lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

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Poètes d'OUTRE-MER - Grande-Comore

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Comores : Grande Comore 

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carte_Grande_Comore

L'archipel des Comores comprend des possessions françaises (voir Mayotte à la page précédente) et des états indépendants. Parmi ces derniers, Grande Comore (Ngazidja, en shingazidja, capitale Moroni) appartient à la République Fédérale Islamique des Comores, appelée maintenant aussi Union des Comores, mais elle possède un statut d'autonomie. Comme il s'agit de la plus importante île de l'archipel, on l'appelle parfois Comore(s), ce qui peut prêter à confusion. Terre longtemps colonisée par la France (sous protectorat puis faisant partie de Madagascar), elle a donné à la langue arabe, à la langue shingazidja, et particulièrement à la francophonie, des écrivains, romanciers et poètes.

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Salim Hatubou   est né en 1972 en Grande-Comore, mais comme de nombreux auteurs et artistes d'Outre-Mer, il s'exile en métropole dès l'enfance, à Marseille, pour y suivre des études, et s'y installe. Poète, nouvelliste, et conteur ("Les Contes de ma grand-mère", 1994), il retourne régulièrement dans son île natale et participe, ici et ailleurs, à des festivals de contes et à diverses manifestations culturelles.

Un court extrait de son ouvrage bilingue français-anglais "Comores Zanzibar, Comoros Zanzibar", avec ce passage en français et la dernière partie en anglais :

Comores / Zanzibar (extrait)

Je t’ai vu inquiet, mon enfant.
J’ai demandé à la mer de te bercer, mon enfant.
Et, silencieusement, je déposais au creux de ton oreille
l’histoire de ces côtes, les côtes de l’île de mon enfance,
Zanzibar.
D’Ungudja, ma mère, j’entends Ba Hussein
inviter les djinns bantus de Pemba à la danse.
Il dit : Nyumba Yagwa, la maison s’est écroulée.
Ntende je we ? Que puis-je faire ?
Potea Ufunguo. La clef est perdue.
Alors, mon enfant, rebâtis la maison,
cherche la clef, ouvre, entre et installe-toi.
J’entends les pas de nos pères :
de Zanzibar, ils s’en vont.
J’entends les pas de nos mères :
de Majunga, ils s’en vont.
J’entends les pas des miens
à Marseille, ils marchent. Pour Ibrahim.
Djoumoi n'est pas Comorien. Il est Zanzibari.
Ali n'est pas Comorien. Il est Malgache.
Kamal n'est pas Comorien. Il est Réunionnais.
Salma n'est pas Comorienne. Elle est Française.
Serions-nous, ma mère, le peuple de la négation ?

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Djoumoi is not Comorian. He is a Zanzibari.
Ali is not Comorian. He is a Malagasy.
Kamal is not Comorian. He is from Reunion.
Salma is neither a Comorian. She is French.
Mother, shall we remain people denied of their existence ?

Salim Hatubou (extrait de "Comores Zanzibar, Comoros Zanzibar" (bilingue français-anglais), photographies de Jean-Pierre Vallorani, préfaces de Ken Loach et d'Alain Mabanckou, éditions Françoise Truffaut, 2007) - Cet ouvrage a obtenu le prix Diamant (Belgique).

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Mahamoud M’Saidié   est présenté ainsi par l'éditeur les Éditions Du Cygne pour son dernier recueil en date, "Autodafés" (2010) :
Docteur en littérature comparée (Université Paris 13), Mahamoud M’Saidié est né à M’dé Bambao, aux Comores *. Il vit à Paris depuis 1987. Il a enseigné le français dans plusieurs collèges en région parisienne. Il a obtenu le 2e Prix du concours de la poésie organisé par la Médiathèque de Nanterre, 2002-2003. (* village de Grande-Comore).

Nous trouvons ici (recueil "Autodafés"), une poésie au service de l'engagement, engagement contre la pauvreté, la faim, la corruption et toutes les formes d'injustice qui rongent nos sociétés. Autodafés accorde aussi, dans sa poésie, une place considérable à différents sujets : l'amour, les déceptions sentimentales, les rêves déchus et la nostalgie du natal, les Comores... le paradis perdu.

