées,
le destin bien caché derrière le fatalisme.

Mais la noirceur lucide du soleil
en bouclier d'écorce protège nos chairs à vie.
Esclaves en surface,
nous avons gagné en profondeur
la cale, et, les grands-fonds s'ancrent les dérives
trop neuves pour le bonheur. Nos jouissances improvisent
sauvant l'amour, même sans le partager.
Gardant le rythme même sans tambours.
Le Carême démasque les cendres d'hivernage
en réserve de rires pour l'avenir blessé,
et, les filles-mer émergent en îles caraïbes,
la clé de l'une entre les mains de l'autre,
le soleil battant, fier, sous la dentelle des jours.
Sorcières et sourciers,
sans sources ni boussoles,
nous avons raciné
l'illégale plantation de nos cœurs légitimes
en flèches de canne dressées contre les balles de coton.

Nous avons recouvert l'Amérique,
déshabillé les conquérants,
domestiqué le déracinement.
Nous avons inventé la révolte sans le ressentiment.
La patience volcanique, la puissance sans pouvoir, le marronage sans
chien.

Et
par nature sans faune sauvage,
nous cultivons à
cœur le colibri,
pour édifier au monde son nid fragile et sûr:
Les Antilles
Îles battues
Îles combattues
Très belles
et
BÂTIES.

Daniel Maximin (initialement paru dans la revue Autrement : "la Guadeloupe, série Memoires 1875-1914", éditions Autrement 1994”) - ("L'Invention des Désirades", éditions Présence Africaine, 2000)

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Le poème qui suit a été écrit par Daniel Maximin pour Haïti, l'île voisine, après le séïsme de 2010. On le trouve dans le recueil "Pour Haïti". "Cet ouvrage collectif réunit des textes inédits en prose et en poésie d’écrivains et poètes du monde entier en solidarité avec Haïti. Le bénéfice des ventes est reversé à l’association œuvrant à la reconstruction des bibliothèques en Haïti, BIBLIOTHÈQUES SANS FRONTIÈRES (BSF)."
Source : http://www.potomitan.info/ayiti/seisme_2010zs.php
On ne peut qu'en conseiller l'achat, étant donné la diversité et la qualité des textes (près de 130 auteurs d’Europe, d’Afrique, d’Asie, des Caraïbes, des États-Unis, du Canada, de l’Océan Pacifique, de l’Amérique latine).


Par toi-même, Haïti

Le temps a suffi au séisme
Le temps d’un cillement de terre
Pour faire l’état de ton non-lieu
Une petite corruption de plaque dans tes grands fonds

Le temps a suffi au séisme
pour chavirer les dieux de leurs hôtels
une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres
pour enterrer les morts sans garde-Samedi
et les majors sans protocole
les fourmis sermentées de mourir sans sirop
lambis-sonneurs trop tard tambours-rara trop tôt


Le temps a manqué au séisme
pour déraciner tes arbres musiciens
- car c’est le fruit qui porte l’arbre –
Le temps a manqué au séisme
pour effondrer le ciel et voler tes oiseaux


Le temps te suffit Haïti
Lance à la haine l’injure de ton sourire
entre fuite et encrage, errance d’ex-île, le dit de désertion
solitudes descellées des discordes sans voies
du gravat, terre et chaume, le bousillage désassemblé
pour ériger tes montagnes captives des citadelles
te bâtir
avec des fouets arrachés
avec des drapeaux et des tombes dépareillées
...

L’avenir te suffit Haïti
Pour rapiécer tes ailes de malfini
Abreuver tes couis d’or à la source des femmes
Senteurs d’orange magique, rosée de citronnelle et corossol de nuit
La plante ne peut mourir de la transplantation
Ton âme plus grande que le spectacle de ta désolation

Une seule une seule
Miyan miyan
Une seule passion
Miyan miyan

Ti-poulain en tes bras
À nouveau premier-né

Un seul un seul
miyan miyan
Un seul espoir
miyan miyan
 

Daniel Maximin (dans "Pour Haïti", ouvrage collectif coordonné par Suzanne Dracius, Éditions Desnel, 2010)

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Guy Tirolien, (1917-1988) est né à Pointe-à Pître et mort à Marie-Galante*, son île de résidence. Il est, avec Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, l'un des animateurs du Mouvement de la Négritude. Il a participé à la création des éditions Présence Africaine, où il a publié ses deux recueils. * Marie-Galante; appelée l'île aux cent moulins, se trouve à 30 km sud-est, au large des côtes de l'île de La Guadeloupe (voir la carte ci-dessus). Elle fait partie de l'archipel de La Guadeloupe.

Ce n'est pas son île Marie-Galante que le poète décrit, mais une partie sud de de Grande-terre, sur l'île de la Guadeloupe.

Redécouverte


Je reconnais mon île plate, et qui n'a pas bougé
Voici les Trois-Ilets, et voici la Grande Anse
Voici derrière le Fort, les bombardes rouillées.
Je suis comme l'anguille flairant les vents sales
Et qui tâte le pouls des courants

Salut île ! C'est moi. Voici ton enfant qui revient.
Par delà la ligne blanche des brisants
Et plus loin que les vagues aux paupières de feu
Je reconnais ton corps brûlé par les embruns.

J'ai souvent évoqué la douceur de tes plages
Tandis que sous mes pas
Crissait le sable du désert
Et tous les fleuves du Sahel ne me sont rien
Auprès de l'étang frais ou je lave ma peine

Salut terre matée, terre dématée !
Ce n'est pas le limon que l'on cultive ici,
ni les fécondes alluvions.

C'est un sol sec, que mon sang même
N'a pas pu attendrir,
Et qui geint sous le soc comme une femme éventrée.

Le salaire de l'homme ici,
Ce n'est pas l'argent qui tinte clair, un soir de paye,
C'est le soir qui flotte incertain au sommet des cannes
Saoûles de sucre.
Car rien n'a changé,

Les mouches sont toujours lourdes de vesou*,
Et l'air chargé de sueur.
 

Guy Tirolien ("Balles d’or" Editions Présence Africaine, 1961 ) - *Le vesou est le liquide sucré de la canne à sucre. Quand on l'écrase pour en extraire la cassonade, les mouches sont attirées.

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Credo

moi aussi j'ai mon credo de poche
mais n'allez pas le répéter aux vents bavards
et à la foule qui passe
on vous rirait au nez

je crois
que le soleil est un oeuf de lumière
pondu par la nuit
que la prière retombe en pluie de fruits
dans la corbeille des mains offertes
que les étoiles sont des âmes qui brûlent
que la terre est une orange pour la soif de Dieu
que la fleur grimpe aux fenêtres
pour consoler l'enfant qui pleure
que la pierre est un arbre
qui n'a pas voulu croître
que la bonté est ce pays où l'on n'accède
qu'après avoir laissé tous ses bagages
à la douane de la douleur
que et un font un
même dans les luttes du plaisir
que le parfum du sacrifice
nourrit les fleurs de l'art
et qu'à force d'amour
demain il fera jour.
 

Guy Tirolien ("Feuilles vivantes au matin", Editions Présence Africaine, 1977)

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Florette Morand est née en Guadeloupe en 1937, elle vit aujourd'hui en Italie. Elle est lauréate de l'Académie française. Ses recueils de poésie aux jolis titres ont été préfacés par de grands auteurs : Feu de brousse ; Chanson de ma savane (préface de Pierre Mac Orlan) ; Mon cœur est un oiseau des îles (préface de Paul Fort) - source : http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf

La route est longue

Vois la lumière ardente
Du soleil tropical
Sur la mer aveuglante

Tendre son trait brutal...

La futaie immobile,
Egoïste à midi
De son ombre, est hostile.
Le roseau se raidit

Le volcan se profile
Sur le ciel de satin
Et des bœufs, vont, en file,
Boire au marais lointain.

Le plumeau du palmiste
Ne brasse plus le vent ;
Il jalonne la piste
Où Roussit le chiendent.

Tout se tait, nulle haleine
Ne s'exhale, ou la peine
Leur a brisé la voix.

Mais sur la cime verte
D'un fier corossolier
Ton refrain monte, alerte,
Chante, beau sucrier !

À mon coeur qui t'écoute
Veux-tu donner ta voix ?
Petit oiseau, la route
Est longue devant moi !

La route est longue, longue
Sous le soleil de feu.
Ma route est longue, longue,
Mais ton ciel est si bleu !
 

Florette Morand

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Un poème de nostalgie lyrique :

Sur deux notes

J’ai laissé là-bas l’odeur des muscades,
L’ananas royal mûri dans le champ,
La rivière rouge avec ses cascades,
Le basalte bleu de ses lits de camp.
J’ai laissé là-bas l’ambre des cythéres,
Le vol de la grive et du bengali,
Sous le calumet de la Soufrière
Les bois couleur de lapis-lazuli,
Le paysan noir, son patois créole,
Nostalgique au loin la voix du tambour,
Le lumignon vert de la luciole
Et le nonchaloir des chansons d’amour.

Ici, j’ai trouvé la neige, l’automne,
L’or de la moisson, l’if et le sapin,
Les ceps mordorés près de la Garonne,
L’esprit de Paris, la rive du Rhin…
Mais vous me hantez, magiques Antilles !
Quand résonnera le gong du retour
Sous les gommiers, dans l’encens des vanilles,
Ce vieux continent, l’oublierai-je un jour ?
Enfin, je comprends combien je vous aime,
O terre de France et sol tropical !
En moi confondus, vous êtes la gemme
Dont le feu m’éclaire ainsi qu’un fanal.
 

Florette Morand ("Chanson de ma savane", préface de Pierre Mac-Orlan, Librairie de l'Escalier,1959)

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Roger Toumson est né en Guadeloupe en 1946. Chercheur universitaire en littérature, c'est un essayiste et un poète. Les deux derniers recueils en date : la Lyre et l’Archet (Édition Ibis Rouge, 2001) ; Estuaires (Éditions Mémoires d'Encrier, 2008). 

site de l'auteur : http://www.rogertoumson.com/

"S’agissant de l’écrivain antillais, cette double question s’engage : qui et quel est-il ? En la posant, l’on est conduit à aborder l’embarrassant problème de l’identité culturelle, eu égard au processus si complexe de la colonisation et du peuplement des îles concernées". ("Transgression des couleurs, littérature et langage des Antilles, XVIIIe, XIXe et XXe siècles, Éditions caribéennes, 1989) - source de la citation : Wikipédia

(préface de Paul Fort) - source : http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf

Aurore

À l’extrémité de la pointe
des châteaux
l’Anse des Colibris
au sommet d’un éperon de la falaise
se dresse une croix
qui fut édifiée par les soins de l’évêché
-
À la gloire éternelle de la vierge du Grand Retour -
au pied de la croix
une table d’orientation où se lisent
gravés dans le basalte
des vers anciens
au nord prochain
la Désirade que sépare de l’extrémité crayeuse du
promontoire
- curiosité géologique sans égale dans cet univers
pourtant coutumier des exceptions
entre l’océan Atlantique et la mer Caraïbe -
le canal écumant
on imagine plus loin
la porte d’Enfer
et la Pointe de la Grande Vigie
où nichent
revenues* du Groenland
on ne sait par quelles voies
impénétrables comme une ténèbre

les sternes. 

Roger Toumson ("la Lyre et l’Archet", Édition Ibis Rouge, 2001) - * revenues s'accorde au féminin : la sterne est un oiseau marin

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Antilia
L’oiseau prend son envol
la pierre retombe
- la mangrove littorale
l’arrière-mangrove des coupantes
les mangles
le col de l’échelle
les clusias
les latanes
les nuées sulfureuse
les moulins
les palans
les ridelles
l’acacia
le menfenil
la digue -

pour solde de tout compte.

Roger Toumson ("la Lyre et l’Archet", Édition Ibis Rouge, 2001) - * revenues s'accorde au féminin : la sterne est un oiseau marin

 

 

 

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Gerty Dambury , romancière, nouvelliste, poète, actrice et dramaturge, est née en 1957 à Pointe-à-Pitre.