La marée (extrait du recueil et titre proposé)

La marée nous revient avec une écume de sang
Dans la sagacité des flux et des reflux
transparaît la douleur des algues
On y voit aussi les plaies des coraux
le désespoir des varechs
Leur puanteur habite la comète de nos rêves éveillés
Un silence d'angoisse s'installe dans les
entrailles de cette mer qui s'en va
L'acier de sa souffrance nous monte à
la gorge revisite le palais
La mer
Elle était notre souffle d'or notre ville à
la paupière d'eau douce
L'antidote contre les nuits d'hypnose

Mahamoud M’Saidié (extrait de "Chants d'Opale", éditions Encres Vives, 2009)

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Le signe de l'eau  

Femme, ils m'ont demandé mon vrai nom
De naissance.
Dis-leur que mon épine dorsale est brune,
Bien tonifiée par le sel.
Dis-leur que j'ai les clés de toutes les portes
Des lagons, et que l"odeur de mes entrailles
Est celle du corail parfumé par les abysses.

Femme, dis-leur que ma vie porte les écailles
De l'eau et que ma prunelle a pris la couleur
Des coulées de lave.
Femme, femme, dis-leur que la douleur de l'eau
Est inscrite dans mes veines charriées.

Mahamoud M’Saidié ("Le Mur du Calvaire", éditions L'Harmattan, 2001 et 2003)

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Une gerbe de songes (extrait du recueil et titre proposé)

Elle voudrait une gerbe de songes pour sa mémoire transie
Un logis pour mettre son souffle au chaud
Elle voudrait des poèmes de la pluie pour irriguer les plantes grasses de son destin
Des colliers de parfums en guise d’amour
Elle voudrait une pierraille luisante pour apothéoser son apparence
Des poumons d’or pour mieux suivre toutes les cohortes des saisons
Voici l’oeil secret de la femme-monde

Mahamoud M’Saidié (extrait de "Une gerbe de songes", éditions Hélices, 2009)

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Soeuf Elbadawi est né en 1970 à Moroni. Il quitte comme tant d'autres son île natale pour ses études universitaires en métropole. C'est un hommede radio, de médias, de production musicale et cinématographique, également nouvelliste, dramaturge et poète ("Une rose entre les dents, un poème pour ma mère, 2008).
Soeuf Elbadawi a écrit ce recueil pour rendre hommage à sa mère disparue :

Une rose entre les dents
(extrait)

... ce dernier voyage
elle tenait à le mener seule contre l'attente
   
en demandant une dernière fois son chemin
dans la dignité des matins de roses ...

Soeuf Elbadawi ("Un poème pour ma mère / Une rose entre les dents", Komedit éditions, Moroni, 2008)



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Poètes d'OUTRE-MER - Madagascar

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Madagascar

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carte_Madagascar

carte empruntée au site indiqué, et titrée : "Madagascar menacée par la déforestation"

On ne quittera pas cette région de l'Océan Indien sans un détour par la grande île de Madagascar (capitale Antananarivo, en malgache Ankadibevava, devenue Tananarive). République ayant gagné en 1960 sa liberté de gouvernement contre la France (elle a été colonie française, puis de 1946 à 1958, Territoire d'outre-mer), Madagascar a vécu de nombreux changements politiques. L'île est depuis 1960 un état indépendant, aujourd'hui République démocratique de Madagascar.

Les langues officielles sont le malgache (qui se rattache aux langues du centre de l'Indonésie et des Philippines) et le français, auxquelles s'ajoute l'anglais en 2007 (supprimé en 2010 !). La plupart des écrivains s'expriment en malgache et en français.

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Esther Razanadrasoa, (1892-1931), a publié ses romans et ses poèmes en langue hova* sous le pseudonyme d'Anja-Z. Elle était née à Tananarive (anciennement Antananarivo), et considérée par le poète Jean-Joseph Rabearivelo, (1901-1937), - voir plus bas - comme la rénovatrice de la poésie hova. Elle a recuelli de nombreuses imrovisations lyriques appelées kindriandina, créées par des jeunes de Tananarive.
*La langue hova, à l'origine parlée par une des tribus les plus importantes de l'île, est un des dialectes à l'intérieur de la langue malgache. Si elle n'est pas partout pratiquée, elle est comprise dans pratiquement toute l'île.

Sous la lune

Sous la lune blanche qui brille,
De petits oiseaux s'ébrouent et chantent ;
Ils sont heureux tandis que quelque chose les trompe,
et c'est la lumière du jour qui n'est plus.

Comme ils perdent la raison de la nuit avançante !
S'évertuant à rivaliser de beauté,
ils ne voient pas les ténèbres qui se tressent,
ni le départ du jour, seul auditoire possible !

Au soleil qui a déjà chaviré, ils élèvent des hymnes !
Le matin rose, ils l'aiment et l'invoquent …
Pourtant les mains seules de l'ombre y sont,
celles de la lumière étant déjà mutilées !

Anja-Z (traduit du hova par Jean-Joseph Rabearivelo, auteur d'une Anthologie de la Poésie hova - Mpivahinin’Iarivo)

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Jean-Joseph Rabearivelo, (1901-1937), poète, dramaturge, critique littéraire et romancier, a publié entre autres ouvrages de poésie, des anthologies de poésie malgache, dont une Anthologie de la Poésie hova - Mpivahinin’Iarivo (Poèmes de P. Camo et de R.-E. Hart), en traduction. La plupart de ses écrits n'ont été publiés qu'après sa disparition.

Les trois oiseaux

L’oiseau de fer, l’oiseau d’acier,
après avoir lacéré les nuages du matin
et voulu picorer des étoiles
au-delà du jour,
descend comme à regret
dans une grotte artificielle.

L’oiseau de chair, l’oiseau de plumes
qui creuse un tunnel dans le vent
pour parvenir jusqu’à la lune qu’il a vue en rêve
dans les branches,
tombe en même temps que le soir
dans un dédale de feuillage.

Celui qui est immatériel, lui,
charme le gardien du crâne
avec son chant balbutiant,
puis ouvre des ailes résonnantes
et va pacifier l’espace
pour n’en revenir qu’une fois éternel.

Jean-Joseph Rabearivelo ("Presque-Songes", dans "Presque-Songes suivi de Traduit de la Nuit", 1934) - mis en ligne par Pierre Maury, d’après la réédition de 1960 (Tananarive, Les Amis de Rabearivelo).

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On citera ici un autre grand poète de Madagascar, de la même génération et qui fut leur ami : Samuel Ratany (1891-1926). Voici un poème avec sa traduction, emprunté à cette adresse : http://havatsa.upem.frantsa.org

Tafaverina  (début du poème) 

Toa merika ho'aho, ilay andron'ny foko,
toa ora-mikija no tonga mazana !
Hanjavona ve ka ho feno toloko
ilay hany minitran'ny fanantenana ?

Ny rivotra andrefana tamy misosa
nataoko hivimbina tanja-panahy,
dia tonga handatsa ny tenako kosa,
ka tsy mba nanao fanavotana ho ahy.

Kinanjo tanatin'ny rahona fotsy,
dia indro ilay havana kely niseho,
ka tonga ho namana mpandrotsirotsy,
dia lasa ny sentoko : "toy ny tsy teo".

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De retour (traduction du début du poème)

Il bruine tant sur les jours de mon cour,
Une pluie y tombe sans discontinuer
Va-t-elle se couvrir et s'emplir de plaintes
La seule minute d'espérance

Le vent d'ouest s'en vient doucement
J'espérais qu'il allait m'apporter de l'encouragement,
Mais il n'est venu que pour se moquer
Ne m'apportant aucun secours.