Le texte qui suit est extrait de Rabordaille, recueil de poésie adapté à la mise en scène théâtrale (Festival d’Avignon 1989) :

"Je n’ai pas essayé de rendre théâtrale la poésie, je l’ai dite et elle est restée finalement un domaine accessible à ceux à qui elle aurait été accessible de toute façon, même simplement écrite". (entretien avec Stéphanie Bérard, mis en ligne sur "d'île en île", à cette adrese : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/dambury_entretien.html#2)

Evulsion* (extrait)

Mon Île disloquée
Exhumant
Dans la douceur moite de ses renoncements
une flèche de canne velours
l’odeur des prunes café dans la fraîcheur des mornes
l’obsédante et lourde exhalaison marine
des mangroves
qui se font
se défont
dans l’immobilité des fanges frissonnantes
explosion silencieuse
qui sema l’aboulie dans mon corps
éloigné
de la source, de la chaleur
de mon premier regard
ouvert
à la romance des voix cassées d’humidité
Schisme silencieux
Défait,
le simple de ma vie
laine fragile effilochée
déjà...
déjà...
cette évulsion *

Gerty Dambury (“Rabordaille“, 1989) - *évulsion : terme du lexique médical, arrachement, extirpation, extraction

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Un poème de Judes Lanimarac (aucun élément de biographie, mais il semble bien que le prénom Judes se termine par "s"), a été emprunté à l'adresse déjà citée (à copier-coller dans votre navigateur pour accéder au PDF) : http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf.

Il nous a paru intéressant de présenter ce poème, comme un modèle de création poétique sur le thème du paysage
En acrostiche (lecture verticale de la première lettre de chaque vers), Jude Lanimarac dessine la géographie, île après île,des villages et des villes de sa Guadeloupe : 

L’arôme

Surplombant l’océan, aux eaux tumultueuses,
Aucun autre parfum, ne peut te surpasser,
Instigateur du bien, dont les ondes chaleureuses,
Naviguent sereinement, sans jamais se lasser,
Toujours pour apaiser, les âmes très malheureuses.
Fraternité et paix, sont pour toi les habits,
Resplendissants et beaux, qui font de toi une fée,
Admirée et sensible, à l’instar d’une brebis,
Nouvellement arrivée à sa maturité.
Ça et là, en ton sein, parsemé d’un arôme,
Oxygénant ton air, se voit un grand amour,
Illuminé de joie, tel un objet en chrome,
Sous l’effet du soleil, survolant son contour.

Jude Lanimarac (recueil : "Et si la Guadeloupe vous était dévoilée" )

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Hector Poullet est présenté à la même adresse (http://www.bookandyou.com/chapters/F508_1031.pdf.), orthographié par erreur "Poulet". On le retrouve ailleurs, sur la toile, avec les ouvrages des éditions Art, entre-autres. Professeur de créole, ardent défenseur et propagateur de "la créolité", il est l'auteur de divers ouvrages linguistiques, dont un lexique français-créole* ("Zakari : Mil mo kréyòl bòkaz = Mille mots du créole guadeloupéen de tous les jours", éditions Art, 2006). hector Poullet est également poète, conteur fabuliste, adepte donc de pawòl-fonnkè (voir ci-après).

* L'éditeur présente de cet ouvrage quelques savoureux extraits :

frousse : latranblad
gueule de bois, état des lendemains de beuverie
: malmakak
libellule
:  zing-zing
luciole
: klendenden
poésie, paroles sincères (du fond du cœur)
: pawòl-fonnkè

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Poème évoquant La Guadeloupe, et la sagesse du poète, dans  l'acceptation des caprices de son île changeante :

Un jour de colère

Un jour de colère
tu te gonfles comme un poisson-lune
un jour de douceur
ta bouche est en fleur
Il ne faut pas espérer
téter sans cesse
le lait de la vie
il faut savoir marier
le soleil avec la pluie
Un jour de couleur
l’enfer embrasse ton coeur
mais un jour de miel
comme tu es suave !
Il ne faut pas espérer
téter sans cesse
le lait de la vie
il faut savoir marier
Douleur avec Plaisir
Un de tes amis meurt
tu es brisé de chagrin
un enfant naît
ton coeur est en fête
Il ne faut pas espérer
téter sans cesse
le lait de la vie
il faut savoir marier
la Mort avec la Vie
 

Hector Poullet ("Paroles en l’air" , éditions Desormeaux, 1978)

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Max Rippon est né en 1944 à Marie-Galante, "l'île aux cent moulins", qui appartient à l'archipel de la Guadeloupe. Il vit aujourd'hui sur l'île Guadeloupe.

Marie-Galante et l'île bretonne de Belle-Île-en-mer sont liées par un jumelage officiel (initié en 2007 à l'occasion du départ de la course transatlantique en solitaire Trophée BPE, avec un concert de Laurent Voulzy pour cet événement).

Belle-Île-en-Mer
Marie-Galante
Saint-Vincent
Loin Singapour
Seymour Ceylan
Vous c'est l'eau, c'est l'eau
Qui vous sépare
Et vous laisse à part
....

- refrain de la chanson "Belle-Île-en-mer, de Laurent Voulzy -

Poème de Max Rippon sur Belle-Île-en-mer,

Début du poème, écrit par l'auteur en créole :

 

Gungu-henna fattaroo

A ga goro karga guusaa ra kaŋ fansandi tondi baana game irkoy-woyoo Saaraa Beernar se
Teekoo ga cenda ganda here, nga bondayzey ga hooray, k'ay cewiizey logu
Bonday-tufa firsantey g'ay mumusuroo ciiri-ciirandi
Sõyante, de ay ga hongu
Jiirey kaŋ a goo nda fellaa ra
Serrante nga kanje yuttey ra
Ne ya haya kul g'ay hundoo noo baani kaŋ si nda adadaw...
A ga mooru denji jerantaa naarumi barikoyey ceroo
Hari game da nungu moora koyne
Kaŋ i dere ka maawoo daŋ kawoo

[...]

et la traduction du poème complet en français par "Berandikaa : M Houssouba". On trouvera sur la page référencée, le texte intégral dans les deux langues (source : www.songhay.org/documents/SortirBelleIle.pdf) 

Traduction :

Au sortir de Belle-Île

Assis au fond du fauteuil creusé dans la roche tendre pour la divine Sarah Bernard
La mer en bas s’étire et les vaguelettes jouent à me lécher les orteils
Les embruns salent mon sourire
Et je songe en silence
Au fort de ses années de gloire
Rigide dans ses angles purs
Tout ici procure à mon âme une paix incommensurable…
Au loin le phare levé l’ami des coursiers au long cours
Et plus au large dans le lointain
Improprement nommé le continent
Où nos rêves vont s’échouer…
Un chemin balisé libre de son ivresse
Une pousse imprudente qui meurt sous nos pas
Un faisan fait la cour à sa poule convoitée
Et le lièvre espiègle pointe l’oreille
Tout est calme en ce lieu
La brise fraîche fait son chant susurré…
Quand de la berge la mer se retire dénudant les récifs
Les pêcheurs à pieds occupent les lieux où se prélassent les coquillages variés

Je retournerai à Belle-Île 
Voir la mer revenir saluer les prés
Où paissent les moutons par milliers
Blanches boules de laine dominant les falaises de la Port Coton
Voilà au pied des vagues les cierges dressés dans leur bougeoir d’azur
Voilà les lames argentées  concassant les phalanges des falaises
Où nichent les cormorans capricieux au vol indécis
Voilà l’autre phare altier pareil à une vigie qui prend le quart 
De Belle-Ile je garde ces instants de ces enfants
Qui vous embrassent pour dire merci
De cette saline reconvertie
Sans donner la fleur au sel
Du far que l’on déguste à table
Pour emporter le pays dans son cœur
Et ces dents qui manquent aux enfants rencontrés
Et leurs mains tendues qu’on à peine à quitter…
Tout ici me parle d‘amour de paix et de volupté
 

Max Rippon



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Poètes d'OUTRE-MER - Martinique

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Antilles - Martinique 

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carte_Martiniquee

La Martinique est une île faisant partie, avec la Guadeloupe (voir plus haut), des Antilles, dans la mer des Caraïbes, au sud-est de la Floride.

  • Comme en Guadeloupe, la langue officielle est le français, mais le créole martiniquais (il existe différentes déclinaisons du créole dans les différentes régions caraïbes), qui a empunté syntaxe et lexique à des langues locales et au français, en est la langue porteuse de la culture et de traditions la plus ancienne. Le G.E.R.E.C (Groupe d'études et de recherches en espace créolophone), tente depuis plus de 30 ans de codifier le créole martiniquais. Les défenseurs de la langue créole en Martinique sont incontestablement les écrivains du mouvement littéraire la créolité, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, et Jean Bernabé. (d'après source Wikipédia)

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"Aimé Césaire a rendu nos réalités plus intelligibles, en recourant à des thèmes à la fois spécifiques et universels. Son intelligence théorique, et sa force d'invention poétique, donnent toujours, dans l'essai comme sur la scène, une analyse approfondie des dynamiques complexes de la décolonisation". René Depestre (site "La République des Lettres", 1994)

Aimé Césaire, (1913-2008) écrivain, poète et homme politique, est né en Martinique à Basse-Pointe et il est mort à Fort-de-France, après avoir vécu une grande partie de son existence en métropole. Il est l'inventeur du concept de négritude et le principal fondateur et animateur du mouvement littéraire : Mouvement de la Négritude . Parmi ses œuvres majeures, bien connues des lycéens d'aujourd'hui : "Cahier d'un retour au pays natal" (1939) ; "Discours sur le colonialisme" (1950) ; et "Moi, Laminaire" (1982). Il est le fondateur de la revue Tropiques. Membre actif du Parti communiste français, il s'en sépare en 1956 pour fonder plus tard le Parti progressiste martiniquais.

Voici le poème paru dans le quotidien "Libération" au lendemain de la disparition d'Aimé Césaire :

Lib__C_saire

d'autres textes :

Tam-Tam II (court extrait)

                   pour Wifredo (Wilfredo Lam)

à petits pas de pluie de chenilles
à petits pas de gorgée de lait
à petits pas de rouleurs à billes
à petits pas de secousse sismique
les ignames dans le sol marchent à grands pas de trouées d'étoiles

 

[...]

Aimé Césaire ("Tam-Tam II", in "Colombes et minfenils", inclus dans "Les Armes miraculeuses", Gallimard, 1946)

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Soleil serpent

Soleil serpent œil fascinant mon œil
et la mer pouilleuse d'îles craquant aux doigts des roses
lance-flamme et mon corps intact de foudroyé
l'eau exhausse les carcasses de lumière perdues dans le couloir sans pompe
des tourbillons de glaçons auréolent le cœur fumant des corbeaux
nos cœurs
c'est la voix des foudres apprivoisées tournant sur leurs gonds de lézarde
transmission d'anolis au paysage de verres cassés
c'est les fleurs vampires à la relève des orchidées
élixir du feu central
feu juste feu manguier de nuit couvert d'abeilles
mon désir un hasard de tigres surpris aux soufres
mais l'éveil stanneux se dore des gisements enfantins
et mon corps de galet mangeant poisson mangeant
colombes et sommeils
le sucre du mot Brésil au fond du marécage.

Aimé Césaire ("Les Armes miraculeuses", éditions Gallimard, 1946)

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Blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen

N’y eût-il dans le désert
qu’une seule goutte d’eau qui rêve tout bas,
dans le désert n’y eût-il
qu’une graine volante qui rêve tout haut,
c’est assez
rouillure des armes, fissures des pierres, vrac des ténèbres
désert, désert, j’endure ton défi
blanc à remplir sur la carte voyageuse du pollen.

Aimé Césaire ("Ferrements", éditions du Seuil, 1960 - réédition : "Ferrements et autres poèmes", Points, 2006 )

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Le titre du recueil "Soleil cou coupé", d'où sont extraits les deux poèmes qui suivent, marque bien l'engagement surréaliste de l'auteur (référence au dernier vers du poème éponyme d'Apollinaire) :

La roue

La roue est la plus belle découverte de l'homme et la seule
il y a le soleil qui tourne
il y a la terre qui tourne
il y a ton visage qui tourne sur l'essieu de ton cou quand
tu pleures
mais vous minutes n'enroulerez-vous pas sur la bobine à vivre le sang lapé
l'art de souffrir aiguisé comme des moignons d'arbre par les couteaux de l'hiver
la biche saoule de ne pas boire
qui me pose sur la margelle inattendue ton

visage de goélette démâtée
ton visage
comme un village endormi au fond d'un lac
et qui renaît au jour de l'herbe et de l'année
germe

Aimé Césaire ("Soleil cou coupé", éditions K., 1948)

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Autre horizon

Nuit stigmate fourchu
nuit buisson télégraphique planté dans l'océan
pour minutieuses amours de cétacés
nuit fermée
pourrissoir splendide
où de toutes ses forces de tous ses fauves se ramasse
le muscle violet de l'aconit napel* de notre soleil.

Aimé Césaire ("Ferrements", éditions du Seuil, 1960 - réédition : "Ferrements et autres poèmes", Points, 2006) - * L'aconit napel, ou casque de Jupiter (entre-autres noms communs), est une plante toxique, voire mortelle, des forêts d'altitude.

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Algues

La relance ici se fait
par le vent qui d’Afrique vient
par la poussière d’alizé
par la vertu de l’écume
et la force de la terre

nu
l’essentiel est de se sentir nu
de penser nu
la poussière d’alizé
la vertu de l’écume
et la force de la terre
la relance ici se fait par l’influx
plus encore que par l’afflux
la relance
se fait
algue laminaire

Aimé Césaire ("Moi, Laminaire", éditions du Seuil, 1982 )

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Ce jeudi 3 février 2011 disparaît Édouard Glissant

  • Hommage d'un "coureur d'horizons" à un "passeur d'univers"
    "Passeur d'univers, capteur de tous les chants de toutes les rumeurs, Edouard Glissant ne cesse d'inventer son espace, sa langue et ses envoûtements. Il est ce créateur qui impose sa création et ses échos au monde. Il accueille le rythme tellurique des âges,la scansion des légendes et des mythes... Il dit la connaissance en abîme et l'éclosion des mots." André Velter (pour le CD "Le Grand chaos", enregistré en 1995 au théâtre du Rond-Point par André Velter et Claude Guerre - textes d'Édouard Glissant - éditions Les Poétiques)

Édouard Glissant (1928-2011), romancier (La Lézarde, prix Renaudot 1958), essayiste et poète, vient de mourir. Il était avec Aimé Césaire, disparu il y a trois ans, l'un des écrivains majeurs martiniquais. Se démarquant du concept de négritude (Senghor, Césaire), il est le combattant de la créolité, et avant tout de l'antillanité, la recherche de l'identité antillaise , perdue dans l'esclavagisme, l'exploitation des ressources sucrières (canne à sucre) de la période coloniale. Il a fondé avec Aimé Césaire le Cercle international des intellectuels révolutionnaires. Son engagement politique radical lui vaudra d'être assigné à résidence en métropole (sous la première présidence du Général de Gaulle).
Dans ses textes difficiles, toute la sensualité de l'île, dans la révolte d'un citoyen revendiquant ses racines, n'ayant rien oublié de l'Histoire obscure des Antilles, esclavage et servitude. On attend pour le mois d'avril prochain son dernier ouvrage : "10 mai : l'esclavage au fond des déserts et des océans" (éditions Galaade).  

Matin

Vos champs meurent, vos champs sans fin :
De branche en branche vers l’écho
Le rêve à peine est dans la fleur
Déjà le vent court au matin.

Un homme pleure à pleines dents
Humble des chiens badauds le flairent
Il médite corps en dérive
Dans la clairière de la foule.

Est-il, à l’orée des épaves
Un lieu de laves où l’aube neige
Par ses oiseaux démesurés,

Comme on voit les clartés en mai
Comme apaisement de marées
Ou comme un bouquet devient gué
. 

Édouard Glissant ("La terre inquiète", éditions du Dragon, 1955)

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On trouvera ici l'intégralité du texte, en suivant (copier-coller) ce lien déjà cité qui ouvre sur la poésie des îles : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/glissant_champ.html

Un champ d'îles (passages)

Savoir ce qui dans vos yeux berce
Une baie de ciel un oiseau
La mer, une caresse dévolue
Le soleil ici revenu

Beauté de l'espace ou otage
De l'avenir tentaculaire
Toute parole s'y confond
Avec le silence des Eaux

Beauté des temps pour un mirage
Le temps qui demeure est d'attente
Le temps qui vole est un cyclone
Où c'est la route éparpillée

L'après-midi s'est voilé
De lianes d'emphase et fureur
Glacée, de volcans amenés
Par la main à côté des sables

Le soir à son tour germera
Dans le pays de la douleur
Une main qui fuse le Soir
À son tour doucement tombera

[...]

Chaque mot vient sans qu'on fasse
À peine bouger l'horizon
Le paysage est un tamis soudain
De mots poussés sous la lune

[...] 

Apitoyée cette île et pitoyable
Elle vit de mots dérivés
Comme un halo de naufragés
À la rencontre des rochers

Elle a besoin de mots qui durent
Et font le ciel et l'horizon
Plus brouillés que les yeux de femmes
Plus nets que regards d'homme seul

Ce sont les mots de la Mesure
Et le tambour à peine tu
Au tréfonds désormais remue
Son attente d'autres rivages

L'après-midi le Soir les masures
Le poing calé dans le bois dur
La main qui fleurit la douleur
La main qui leva l'horizon

Sur vos chemins quelle chanson
A pu défendre la clarté
Sur vos yeux que l'amour brûla
Quelle terre s'est déposée

Outre mer est la chasteté
Des incendiaires dans les livres
Mais le feu dans le réel et le jour
C'est ce courage des vivants

Ils font l'oiseau ils font l'écume
Et la maison des laves parfois
Ils font la richesse des douves
Et la récolte du passé

Ils obéissent à leurs mains
Fabriquant des échos sans nombre
Et le ciel et sa pureté fuient
Cette pureté de rocailles

Ils font les terres qui les font
Les avenirs qui les épargnent
Ô les filaos les grandissent
Sur les crêtes du souvenir

Mulets serpents et mangoustes
Font ces hommes violents et doux
Et la lumière les aveugle
La nuit au bord des routes coloniales

Toute parole est une terre
Il est de fouiller son sous-sol
Où un espace meuble est gardé
Brûlant, pour ce que l'arbre dit

C'est là que dorment les tam-tams
Dormant ils rêvent de flambeaux
Leur rêve bruit en marée
Dans le sous-sol des mots mesurés

[...]

Beauté de ce peuple d'aimants
Dans la limaille végétale et vous
Je vous cerne comme la mer
Avec ses fumures d'épaves

Beauté des routes multicolores
Dans la savane que rumine
L'autan plein de mots à éclore
Je vous mène à votre seuil

Écoutant ruisseler mes tambours
Attendant l'éclat brusque des lames
L'éveil sur l'eau des danseurs
Et des chiens qui entre les jambes regardent

Dans ce bruit de fraternité
La pierre et son lichen ma parole
Juste mais vive demain pour vous
Telle fureur dans la douceur marine,

Je me fais mer où l'enfant va rêver
. 

Édouard Glissant ("Un champ d'îles", éditions du Seuil, 1965)

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Soleil de la Conscience
 (court extrait)

Quand je possèderai vraiment ma terre, je l’organiserai selon
mon ordre de clartés, selon mon temps appris. Cela veut dire
que la quête du vent libre (l’apprentissage de la terre) est chaos
et démesure, paysage forcené, forêt sans clairière aménagée ;
mais que c’est la mesure (labours, semailles, récoltes) qui est liberté
. 

Édouard Glissant ("Soleil de la conscience", éditions du Seuil, 1956)

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Daniel Thaly (1879-1950) est un poète Martiniquais (blanc) de style parnassien, qualifié péjorativement de "doudouïste" (il décrit une Martinique de carte postale ... on en jugera).

Cliché de carte postale, images d'Épinal sur Martinique ? En tous cas, ce poème lyrique et nostalgique a bien mérité sa place dans le thème du paysage : 

 L’île lointaine

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l'air a des senteurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Le flot tiède et bleu de la mer des Antilles.

Sous les brises, au chant des arbres familiers,
J'ai vu les horizons où planent les frégates
Et respiré l'encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d'aromates.

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l'infini la mer splendide et nue
Ainsi qu'un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la nue.

Contre ces souvenirs en vain je me défends
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants,
Car ma mère autrefois m'en apprit les paroles.

Et c'est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ses plages en feu ceintes de coquillages
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans le balancement des fleurs et des feuillages.

Et c'est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours,
Dans les jardins de France où meurent les érables
J'ai chanté ses forêts qui verdissent toujours.

O charme d'évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d'une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris
De respirer l'odeur d'une Antille lointaine !

O charme d'aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes !

Daniel Thaly ("Le jardin des Tropiques", La Nouvelle Revue Française N' 32, août 1911)

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Etienne Lero (ou Léro) (1909-1939) a peu publié dans sa courte vie. Il a fondé avec René Menil et Jules Monnerot le mouvement de la  Légitime Défense, mouvement culturel proche du Surréalisme, revendiquant la prise de conscience de l'oppression du peuple.  

 Le ciel a ravi ...

Le Ciel a ravi l'éclat des lampes
Le Jour monte comme une passerelle
Les nuits et les jours de ton amour
Ce sont pièces de monnaie.

Où l'on ne voit plus la reine,
Histoire ancienne. 

Etienne Lero (Parmi des textes réunis par Léopold Sédar Senghor dans son "Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache", collection Quadrige/PUF, 1948)

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Georges Desportes est né en 1921. Romancier, poète, essayiste, il a également écrit des critiques littéraires et des pièces de théâtre. Ami d'Aimé Césaire (disparu en 2008, voir en tête de ce paragraphe "Martinique"), il a croisé la route de Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas ou encore André Breton.

Quelques ouvrages : "Les Marches souveraines" (1956)  ; Sous l'oeil fixe du soleil (1961) ; Cette île qui est la nôtre (1973) ; Le Patrimoine martiquais, souvenirs et réflexions" (2005) 

 La bonne chanson

Je suis celui qui va nu-pieds
Sur les rudes cailloux des chemins bétonnés,
La houe sur l'épaule et le coutelas sonnant :
Je suis le grand travailleur nègre.
Je suis celui qu'on voit penché
Aux plantations de cannes à sucre ;
Celui qu'on voit luisant de sueur
Au soleil cru, le dos courbé et les bras nus,
Les reins cassés ;
Et les mains crispés sur la houe !
Je suis le grand travailleur noir.
Dans la plaine et sur la montagne,
Sous la chaleur et sous la pluie
Je vais partout usant la force de mes muscles
En fredonnant nos chansons noires
Qui seules remplissent ma solitude,
Et l'excès de mon labeur.
Je ne crains pas la fatigue lourde,
Je suis le vieux travailleur nègre !
Et c'est pourquoi, sous le soleil,
Je vais pieds nus sur la grand-route,
La houe sur l'épaule et le coutelas sonnant,
Chantant mes peines, chantant mes joies...
- J'ai dans ma poche ma pipe en terre,
Ma boite d'allumettes et mon tabac
Et j'ai cinq sous pour boire mon rhum !
Je suis le bon travailleur noir
. 

Georges Desportes (dans l'anthologie poétique de Léon Gontran Damas "Poètes d’Expression française", Seuil, 1947)

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À la crinière du cyclone (début du poème)

Des terres
à même l'écume des vagues et des larmes
du soleil
Des terres fracturées comme des dalles
échelonnées sur le dos d'une allée sinueuse
d'un serpent de mer

 

[...]