Soudain d'un nuage blanc,
Surgit le petit arc-en-ciel,
Comme un ami consolateur,
Mon regret s'en est allé : "comme n'ayant jamais été".

Samuel Ratany ("Kalokalo Tatsinanana" - Chants orientaux, recueil posthume) - traduit par F-X mahah sur le site référencé.

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Jacques Rabemananjara, (1913-2005), écrivain, dramaturge, essayiste et poète de langue française, et aussi homme politique de premier plan, est né en à Maroantsetra (Madagascar). Il est l'un des fondateurs et élu député du MDRM (le Mouvement démocratique de la rénovation malgache) en 1946. Il est envoyé, après la révolte de l'année suivante (29 mars 1947 *) à dix ans de travaux forcés, et libéré par l'amnistie de 1956. C'est en 1960 qu"il est élu député, ministre, puis vice-président de la République de Madagascar, avant de s'exiler en France après la révolution de 1972. Il y séjourne jusqu'à sa mort, en 2005, à Paris.

* 29 mars 1947 note du blog lieucommun : Le 29 mars 1947 marque le début de la longue révolte pour l'indépendance (Madagascar est passée de colonie à territoire français d’outre-mer en 1946). La répression par la France fait entre 80 000 et  90 000 morts. L'Histoire de France maintient encore en marge cet épisode peu glorieux appelé "pacification", qui en rappelle d'autres...

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Le premier texte qui suit a une histoire. L'auteur a écrit ce poème-acrostiche en vers libres (lui qui ne l'était pas) durant sa peine de travaux forcés. On y lira, principe même de ce genre de poème, le prénom et le nom d' ESTHER RAVOAHANGY, suivis, comme la signature d'un billet doux, de son prénom à lui, JACQUES.

La petite fille de cette dame, qui ne savair rien de l'acrostiche, a un jour compris le sens de ce poème. Le texte et son commentaire ont été empruntés sur son blog, ici : http://nyhirako.weebly.com

Elle y raconte la touchante découverte : "On commémore le 29 mars 1947 *, et j'ai pris les recueils de Jacques Rabemanjara en ma possession. C'était des vieilles reliures, des vieilles éditions des années 60 de ma grand-mère, grande patriote, compagne de lutte et de prison de Rabemananjara. Elle, c'est Esther Ravoahangy (Toamasina a une rue qui porte son nom). Je sais pas si ma grand-mère a tenu un journal durant son militantisme, durant sa déportation à Nosy Lava [...]. lisez la suite sur son blog

* 29 mars 1947 voir plus haut

Acrostiche du captif

Espoir ! O noble élan du coeur vers la félicité !
Sur quelle plage d'or irons-nous jeter l'ancre au terme de l'Épreuve ?
Tout encore éblouis des visions du large et des remous du firmament,
hisserons-nous la grande voile au mitan du bonheur ? Les âmes délivrées
entonneront avec orgueil l'hymne de l'aventure et des claires ivresses.
Rêve ou simple souhait ! J'ignore mais déjà brille l'étoile du matin.
Rameur habile du destin, je réglerai la marche épique de mon boutre
au gré des houles soudain célébreront la gloire incomparable de la baie.
Venus de quelles profondeurs les souffles brûlants du Tropique
ordonneront leur rythme aux jeux lyriques des élus !
Amazone de la ferveur, toi, tu m'entraineras dans un abîme de vertige.
Hâtez-vous ! Hâtez-vous de sonner, heures divines des délices !
Appels des sens et cris de l'âme en quête du délire ultime de l'étreinte !
Naufrage, O volupté, dans les eaux rouges de la passe où la tempête éclate
en nébuleuses !
Gémiront tour à tour, sous la charge de l'ouragan la coque de la nef et
l'aviron d'acier :
y puissé-je à loisir, suavement, amie, éffeuiller sur ton sein les lentes
fleurs de l'Orchidée !
Je sais que nul présent n'en revêt l'excellence aux yeux de l'héroïne.
Aucune perle, aucun bijoux : la soeur jumelle des sylphides
choisira l'humble offrande où chante la vertu magique des buissons.
Quand donc, O golfe d'ombre, à l'abri du retour offensif des moussons,
Unirai-je en mes mains le double promontoire qui proclame ta grâce !
Enroulés dans les plis royaux de ma bannière, ensemble nous verrons
s'étendre au sol, dieux apaisés, les princes turbulents des fols désirs
incontenus...