Georges Desportes (dans l'anthologie "12 poètes antillais contemporains", textes réunis par Liliane Fardin, éditions Perséides, 2008)



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Poètes d'OUTRE-MER - Haïti

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République d'Haïti 

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carte_Ha_ti

Si Haïti , "la perle des Antilles", est aujourd'hui un état indépendant, une république ayant pour capitale Port-au-Prince, la colonisation en a fait le seul pays francophone indépendant des Caraïbes. L'histoire, de colonisation en dictatures, a récemment marqué Haïti, pays déjà pauvre désormais à reconstruire, avec la catastrophe "naturelle" de 2010. Haïti partage son île avec la République Dominicaine.

Les poètes de langue créole ou/et francophones sont très nombreux à Haïti. Parmi les plus connus ayant écrit directement en français au moins une partie de leurs textes, on peut citer René Depestre ;  Jacques Roumain ; Jean Métellus, Gérard Vergniaud Étienne ; Frankétienne ; James Noël ; Fils-Lien Ély Thélot ...

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Jean Métellus est né en1937 à Jacmel (Haïti). Poète, romancier, dramaturge et essayiste, combattant de la liberté et de la culture haïtienne, il s'exile en métropole pour fuir le régime dictatorial des Duvalier (François Duvalier,  dit "Papa Doc", a dirigé le pays de 1957 jusqu'à sa mort en 1971 - il s'était déclaré "président à vie" en 1964. Son fils, surnommé "Bébé Doc",  lui a succédé de 1971 à 1986, avec le même pouvoir absolu). L'Académie française lui attribue en 2010 le Grand prix de la Francophonie, dernière en date d'une suite de hautes récompenses pour son oeuvre littéraire.

 Dans la nuit

Dans la nuit,
Couleur de ma peau, ciment des mystères,
Silence du soleil, démence des despotes
Un rêve instable murmure les hauts faits de l’histoire
Déplisse les cicatrices habitées par le temps

Dans la nuit,
Royaume des maudits, forteresse à jeun,
Forêt de peurs et de pleurs
Le goût de la lumière allumera-t-il la colère
Brisera-t-il la tutelle de l’ignorance et de l’impudence ?

Dans la nuit,
Baptistère et suaire des prières,
Terreau et tombeau des songes,
L’étreinte de la douleur vient froisser une tapisserie défaite
Elle effrite une mosaïque déjà en miettes

Dans la nuit,
Abri et prison du désir et des promesses
Mon pays affamé, craquelé, se réveillera-t-il ?
Mes frères bâillonnés, malmenés, se lèveront-ils ?
Malgré la misère, malgré les chimères
Malgré les convulsions des illusions
Libèreront-ils des mots d’aurore et d’ambre ?
Ils chanteront l’espoir,
Sanctuaire de l’audace et de la foi,
Demeure de la sagesse qui domine les hasards.

Jean Metellus (Dans l'anthologie poétique "Une salve d'avenir - L'espoir", Gallimard, 2004)

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La Terre
(on propose ici des passages de ce très long poème)

Me revient le souvenir de la terre où je suis né
Terre que j’ai scrutée
Matrice de mes mots, oratoire de mon verbe
Moelle de mes chansons, sanctuaire de mon salut
J’ai prié pour elle
J’ai chanté avec elle
Sans jamais l’interroger
Sur l’histoire d’un peuple tout entier disparu
Voilà une terre nourricière de plusieurs générations d’Indiens
Obligée de boire la sueur, les larmes, le sang de ses premiers enfants
Exploitée par les conquistadors
Gonflant le ventre de l’occident
Voilà cette terre qui accueille dans la douleur
Les premiers noirs du nouveau monde
[...]
Lieu de naissance envoûté d’un monde nouveau
D’hommes en quête de souvenirs, d’identité
C’est l’humus dans lequel fut modelé le premier d’entre nous
Matière première, fertile et généreuse
Poreuse et propice à toutes les productions
C’est cette terre qui nous façonne
Que nous façonnons à notre tour
Que nous foulons et piétinons
Que nous ensemençons et méprisons
Alors qu’elle est notre seul refuge et notre avenir
Dans un univers implacable et sans pitié
Toujours prêt à demander des comptes à l’imprudence
Oui, cette terre dépositaire des sources, des minerais
Souveraine comme une nation
Pénétrable, fécondable mais toujours vierge

[...]

Aïeule de toutes les civilisations
La terre demande justice et réparation
Pour tous les Indiens disparus de l’île d’Haïti
De Guacanagaric à Cotubanama
En passant par Anacaona et son époux Caonabo
Cette terre héberge les jeux de la nature
Merveilles monstrueuses
Impostures des diables et des gueux
Elle engendre
Dans le désordre ou l’harmonie
Des hommes
À l’imaginaire peuplé de dieux lointains et tutélaires
La terre, féconde et nourricière, toujours généreuse,
En perpétuelle activité, maîtresse de toute vie
Demeure à l’origine de toute chose
Sa grandeur ne tient pas seulement à sa convivialité
Mais à l’ordre qu’elle impose dans le chaos ou la pluralité
La terre comme la femme crée l’homme
Mais plusieurs terres se partagent l’univers
Terre meurtrière et terre d’immortalité
Terre de désolation et terre promise
Terre pure et de rétribution
Terre de rédemption comme la terre d’Haïti
Terre sacrée et sacrifiée
Terre mystique et scarifiée
Mais aussi terre de lumière et de prédiction
Garante du serment du Bois Caïman
Elle propulsa Toussaint à la tête d’esclaves traités comme des bêtes
Cette terre de la naissance du premier état nègre du monde
Oui, c’est une terre étonnante, cette terre d’Haïti
Elle accueille et suscite tant de mystères
C’est le pays des morts vivants
Pays où s’enracinent des légendes
Où naissent de très grandes aventures
Où jaillissent des cris qui ébranlent les préjugés
C’est le pays d’un homme qui fut à lui seul une nation
C’est le pays de Toussaint Louverture
L’homme des commencements
L’homme-phare au verbe prémonitoire
"En me renversant on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la
liberté des noirs, mais il repoussera par ses racines car elles sont nombreuses et profondes"

[...]

La terre offre mille visages
La plaine et sa splendide démesure
Les pentes douces et leurs gras pâturages
Les cimes enneigées caressant les nuées
La forêt se multiplie et déborde de toutes parts
Émondée, coupée
Elle se déploie, épaisse et drue
Puisant sa vigueur dans cette terre maltraitée, offensée
Et la terre accepte d’être piétinée, bitumée, goudronnée
Elle réapparaît dans les fissures et les failles d’allées éphémères
Libérant ici des graminées et là des giroflées
Impossible d’oublier cette terre,
Socle de toutes les entreprises
Maîtresse du silence et de la solitude
Réceptacle de toutes les fermentations
Creuset des plus folles vapeurs
Rythmant les saisons
Foisonnante de couleurs

[...]

Elle forge et façonne l’outil
Anime et modèle la nature
Potager prodigue en tubercules
Verger aux mille fruits
Jardin du curé, jardin baroque
Parc naturel, parc clos et ciselé
Refuge de nos rêves
Labyrinthe de nos passions
Telle la gardienne d’un temple
Elle nous protège, nous élève
De ses rochers et de ses montagnes
Nous contemplons l’horizon, demeure des dieux

[...]

Cette terre porteuse de substances vénéneuses
Mais capable d’abriter des délices
Truffes défiant les narines et attirant le groin
Saveurs exaltant les palais des gourmets
Douceurs apaisant l’orgueil
Oui, cette terre pourvoyeuse d’or noir
Visqueuse et plastique
Recèle en son sein de salutaires sources souterraines
Recueille la foudre, les scories et les déchets
Et les maintient sans maugréer dans ses entrailles de damnée
Cette terre sans faiblesse où fermentent limon et impuretés
Où comparaissent sans cérémonie voleurs, travailleurs et rêveurs
Où disparaissent avec pompe les grands du monde, menteurs, scélérats ou dictateurs
Cette terre ramène sur les mêmes rives de justice les uns et les autres

[...]

À l’origine de toute métamorphose
Sous la lune et les étoiles, sous le soleil et dans le vent
En toutes saisons, par tous les temps
Rassasiée des excès et des passions humaines
La terre envoie sans se lasser à l’univers entier des messages de sagesse

[...]

Fécondité est son nom à travers les âges
Puissance son symbole
Silence son emblème
Elle assure notre paix
Entoure notre solitude
Enseigne le droit chemin
Car tous ses désirs s’élancent vers la lumière
Il faut l’aimer, la vénérer
En raison des biens qu’elle dispense
Des promesses qu’elle alimente
La terre ce grand jardin de l’avenir
Soyez certains qu’elle sera prête le jour de la moisson

[...]

Le matin se dressera sur ses ergots et accueillera sa parole
Le soleil descendra à sa rencontre et purifiera ceux qui le recevront
L’heure du midi sera une fête
Quand minuit sonnera toutes les portes s’ouvriront
Les oiseaux chanteront
Les arbres ne se courberont pas
Les astres ne fuiront pas
Le vent ne se lèvera ni à l’Est ni à l’Ouest
Le chêne vacillera sans se rompre
Le roseau dansera avec grâce
L’ébène un peu partout fleurira
La terre viendra au secours de notre désir de vivre
Éloignera de nous la folie blanche de dominer autrui
Domptera les pulsions qui poussent à la haine, à la trahison, à rire du malheur des autres

[...]

La terre nous réveillera
Sa respiration ébranlera
Ses poumons apporteront la force aux sommeillants
Une gerbe de projets aux insomniaques
Dans ce monde de pierres
Où tout glisse
Où il faut se tenir debout de jour comme de nuit
Où le soleil manque de fidélité
L’imagination redeviendra créatrice
Réhabilitant les parfums, les saveurs, la douceur et la tendresse
Multipliant les fleurs sur les collines, dans les ravines, les mornes et les plaines
Elle apaisera les chagrins
Recréera aux portes de nos oreilles
En toutes saisons le concert des oiseaux
Réinventera la bonté, l’amour, la beauté
L’émotion d’un chant chaste et pur
Éloignera de mon pays la misère et la colère
.

Jean Metellus ("Éléments", éditions de Janus, 2008)

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Frankétienne ou Franketyèn ou encore Franck Étienne pour citer son nom d'origine, est né en 1936 en Haïti. Artiste multiforme, il est écrivain, poète, dramaturge, en créole et en français, et également peintre, comédien et chanteur.
Il n'a jamais quitté Haïti, subissant les dictatures Duvalier (voir Jean Métellus ci-dessus), et partageant avec les haïtiens les bonheurs et les malheurs de l'île, qu"il a mis dans ses poèmes, ses réflexions et ses romans.

"Être né à Haïti, y travailler, y vivre et avoir choisi d'y rester sous les régimes dictatoriaux des Duvalier père et fils, c'est entretenir avec le chaos, une forme d'intimité ... Le chaos, ce n'est pas le vide ni le néant, c'est cette masse informe et bouillonnante où sont contenus en puissance tous les éléments de la vie .. Le désordre fait de la création une néccessité". - Frankétienne

Anthologie secrète

(passages du recueil - source citée)

Je m’invente des chemins fous.
Je m’exerce aux mirages.
Le réel revient en court-circuit, m’assaille de litanies et rejette à mes pieds mes bagages d’accablement.
Immobile dans mon étymologie, je varie mes harmoniques, je renforce mes défaillances, j’appréhende mes ambiguïtés, je décape mes erreurs jusqu’à l’imaginaire écorché pur et je soigne mes amours terminales.
[...]
Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ?
Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ?
J’écoute ma voix baroque dans le miroir de litanies sauvages […]
Je m’envertige à contempler ma ville debout
hors des vestiges de l’ombre
entre pierre et poussière
entre l’or invisible et la boue des ténèbres
entre ordures et lumière
je nage inépuisable
je suis de Port-au-Prince […]
Je conjugue mes cauchemars et je module mon insomnie à ma façon. Ma ville en moi. Au fond de moi. Dans ma tête. Et dans mes tripes.
.

Frankétienne ("Anthologie secrète", éditions Mémoire d’encrier, 2005) - source : http://trans.univ-paris3.fr (document "Frankétienne, maître du Chaos", par Marie-Edith Lenoble)

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Dialecte des cyclones

(début et fin du poème)

Chaque jour, j'emploie le dialecte des cyclones fous.
Je dis la folie des vents contraires.
Chaque soir, j'utilise le patois des pluies furieuses.
Je dis la furie des eaux en débordement.
Chaque nuit, je parle aux îles Caraïbes le langage des tempêtes hystériques.
Je dis l'hystérie de la mer en rut.
Dialecte des cyclones.
Patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Déroulement de la vie en spirale.
Fondamentalement la vie est tension.
Vers quelque chose. Vers quelqu'un.
Vers soi-même.
Vers le point de maturité où se dénouent l'ancien et le nouveau, la mort et la naissance. Et tout être se réalise en partie dans la recherche de son double. Recherche qui se confond à la limite avec l'intensité d'un besoin, d'un désir et d'une quête infinie.
Des chiens passent.
J'ai toujours eu l'obsession des chiens errants.
Ils jappent après la silhouette de la femme que je poursuis.
Après l'image de l'homme que je cherche.
Après mon double.
Après la rumeur des voix en fuite.
Depuis tant d'années.
On dirait trente siècles.

[...]

Dialecte des cyclones.
patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je dis le déroulement de la vie en spirale.

Dialecte des cyclones.
patois des pluies.
Langage des tempêtes.
Je dis le déroulement de la vie ...

Frankétienne ("Mûr à crever", préfacé par Rafael Lucas, Ana Éditions, 2004)

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Gérard Chenet est né en 1927 à Port-au-Prince. Architecte, artiste à la palette multiple, romancier, poète, sculpteur et peintre, il est l'un des fondateurs de La Ruche (voir René Depestre, sur ce blog), journal d'écrits littéraires, de revendication identitaire et sociale et de lutte contre l'oppression, qui a joué un grand rôle dans la vie politico-culturelle de l'île.
En 1955, Gérard Chenet quitte l'île pour le Canada, puis l'Europe, et enfin l'Afrique, en Guinée et au Sénégal, où il rencontre Léopold Sédar Senghor, le grand poète et président de ce pays.
 

Pour le dire

Pour le dire,
j'aime autant le dire à tous ;
je ne suis pas membre d'un clan.
De mes pas sur les plages de la vie
j'ai remonté le cours,
ayant compte de chaque trace d'homme ...

Gérard Chenet

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Le vent des îles

(passages du recueil - source citée)

Le vent des îles est venu chanter dans les vagues d’où ce bruit de pas traînants sur les plages
Et j’entends des rafales de sable pleuvoir sur le toit d’un monde intérieur
Creusant notre silence à l’écoute des voix insolites
C’est l’écho des cris de morts qui n’en finissent pas en nous de vivre
L’homme inventa les Écritures à déchiffrer leur langage
Car point ne fut besoin au temps des formes des larmes de codes mais de ton souffle poète
Pour donner la mesure à la horde
À l’homme de violence le goût d’être bon prince
Appeler les peuples aux grandes initiations
Homme de la cité et de la brosse tes mains les deux plateaux de la lance s’égalent

[...]

Tandis que l’or pourrit dans les silos les villages grignotent l’espace à la mesure des souris
Les touristes font le tour du monde à la recherche de leur ombre
Le Chancelier quadrille la terre d’un filet d’artifices
Le bourgeon est flétri par l’embrun fourmillant de sel
Et la vie du Poète se consume en sa floraison même apaisant la vendetta des âmes en déroute

[...]
Alors me voilà glanant mes heures mutines sur les champs de l’enfance
Guettant la première pluie de lumière dans le brouillard de l’absence

[...] 

Gérard Chenet (textes parus dans la revue "Ethiopiques", 1977)



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Poètes d'OUTRE-MER - Guyane française

Poètes d'Outre-mer

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Guyane française 

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carte_Guyane

Léon-Gontran Damas (1912-1978), est né à Cayenne. Il est avec Aimé Césaire l'un des fondateurs du mouvement de la négritude.

Le vent

Sur l'océan nuit noire je me suis réveillé
et pris sans jamais rien saisir
de tout ce que racontait le vent sur l'océan
nuit noire
ou bien le vent chante les trésors enfouis
ou bien le vent fait prière du soir
ou bien le vent est une cellule de fous sur l'océan
nuit noire pendant qu'un bateau foule l'écume et va
va son destin de roulure sur l'océan
nuit noire.

Léon-Gontran Damas ("Babil du songer" - éditions Ibis Rouge, 1997)

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La complainte du nègre

Ils me l'ont rendue la vie plus lourde et lasse
la liberté m'est une douleur affreuse
mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis
de gros yeux qui roulent de rancoeur de
honte

Les jours inexorablement tristes jamais n'ont
cessé d'être à la mémoire de ce que fut
ma vie tronquée
Va encore mon hébétude du temps jadis
de
coups de corde noeux de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte de tison de fer rouge de bras
brisés sous le fouet qui se déchaîne sous le fouet qui
fait
marcher la plantation s'abreuver de sang
de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.

Léon-Gontran Damas ("Pigments" - éditions Guy Lévi-Mano, 1937) - ce recueil, préfacé par Robert Desnos, a été interdit par le Gouvernement français pour "atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat" (en raison de certains poèmes antimilitaristes).

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Il n'est pas de midi qui tienne

Il n'est pas de midi qui tienne
et parce qu'il n'a plus vingt ans

ni la dent dure de petite vieille
pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps que je veux
éternel
pas de midi qui tienne

Léon-Gontran Damas ("Pigments et Névralgies" - réédition Présence Africaine, 1970)

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Hoquet

Pour Vashti et Mercer Cook

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
Parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n'est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l'assiette

Et puis et puis
et puis au nom du Père
du Fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas

Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils mémorandum

Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu

Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français
le français de France
le français du français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils
fils de sa mère

Vous n'avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l'herbe ou la Savane
à l'ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n'a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma Mère voulant d'un fils très do
très ré
très mi
très fa
très sol
très la
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do

Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
vous saurez qu'on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les mulâtres ne font pas ça
laissez donc ça aux nègres

 

Léon-Gontran Damas ("Pigments et Névralgies" - réédition Présence Africaine, 1970)

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Serge Patient , romancier, essayiste ("Créole, essais sur la culture et l'identité"), poète et homme politique, est né à Cayenne en 1934. Il revient au pays après des études universitaires à Paris, et fonde un parti autonomiste : l'UPG (Union du Peuple Guyanais). Il est élu politique à divers postes, dont celui de Président du Conseil Régional de la Guyane et Premier adjoint au Maire de Kourou.

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De sa bibliographie, on citera son roman le plus connu : Le Nègre du Gouverneur - Chronique coloniale de la Guyane (1978) ; et deux ouvrages de poésie : Le mal du pays (1967, réédition 1980) et Guyane pour tout dire (1980) dont sont extraits les passages ci-dessous :

Cayenne (extrait - titre suggéré)

Cayenne est cette ville équivoque et bâtarde,
édifiée toute entière pour le plaisir de voir,
toute une architecture de jalousies,
persiennes,balcons et vérandas,
et cela tout au long du jour
qui s’aurore à Chaton
(1) et tombe à Cépérou (2),
tout au long de la nuit
ponctuée, hachée, triturée
de cris de chiens, de chats,
querelles de bêtes qui jamais ne s’apaisent,
au contraire, s’amplifient, s’exaspèrent,
et soudain quelque part
sur les toits de tôle ondulée
une chatte égratigne sa griffe
et hurle sa solitude
 

[...]

cette ville faussement raisonnable
éprise de logique empruntée
cette cité-comparaison
avec son centre-ville et sa périphérie
où il s'agit d'être connu
où il s'agit d'être notable
d'avoir pignon sur rue et croix sur dalle
que les gens sachent qui vous êtes ou fûtes
c'est vrai qu'à l'ombre des bambous
ceux qui ne sont personne
reposent à l'écart
dans l'herbe folle du quartier mirabeau
le bidonville des macchabées
 

Serge Patient ("Le Mal du Pays", Les Cahiers de Notre Temps (Monte-Carlo), 1967 - réédité sous le titre "Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", Éditions Caribéennes, 1980)
On notera la volontaire absence de majuscules dans les trois noms de lieux cités par l'auteur, comme pour en souligner la mise à l'écart : (1) chaton : L'Anse du Chaton est le lieu où se trouvait le bagne de Cayenne, à l'est de la ville. (2) cépérou : référence à une légende: le roi indien Cépérou aurait eu un fils du nom de Cayenne. Cépérou est le nom qui a été donné au Fort dominant la ville, à l'ouest, dont il ne reste que des ruines. (3) mirabeau : quartier du cimetière, réservé à l'origine aux indigents et aux bagnards.

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Un autre passage du recueil "Le Mal du Pays" : (source du texte en note *):

[...] 

Tu peux tout juste faire
le malin le negro-spiritual
mais ne va pas franchir la ligne
tu es nègre en ton âme et conscience
nègre de la tête aux pieds
nègre à perpétuité
nègre et black ou bien negro
nègre de naissance
et du latin niger
et niger est le nom du grand fleuve noir
où l'ancêtre mira sa nudité naïve...
 

Serge Patient ("Le Mal du Pays", Les Cahiers de Notre Temps (Monte-Carlo), 1967 - réédité sous le titre "Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", Éditions Caribéennes, 1980)
* source : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/patient_extraits.html - La source indique que "les extraits de l'oeuvre de Serge Patient sont cités du volume: Le Nègre du gouverneur, chronique coloniale, suivi de Guyane pour tout dire et Le Mal du pays, poésie, Cayenne: Ibis Rouge, 2001".

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Un passage du recueil "Guyane pour tout dire" :

N_gre_tricolore
 

[...]

 ... livré à l'ivresse des livres
ce fut d'abord un clapotis de mots
l'errance et l'égarement
je flottais
sur une mer de marjolaine et de myosotis
vrillant l'opacité du monde
tout comme explore la fourmilière
ta langue atroce, - ô tamanoir !
or donc j'étais le tamanègre ...

[...]

Serge Patient ("Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays, Éditions Caribéennes, 1980) - Le passage cité a été emprunté à l'ouvrage indispensable (sur ce thème de la créolité) de Biringanine Ndagano "Nègre tricolore - Littérature et domination en pays créole" - préfacé par Claude Chevrier, éditions Servedit, Maisonneuve & Larose, 2000)

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Un passage tiré de la suite de 12 poèmes "témoignage pour Kourou"  :

Témoignage pour Kourou  (extrait)

[...]

Mais vous m’avez compris
j’ai beau parler en paraboles
j’ai beau parler en pataboles
et dire assiettes cassées bois
renversés c’est pas de bol
je parle petit-nègre
et le grand matical
la grammaire à grand-mère
mon violon dingue

Nous ne pourrons plus rire
à Kourou-plage
nos jeux de corps
nos jeux de mains
nos jeux câlins
non je n’ai pas tout dit
nos jeux sont frappés d’interdit

Je voudrais bien tourner la page
je voudrais bien passer l’éponge
et je me dis parfois
fais pas ta mauvaise tête
fais pas le mauvais nègre
chante l’averse et le soleil
la joie de vivre enfin en images précises
évoque cette nuit d’orage sur le fleuve
où l’éclair fut stylet d’émeraude ébréchée ...

Mais non je ne veux pas de souvenirs qui paralysent
ni que l’on se méprenne
au point de me surprendre
en posture élégiaque
je ne veux témoigner que pour ceux qui se taisent
ceux qu’on arrache de leur terre
ceux qu’on arrache de leur case
ceux de mon peuple baillonné
ceux de ma race méprisée.

Serge Patient ("Guyane pour tout dire, suivi de Le Mal du Pays", complété de "Maîtresse Solitude" et "Témoignage pour Kourou", Éditions Caribéennes, 1980)
 

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Assunta Renau-Ferrer, est née en 1959 au Brésil, mais vit en Guyane depuis l'enfance. Elle est poète, en français et en créole ("Jeux de maux", 1985, auto-édition - "Mon coeur est une mangrove", éditions Ibis Rouge, 1996), et auteure et conteuse en langue créole. Conseillère pédagogique spécialisée dans les Langues et Cultures régionales, elle défend et contribue à faire vivre le créole, dans ses écrits et dans des manifestations et des émissions médiatiques.

"L'engagement que nous avons, conteuses et conteurs, ressemble à nos grands fleuves qui toujours se vident vers la mer, mais ne cessent de se refaire à leur source". - source où on trouvera plus de textes (on y découvrira un poème mis en musique, parmi d'autres) et d'éléments de biographie : http://www.ibisrouge.fr et /http://redris.pagesperso-orange.fr 

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Mon pays

Tu es le bois Balata,
Tu es le sang de ma vie,
Tu es l’eau de ma soif.
Tu es rire quand je suis content(e),
Tu es le soleil après la pluie,

Tu es la chaleur après le froid.

Tu es l’igname lorsque j’ai faim
Tu es l’amour que j’ai
Mon pays.

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Mo péy

To sa bwa Balata
To sa disan mo lavi,
To sa dilo pou mo swèf
To sa ari lò mo kontan,
To sa solèy aprè lapli,

To sa chalò dèyè frédi.

To sa yanm lò mo fen,
To sa lanmou ki mo ganyen,
Mo péy.

Assunta Renau-Ferrer (dans l'anthologie "Traversée de la poésie guyanaise", Choix de Poèmes, (Français/Créole), éditions Anne C.  - Cayenne, 2004)



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Poètes d'OUTRE-MER - La Réunion

Poètes d'Outre-mer

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La Réunion 

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carte_R_union

L'île de La Réunion s'est d'abord appelée île Mascareigne, puis île Bourbon, quand elle devient en 1710 une colonie appartenant à la Compagnie française des Indes orientales. C'est en 1848, avec l'abolition de l'esclavage, qu"elle devient île de la Réunion, avant d'accéder en 1946 au statut de département d'Outre-Mer, portant le muméro 974. Elle appartient toujours géographiquement, à l'archipel des Mascareignes.

Leconte de Lisle, (1912-1978) a vécu quelques années à La Réunion, et écrit de nombreux poèmes sur les paysages de l'île : voir la catégorie PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français .

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Auguste Lacaussade (1815-1897) est né sur l'île de La Réunion (l'île Bourbon), d’un père blanc et d’une mère métisse (cf une biographie : "Auguste Lacaussade (1815-1897), le fils d’une affranchie et d’un noble de Guyenne", Prosper Ève, 2005). Pour cette seule raison (nous sommes en période coloniale), les études au collège lui sont interdites. Il quitte l'île pour la France et n'y revient, ses années de collège terminées, que pour deux années, en 1834. Nouveau départ pour Paris, en 1836, avec dans les bagages, ses premiers poèmes. Son livre "Poèmes et paysages" (1852) obtient un prix de poésie, décerné par l'Académie Française. Ce recueil est consacré à la nature de l'île de la Réunion (à l'époque appelée île Bourbon), son pays natal.

En préface à ce recueil, l'auteur écrit : "La nature, sous les tropiques, a été sentie et rendue supérieurement par Bernardin de Saint-Pierre, mais elle n’a pas été chantée encore. Ce que l’auteur de Paul et Virginie a fait dans la langue de la prose, il nous a semblé qu’on pouvait le tenter dans la langue des vers. De là ce volume de Poèmes et Paysages, où l’on a cherché à rendre, dans toute sa vérité, la riche nature de l’île Bourbon, l’une des plus belles îles des mers de l’Inde."

À l'île natale
      
      O terre des palmiers, pays d’Eléonore,
Qu’emplissent de leurs chants la mer et les oiseaux !
Île des bengalis, des brises, de l’aurore !
Lotus immaculé sortant du bleu des eaux !
Svelte et suave enfant de la forte nature,
Toi qui sur les contours de ta nudité pure,
Libre, laisses rouler au vent ta chevelure,
Vierge et belle aujourd’hui comme Ève à son réveil ;
Muse natale, muse au radieux sourire,
Toi qui dans tes beautés, jeune, m’appris à lire,
À toi mes chants ! à toi mes hymnes et ma lyre,
O terre où je naquis ! ô terre du soleil !

Auguste Lacaussade ("Poèmes et paysages" - éditions Ibis Rouge, 1997)

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Rosemay Nivard est née en mai 1961 au Tampon, une des plus importantes communes de l'île de La Réunion. Elle quitte l'île pour la métropole à l'adolescence, et exerce ensuite la profession de soignante en psychiatrie (On songe à son alter ego guadeloupéenne Gisèle Pineau, romancière de la même génération, et qui exerce la même profession depuis 1970 en Guadeloupe). Ses recueils parlent de son métier, de la vie en métropole, mais l'île de la Réunion, ses paysages et ses êtres n'ont jamais cessé de peupler sa poésie.
Ses derniers recueils témoignent de la double appartenance : "Voyages intérieurs, poèmes sous les feuilles" (Les Xérographes, 2008) est un "voyage introspectif entre la banlieue et l’île", et "Pommes d'hôpital, rêveries sur le pont" (Les Xérographes, 2008), un recueil tout aussi intérieur, analyse, observation lucide de son environnement professionnel.

(passage du recueil)   

Végétale sphère
A planter des fougères
dans l’ombre de la maison
Des fuschias et des cimetaires
J’ai couché l’amour blessé
au nord pour que le soleil l’épargne
Le soleil et la vérité
Le fuschia a d’étranges cloches
Qui semblent à leurs façons
Des chants d’étranges origines
Des bruits d’eau de vagues de larmes
Musique des vents agités
En soupirs
En portées
Clé de sol ma terre
Clé de fa mon coeur
Clés du bonheur enterré

Rosemay Nivard ("Pommes d'hôpital, rêveries sur le port" - Les Xérographes, 2010)

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Un quart de pomme
      
De ses doigts
Malhabiles
Entre l’index
Les yeux mi-clos
Faisant le tour du cercle
Et le pouce
Au contact rugueux
Plus habitué à lever la
casquette à carreaux
Vissée entre les oreilles
L’homme à la mémoire perdue
Coupait un quart de pomme

Rosemay Nivard ("Pommes d'hôpital, rêveries sur le port" - Les Xérographes, 2010)

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Sur le site de l'éditeur Le Vert-Galant (http://vertgalant.free.fr/nivard.html), ce court extrait ne donne-t-il pas envie d'en lire davantage ?

Prisons (extrait)
      
À deux pas de la mer mer du banc de corail mer la prison
Ont-ils du sel sur les lèvres les jours gris de pluie
au brouillard des barreaux derrières ces murs blancs et gros
 

Rosemay Nivard ("Poésie couleur insulaire" - Le Vert-Galant, 2004)

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Même éditeur, avec le recueil "Douleurs et poésie créole", un extrait :

Et l'eau coulait encore (extrait)
      
Ce long fracas ininterrompu de la rivière
Grosses pierres de son chemin posées sur sable noir
Pas d'arbre et très peu d'oiseaux comme dans le désert
Écume en chorégraphie fantasmagorique
Des restes de bois semés par le dernier cyclone
Échoues dans l'eau fraîche où nagent tous les enfants
Arrivés en camionnette en cris ensoleillés
gamelles de riz, marmites de rougail ou carry
Le vent va donner le départ s'invite au soir
soulevant le sable comme secouant un mouchoir

Rosemay Nivard ("Douleurs et poésie créole", Le Vert-Galant, 2004)

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Sur le site des éditions "Les Xérographes" (dont Rosemay Nivard est présidente), autre extrait d'un poème d'un autre recueil.
* On notera l'absence de majuscule sur "marne". Il s'agit bien pourtant de l'affluent de la Seine.

Sur le bord de la marne* (extrait)
      
Sur le bord de la marne j'ai posé mes valises
Pas trop loin des îles oui le cœur est fidèle
De cette eau qui n'est plus la mer créole
Où les poules d'eau remplacent les pailles-en-queue
Où les vagues se forment aux remous des péniches
Et les barrières non de corail mais de troncs échus

Vie de jours nouveaux promenades au fil de l'eau
Adieu Cilaos montagnes broderies et jours
Sur les bords de la marne autoroute du quotidien
Les guinguettes se reposent au soleil du lundi
Ni le rhum ni le vin blanc ne sont nos amis permis
Le vol des mouettes n'est pas alangui sur les voiles
Qui claquent au vent froid du petit port bien rangé

Sur les bords de la marne je pose mes soucis gris
Alors les promenades sont bras dessus bras dessous
Tout les enfants qui courent si gaiement sont à nous
Et les éclats de rire aussi forts que la vie

Rosemay Nivard ("À fleur de peau : poèmes bat'carré des bambous à la Marne", Les Xérographes, 2007)



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Poètes d'OUTRE-MER - Île Maurice

iile_Maurice

Dans cette région de l'Océan Indien, un détour par l'île Maurice, encore une ancienne colonie française, devenue pour les occidentaux une destination touristique de plus, clés en main et pieds dans l'eau, où on peut facilement séjourner (si on en a les moyens bien sûr) sans rien connaître de la culture et de la vie quotidienne des habitants (Bernardin de Saint-Pierre a situé ici son roman "Paul et Virginie") et ignorer, est-on venu pour ça ? toute forme de littérature locale.

L'île Maurice autrefois nommée  "l'île de France", est une île du sud-ouest de l'océan Indien située au cœur de l'archipel des Mascareignes entre la Réunion à l'ouest et l'île Rodrigues à l'est. Depuis 1992, elle forme avec cette dernière une république appelée République de Maurice après avoir obtenu son indépendance en 1968. (source Wikipédia)

C'est ici qu'a vécu et disparu définitivement  le dodo, lourd oiseau incapable de voler, et donc trop facile à chasser. Il ne reste plus que comme symbole de l'extermination des espèces.
Le dodo connaît une forme posthume de célébrité quand
Lewis Carroll le fait entrer dans on célèbre conte pour enfants, Les aventures d'Alice au pays des merveilles (1865).

  • Notez que la revue Point barre, (publiée par Cygnature Ltée, avec le concours de l’Institut français de Maurice et de l'Ambassade de France), consacre son numéro double d'octobre 2010 à la poésie mauricienne, avec trente-deux textes en français et en créole de poètes d'hier et d'aujourd'hui. Cette revue est disponible ici : http://www.lecygne.com/

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Paul-Jean Toulet (1867-1920) n'est pas un poète mauricien, ni seychellois, mais de passage à Maurice, en 1886, il a écrit ce poème - On retrouvera un autre texte de Toulet, cette fois sur les Seychelles, de passage à Mahé, dans cette même catégorie, et des poèmes de l'auteur sur le thème du paysage ici, toujours sur le blog : PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français :

Douce plage (titre proposé)

Douce plage où naquit mon âme
Et toi, savane en fleurs
Que l'océan trempe de pleurs
Et le soleil de flammes ;

Douce aux ramiers, douce aux amants
Toi de qui la ramure
Nous charmait d'ombre et de murmure,
Et de roucoulements ;

Où j'écoute frémir encore
Un aveu tendre et fier
Tandis qu'au loin riait la mer
Sur le corail sonore.

Paul-Jean Toulet, 1886 (publié dans "Contrerimes", 1921, et "Nouvelles contrerimes", 1936) 

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Charles Baudelaire (1821-1867) a promené lui aussi à Maurice ses carnets de poésie. On retrouvera d'autres textes de Baudelaire sur le thème du paysage sur le blog, dans la catégorie : PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français :

Se doutait-on que ce célèbre poème du recueil  "Les fleurs du mal" faisait référence à l'île Maurice ? On notera que l'esclavage, pourtant aboli en 1848, neuf années avant ce texte, n'est pas ici dénoncé par l'auteur, mais naturellement accepté comme élément de confort.

La vie antérieure

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Charles Baudelaire, 1857 ("Les fleurs du mal", "Spleen et idéal", 1861) 

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Malcom de Chazal (1902-1981) passe son enfance à Curepipe, la ville la plus haute de l'île, en altitude . Adolescent, il s'exile en Louisiane pour ses études, puis voyage en Europe et retourne finalement s'installer dans l'île Maurice à l'âge de 24 ans.
Malcolm de Chazal est présenté ailleurs sur ce blog, dans diverses catégories du Printemps des Poètes, en particulier ici :
PRINT POÈTES 2009 : L'HUMOUR des poètes. On y trouvera quelques autres aphorismes célèbres.

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Puisqu'il est question de paysage, Malcolm de Chazal a décrit l'île dans un ouvrage indéfinissable, mêlant roman, récit et poésie, "Petrusmok", en 1958 (L'Harmattan, 2001).

"Petrusmok est le livre de la pierre, le livre des divinations inouïes, le livre qui raconte comment tout du mystère de l’univers et de la vie est inscrit dans le moindre recoin de l’Île Maurice, sculpté dans la pierre, matérialisé dans les montagnes, les rochers, et en correspondance exacte avec la vie des hommes. Le titre est formé de petrus (la pierre) et Mok (ou mokko, moka ; Maurice en fait)"... ( présentation de l'éditeur)

Petrusmok (passage)

Lecteur, quand tu dépasseras le « pont en fer » à Phoenix, sur la route asphaltée, murée de cannes à sucre, qui mène à Port-Louis, de Curepipe-l'ensevelie-sous les brumes, - regarde à gauche intensément, puis détache ton regard comme pour vouloir mystifier le monde - regarde en visionnaire, et tu verras ceci.
Sous l'œil impressionniste, un majestueux visage se détache en profil sur la pierre coupante, du côté aigu de la grande tranche du Corps-de-Garde qui donne vers l'Ouest. L'autre versant abrupt est muet. Seul un temple hindou fleurit sur ses pentes.
Ce visage est plat et large, malgré l'aigu du profil dominateur. Le front mange le ciel. Le menton accroche comme une épée. Et seul le buste paraît. Tu peux le voir à mi-poitrine.
Ce matin, je regardais ce visage, et voilà tout d'un coup que je ne fus plus. L'illumination m'avait saisi, et je passais au-delà de moi-même. Je suis maintenant dans le sarcophage du Corps-de-Garde, tombeau abritant le dieu Tot.
Et je vécus le sommeil de pierre.
Ce côté ouest de nos montagnes, - la Chaîne des Trois-mamelles, le Piton du Rempart, le Corps-de-Garde - fait le saint des saints de la Chrétienté Occidentale Prophétique.
Si j'ai vu Moïse ici, les « autres » doivent être là, les Très-Saints. Car Moïse préfigure.

   

Malcolm de Chazal ("Petrusmok", éditions L'Harmattan, 2001) - source du passage cité : http://www.isle-bourbon.com/

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Et, toujours pour le paysage, une palette de couleurs :

Les couleurs
sont les empreintes digitales
du soleil

Malcolm de Chazal (Poésies VII, The General Printing & Stationery Cy Ltd, 1945)

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Le gris
Est la robe
Du soir
Se la nuit ...

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Le noir
Est la lumière
Trouée …

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Il faisait
Si chaud
Que
Les fleurs
Durent
Se servir
De
Leurs couleurs
Comme éventails.

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Chaque
Oiseau
A la couleur
De son cri
 

Malcolm de Chazal ("Poèmes", Jean-Jacques Pauvert, 1968

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Michel Ducasse est né en 1962 à l’île Maurice. Il a passé toute son enfance dans le village de Goodlands, au nord-est de l’île. Il a commencé à écrire ses premiers poèmes à l’âge de 15 ans. Des études de lettres et de linguistique à Nancy (France) ont parachevé son amour des mots.

Depuis son premier livre publié en 2001 ("Alphabet"), trois autres recueils de poésie ont suivi, toujours aux éditions vilaz métiss: "mélangés" (2002), "soirs d’enfance" (2004) et "calindromes" (2008). (source, présentation et texte empruntés au
"Site de promotion des cultures et des langues créoles" : http://www.potomitan.info)

Cœur océan (début du poème) 

Au reflet d’une morne insolence
Le lagon marronne sans alibi
Couleurs insulées brisant le silence

Tu dis que l’île est un désir
Un caillou déposé à l’envers d’un défi
Présence opaline à l’ombre d’un sourire

Le vent déshabille l’horizon frileux
Emporte en sourdine l’écho de la pluie
Le sable emprisonne nos pas amoureux

Tu dis que l’île est un secret
Une énigme incertaine au verso de l’oubli
Un soleil indécis au souffle d’un regret

Dans le reflet du Morne insolent
Lorsque la brise rallume la nuit
L’île est en nous, forcément… 

Cœur océan
Au désir d’un estuaire
Rivière fragile
Pour dégriser la mer

Et le vent m’emporte au rivage de tes yeux

Cœur océan
Au port de mes silences
Nuit de pirogue
Sur le sable éteint

Et la mer m’emporte en colère de ses lieux

Cœur océan
Au défi d’un regard
Silhouette fragile
Pour dépriser le ciel

Et le vent qui se lève au soleil incertain

Cœur océan
Brise câline
Souffle d’enfance
Sur le temps défunt

[…]

Michel Ducasse ("calindromes",  Éditions Vilaz Métiss, 2008)

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Michel Ducasse a traduit en langue créole le célèbre poème de Charles Baudelaire, l'albatros. En voici (source référencée ci-dessus), la version originale suivie de sa traduction. Un excellent exercice d'initiation au créole pour les élèves :

L'albatros  

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du mal",  première édition par l'éditeur Poulet-Malassis, en 1857)

- - - - - - - -  en créole - - - - - - - -

zwazo albatros  

Souvan, pou pran nisa, bann marin dan bato
Trap zwazo albatros, ki plané lor lamer
E swiv, dan enn ti-poz pares kouma matlo
Lakok pistas ki glis-glisé lor vag lanfer

Létan fini donn zot détrwa kout’pié lor plans
Tou bann lérwa lésiel, golmal, mari dékon
Pa sové, nek bouz fix, dan enn mové silans
E les zot gran lézel tréné kom zaviron

Get kouma li paret dan pins sa vwayazer
Ki fek-la ti gayar, get kouma li boufon !
Matlo bril so labek ki népli dan lézer
Lot imit so bataz, déklar kaspat lor pon

Enn poet li parey ar zwazo albatros
Kan li défié siklonn, laper fizi saser
Mé dan sagrin lavi, ler li glisé lor ros
Akoz so bel lézel, li tasé lor later
.

traduction/ adaptation de Michel Ducasse ("Les Fleurs du mal",  première édition en 1857)

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Édouard J. Maunick (Joseph Marc Davy Maunick) est né en 1931 sur l’île Maurice, qu'il quitte pour entamer un itinéraire de poète, écrivain, essayiste, homme de radio, conférencier, etc, en France métropolitaine. Il obtient le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie Française (2003). Aujourd'hui il est retourné vivre sur son île natale. (source, présentation et texte empruntés au site déjà mentionné pour son extraordinaire mine d'informations :  http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile)

"Je salue [...] l'homme qui, après avoir été proche de Léopold Sedar Senghor, a su gagner l'amitié de Nelson Mandela, haute figure de cette Afrique du Sud débarrassée de l'apartheid, où Édouard Maunick fut ambassadeur de son pays pendant plusieurs années. Maunick est un important et singulier poète qu'irrigue un « sang mêlé comme une langue de feu". (Jean Orizet, en préface au recueil de l'auteur "Elle & Île : Poèmes d'une même passion", Le cherche-midi, 2002) - source : http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Nouveau/Maunick.html

Géographie d'un exil

                          À Patrick Finet & Marc Raffray

Lieu 1 (première partie du poème)

Ce que les jours te cachent/
ce que les nuits ignorent/
préméditent ton exil
pour le compte du hasard
qui ne mande ni n'accorde/
tout étant temps qui passe
sans savoir où tu es/
sans savoir où tu vas/
n'ayant pour seule boussole
que ton sang vagabond/
il coule de quatre sources*
et jamais ne sommeille/
il irrigue les terres de
ton grand arbre ancestral/
il ensemence les mers
de tes plus fous départs/
ton nom vrai est Métis :
nous ne sommes de nulle part
arrivés de partout
avec ou sans passeport
[…]

Édouard J. Maunick ("Brûler à vivre / Brûler à survivre",  Éditions Le Carbet - Maison de l'Outre-Mer, 2004)

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Édouard Maunick célèbre ses 50 ans d'écriture poétique avec le recueil : "50 quatrains pour narguer la mort". Un choix parmi ces quatrains est proposé ici.

Présentation du recueil par l'éditeur : "Les 50 Quatrains pour narguer la mort" du poète mauricien Edouard J.
Maunick, et le court texte en prose intitulé "Contre-silence" qui leur fait suite, témoignent de la force de cette voix de l'océan Indien venue célébrer la splendeur du monde. Conçus sous la forme d'une série ininterrompue, ces 50 quatrains aux accents liturgiques sont peut-être la "seule vraie légende", le "mentir vrai" d'un poète qui appartient à la confrérie des griots et des chantres de l'oralité.

50 quatrains pour narguer la mort (extraits)

[…]

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3

aucune image est fausse
et la mer est partout
le destin seul choisit
tout le reste doit survivre

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11

j'existe avec les arbres
moi-même inféodé
à chaque liane du banian
du lafouche mascareigne

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13
si savoir que mourir
c’est mourir aux grands arbres
je me replante rebelle
plus racine que la pierre


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15
le bleu jacaranda
le jaune tendre baguenaudier
le rouge hibiscus
sont couleurs-soleil-sang
 

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37

kenn lavérité
pli gran ki testaman
cyklonn kapav suflé
vié léritaz tini

(aucune vérité
n’est plus grande que testament
le cyclone peut souffler
le vieil héritage tient)*

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48

un autre enfant viendra
caresser je ne sais
quel autre rêve de partir
vers des îles parolières

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[…]

Édouard J. Maunick  ("50 quatrains pour narguer la mort", Editions Bartholdi 2005-bilingue et Seghers 2006 - en langue française).* ce quatrain est le seul en créole (et il n'est pas traduit) dans le recueil des éditions Seghers

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Le recueil "Ensoleillé vif", préfacé par Léopold Sedar Senghor, a obtenu le prix Apollinaire en 1977. Extrait :

 

la nuit s'est absentée (titre proposé)

la nuit s'est absentée
il lui restait la lune à vendre
maintenant nous sommes seuls
avec la lumière seule
l'équateur de notre sang mêlé
je me refuse aux lignes de ma main
je suis là pour contredire
pour provoquer demain
seul ce scandale
peut nourrir ma guerre ...

Édouard J. Maunick  ("Ensoleillé vif", préface de Léopold Sedar Senghor, Éditions Saint Germain-des-Prés, 1976 et  Nouvelles éditions africaines, 1977)

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Jean Fanchette (1932-1992), romancier et poète, a quitté son île Maurice natale, comme bien d'autres, pour suivre des études à Paris. Il a obtenu pour ses recueils de poésies, entre-autres distinctions, le prix Paul Valéry (1956).
Il est à l'origine de la revue
Two Cities, qui publie des textes d'Yves Bonnefoy,  d'André Pieyre de Mandiargues, pour n'en citer que deux, et d'autres crivains importants de cette époque. C'est encore aux éditions Two Cities qu'il publie nombre de ses propres poèmes. On trouvera la presque totalité de ses poèmes dans l'ouvrage "L'Île Équinoxe - Poèmes 1954-1991" (voir ci-dessous) 

"Jean Fanchette est  un jeune Mauricien beau et sombre, en équilibre entre la terre et la poésie." (Anaïs Nin, "Journal")

De nombreux textes de l'auteur sont lisibles sur le site http://www.jeanfanchette.com/

Le poème de l'arbre enfant

                          À Yvonne et Robert Ganzo


Les pulsations d’un paysage
Vibrant dans les veines de l’arbre,
Le rocher frère et ses présages
Furent appris en ce matin
Porté vers moi du fond des âges.

Le même oiseau de rive en rive,
Rythme la saison des éclairs.
La même barque à la dérive
Rêve aux vertiges des déserts
Aux silences d’eau et de pierre.

L’orage éclate et l’arbre enfant,
Lové dans la paume du vent,
Comprend notre fraternité
Scellée dans le sang des étés.
Fus-je mélèze ? après ? avant ?

Dans les forêts de mémoire,
L’homme plante ses territoires
Et l’arbre enfant, né des orages,
Découvre l’âme du feuillage
Blottie au cœur serré des soirs.

L’arbre se souvient de l’amande,
De la nuit lente des racines,
Des forêts d’ombre et de résine,
Jusqu’au cri du premier oiseau
Par-delà des siècles d’attente.

Et moi l’enfant d’une seconde,
Parmi l’or mouvant de genêts,
Je veille cet instant que fonde
L’angoisse de millions d’années
Dans le désordre clair du monde.

Tous ces oiseaux dans ma mémoire
Et tous ces mauves dans mes yeux.
Pour transmuer en feux et moire
Les paysages jamais mieux
Définis qu’en dehors du lieu.

L’arbre que j’appelle mélèze,
Se transforme en jacarandas,
Flamboyants, pourpres floraisons
Eclatant dans mon sang qui pèse
Le poids de toutes ces saisons

Le loriot dans le cerisier,
Un colibri dans le manguier,
Moi écartelé par vos cris,
Moi soudain découvrant le prix
De vivre et d’accomplir deux vies.

Montagnes de quelle mémoire ?
Je vendange votre prescience.
J’atteins enfin aux transparences
Du minéral. Brève lumière
Où je découvre cette main,
Tendue entre l’arbre et la pierre.

Et le sable redevient algue
L’âme innombrable du corail
Palpite, prise dans les mailles
De l’eau. Le charbon se souvient
Des forêts, de l’enfance du feu…
Tout dans l’éclair d’une seconde !
 

Jean Fanchette (dans le recueil "Osmoses", paru aux éditions Two Cities, 1954 - puis dans l'ouvrage "L'Île Équinoxe - Poèmes 1954-1991", recueil de poésie - Éditions Stock, 1993 - réédition en 2009 aux Editions Philippe Rey, avec une préface de J.M.G. Le Clézio) - L’Île Équinoxe rassemble des textes sélectionnés par l’auteur dans les différents recueils composant son œuvre poétique : Osmoses (1954), Les Midis du sang (1955), Archipels (1958), Identité provisoire (1965), Je m’appelle sommeil (1977), La Visitation de l’oiseau pluvier (1980), Mémoire de la saxifrage (1956-1991). (source : site de l'éditeur Philippe Rey)

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Pour un printemps

                          À Philippe Chabaneix


Je rêve de printemps dans les planètes mortes
De beautés momifiées dans les mondes perdus
Femmes lumineuses du premier matin du monde
Dont les baisers tristes sont sur ma bouche
Dont l’odeur de vent et de feuilles est sur mon corps
Je rêve d’autres femmes prisonnières du Temps
Qui attendent de naître dans les profondeurs mauves
De la Permanence encloses en des anneaux d’ombre
Et que berce l’ivresse des printemps à venir
Présent Passé Futur réseaux mystérieux
Dont les vagues échos se prolongent en rêve
Présent mort-né que mes mains ne peuvent cerner
Futur Femme lovée en des cercles d’oubli
Aujourd’hui dans Hier Demain dans Aujourd’hui
Je sens bruire en mes veines la sève de l’instant
Et je bois le souffle des aurores mouillées
Parvenu jusqu’à moi de quels printemps fossiles
Je rêve de printemps dans les planètes mortes…

Je rêve de déserts lourds de bruissements d’ailes
Où la sève engourdie figée en son mystère
Se souvient encore des saisons d’autrefois
Des symphonies de joie dans l’air éparpillé
De miracles anciens que la pierre éternise
Et je vois dans mon ciel le vert étonnement
De la première aurore du monde
Jaillie au-delà des collines bleues du temps
Comme une fulgurante gerbe de lumière.

Cycles après cycles Vie et Mort de toujours
Je vous revois ce soir les yeux écartelés
Entre hier et Demain trajectoires sans fin
Et je brasse moi ce témoin sans âge
De ma lucidité le mystère de vivre

Et je cerne en tremblant des printemps millénaires
Epars dans le silence où reviens toute chose.

Jean Fanchette (dans le recueil "Les midis du sang", paru aux éditions Two Cities, 1955 - puis dans l'ouvrage "L'Île Équinoxe - références ci-dessus)



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Poètes d'OUTRE-MER - Saint-Pierre ; Miquelon

Poètes d'Outre-mer

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Atlantique Nord - Saint-Pierre-et-Miquelon 

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carte_Saint_Pierre_et_Miquelon

Saint-Pierre-et-Miquelon, seul territoire d'Outre-Mer français en Amérique du Nord, est un archipel de l'Océan Atlantique, au large du Canada, proche de l’île de Terre-Neuve.

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Henri Lafitte, né sur l'île en 1951, est un poète, auteur de deux recueils : Chansons de bruine et Confidences insulaires. Il est également auteur compositeur interprète. On peut retrouver ses chansons sur CD.

Fleurs de suroît

Fleurs de suroît
Chant de noroît
Et nos îles
S’éveillent
Sous la neige

Sous les sapins
Tous les lapins
S’endimanchent
Et les branches
Folâtrent

Tout Saint-Pierre
est en fête
Il était une fois
Un écrin de chaleur
Par grand froid

Les toboggans
Sur le versant
Des collines
S’envolent
Frivoles

Les labradors
Sur des ressorts
Noirs et blancs
De malice
Bondissent

Tout Saint-Pierre
est en fête
Il était une fois
Un écrin de bonheur
Par grand froid

Et sous l’azur
Chantent les murs
Les maisons
Cabriolent
Lucioles

Finis les pleurs
Finies les peurs
Toute l’île
S’illumine
Mutine

Tout Saint-Pierre
est en fête
Il était une fois
Un écrin de lueur
Par grand froid

Qui le premier
Osa l’été
Et les cœurs
Qui surnagent
Sur les plages

Henri Lafitte ("Chansons de bruine" - éditions Jean-Jacques Oliviéro, 1989)



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Poètes d'OUTRE-MER - Wallis et Futuna

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Océanie - Wallis et Futuna 

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carte_Wallis_et_Futuna

Wallis et Futuna, comprend trois îles principales parmi d'autres moins étendues : Wallis, Futuna et Alofi, au nord-est de la Nouvelle-Calédonie.

Virginie Tafilagi, poète et enseignante contemporaine, est l'auteure de deux recueils de poésie : "Au centre de tout" et "Palabres".

Dans un article de la revue locale Te Fenua Fo'ou de novembre 2001, elle (s')interroge sur : "Les devoirs et les défis de l'homme d'Uvea et de Futuna du XXIème siècle", [...] "la suppression des privilèges consentis par l'état français, la mise en place d'un impôt, la traduction des manuels d'éducation civique en wallisien et futunien", et sur "l'humiliation subie par les femmes artisanes car le système de solidarité est à sens unique"...

Texte en attente



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Poètes d'OUTRE-MER - Mayotte

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Océan Indien - Mayotte 

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carte_Mayotte

Mayotte (Maore en Comorien) se trouve dans l'archipel des Comores, situé dans l'océan Indien, entre l'île de Madagascar et la Tanzanie, au sud-est du continent africain. L'archipel des Comores comprend deux entités au statut différent :  l'Union des Comores, pays indépendant composé de trois îles majeures, et Mayotte, collectivité d'outre-mer française.

La langue française (officielle à Mayotte), coexiste aussi minoritairement dans les îles de l'archipel, avec d'autres parlers (essentiellement le comorien et l'arabe). Les textes qui suivent ont été originalement écrits en français.

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palimpseste_du_silenceL'île possède un poète d'exception (on pèse les mots, même si ce ne peut être que subjectif, mais d'autres partagent ...) en la personne de Yazidou Maandhui, né en 1983. Mahorais d'origine et de cœur. Ni ses éudes universitaires en France (Limoges), ni ses voyages au long cours dans la culture anglo-saxonne ne rompent ses attaches avec l'île natale. Il est l'auteur d'un premier recueil riche de promesses poétiques : "Le palimpseste du silence ou le silence des Dieux" ; et de pièces de théâtre ("Épître aux lucioles" ; "L’Évangile de l’espace et du temps").

"Yazidou Maandhui excite habilement les sons pour éplucher le silence, le mettre à nu et en dégager les voiles de l'identité." (Bertrand Rouby, maître de conférences à l'Université de Limoges - en préface du recueil "Le palimpseste du silence")

On a choisi pour le Printemps des Poètes 2011, trois textes sur le thème du paysage, qui ici compose avec le silence (ponctuation ou absence de ponctuation originale respectée)

Évasion

S'effiloche le bleu des cieux
Au-dessus de la mer,
Je m'y accroche et à mille lieues
M'envole hors de la terre,

Curieux ce feu qui me brûle
Écarlates flammes de peine
Je m'endors dans une bulle
Hors de mon cœur plein de haine.

Yazidou Maandhui (poème extrait du chapitre "DEUS" du recueil "Le palimpseste du silence ou le silence des Dieux", poèmes - Les éditions du Baobab - Littérature mahoraise, Mayotte, 2005)

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La mer

Solitaire parmi les nuits

Pétale parmi les roses
Quel est celui que tu espères
Ô ! mer solitaire

Yazidou Maandhui (poème extrait du chapitre "FEU" du recueil "Le palimpseste du silence ou le silence des Dieux")  

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L'horizon

On embellit l'horizon

 
Avec un tantinet de sourire
 
Ce peu de rien inspiré de tes lèvres
 

 
N'être soleil pour l'effleurer
 
Mais le contempler à chaque
 
Coucher de soleil

Yazidou Maandhui (ce poème extrait du chapitre "FEU", est le dernier texte du recueil "Le palimpseste du silence ou le silence des Dieux") 

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René Joomun, né en 1951 sur l'île Maurice voisine, n'exerce pas sa profession d'enseignant ni son métier de poète sur Mayotte, mais sur Anjouan (ou Ndzuwani), une des trois îles de l'Union des Comores.

On propose ici un de ses poèmes :

L’éloignement

Mon départ est le passeport
qui  ouvre la porte des lendemains ensoleillés
et je me rappelle de cette île parfumée du bonheur
où j’ai laissé ma raison de vivre
où l’aube rose, pareil au visage d’une jeune fille
fait pleuvoir des corbeilles de caresses dorées
sur le corps vert de la nature.

Sous le ciel de l’éloignement
qui a amassé sur son bûcher
mes nouveaux tourments
mes yeux ont pu contempler
des fusées qui déchirent le ventre de la terre
Bateaux
points noirs qui s’effacent à l’horizon.
Paysages enchanteurs engloutis
dans l’abîme profond de la vitesse
Mers
qui séparent l’amour, l’amitié et la tendresse
Sœurs
qui se déchirent par des baisers d’adieu
et tout ce qui nous éloigne de nous deux.

Percé sur l’arbre du temps
je me nourris des silences
et des souvenirs
Dans le jardin de mon attente
je cultive des fleurs tristes.

René Joomun, 2009 (présentation et poème empruntés au site de poésie comorienne http://www.comores-online.com)



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