Maison de Force de Nosy Lava 12 mars 1950

Jacques Rabemananjara ("Antidote" Présence Africaine, 1961 )

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Les regrets

J’ai voulu retrouver quelque chose de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum ;
Et je suis revenu tout seul au fond des bois.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts.

Le rêve disparu s’agite et me fait signe.
La barrière est franchie où naquit le Passé.
Ô Rampela, regarde au-delà de la ligne :

La lumière s’éteint. L’azur s’est effacé.
Et vois sur le versant nos destins qui s’alignent
Comme de faux ibis dont l’essor s’est lassé.

Je cherche vainement tes pas sur le gazon.
Je murmure ton nom à l’herbe où nous passâmes.
Mais la rose a trahi les vœux de la saison.

Les vents ont dispersé les secrets de nos âmes.
Les lotus dans le puits tombent sans floraison.
Les sables blancs ont bu ton sang avec mes flammes.

Le monde a violé le pacte et le serment.
Les fanes ont surpris les feuilles des ramures.
J’ai beau troubler la sente et couper le sarment,

Tout parle de silence au fond de la clôture.
À l’ombre des remparts tout parle de tourment
Et je meurs sans avoir terminé l’aventure.

Ô Rampela, contemple au-delà de la ligne :
Ton visage me manque et le monde se voile.
La boue a traversé jusqu’au front des étoiles.

Ma Bien-aimée, entends la voix d’outre-rempart :
Mon cœur fond en sanglots et, depuis ton départ,
La vie est devenue un ennui rectiligne.

Et je reviens tout seul, tout seul au fond des bois,
Afin de recueillir un souvenir de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts...

Jacques Rabemananjara ("Sur les marches du soir" éditions Ophrys, Gap - 1940 )

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Poètes d'OUTRE-MER - Les Seychelles

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Les Seychelles 

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carte_Seychelles

Les Seychelles, encore une destination touristique "les pieds dans l'eau", que les touristes en mal de sable fin et de soleil (et suffisamment fortunés), ne choisissent pas pour sa culture, ses traditions ni à fortiori sa littérature. L'archipel des Seychelles, à un millier de kilomètres au nord-est de Madagascar, dans l'Océan Indien occidental, compte une centaine d'îles (Mahé étant la plus importante), représentant un seul état : La République des Seychelles (en créole Repiblik Sesel) , depuis 1976.

Trois langues officielles aux Seychelles : le créole (seychellois), l'anglais, et le français, langue privilégiée des auteurs.

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Paul-Jean Toulet (1867-1920) n'est pas un poète seychellois, mais de passage à Mahé, en 1886, il a écrit ce poème, image convenue de l'île à cette époque - On retrouvera un autre texte de Toulet, cette fois sur l'Île Maurice dans cette même catégorie, et des poèmes de l'auteur sur le thème du paysage ici, toujours sur le blog : PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français :

Mahé (titre proposé)

Mahé des Seychelles, le soir :
Zette est sur son dimanche,
Et sous la mousseline blanche
Brille son mollet noir.

Les cases aux fraîches varangues
Bâillent le long des quais ;
Dans les branches d'un noir bosquet
Etincellent les mangues.

Tandis qu'en ses jardins fleuris
Mystérieuse et belle,
Rêve une pâle demoiselle
Aux chapeaux de Paris.

Paul-Jean Toulet, 1886 (publié dans "Contrerimes", 1921, et "Nouvelles contrerimes", 1936) 

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Antoine Abel (1834-2004) est le poète le plus célèbre de l'île. Il était natif de Mahé, l'île principale de l’archipel. Il publie en 1969 son premier recueil de poésie : "Paille en queue", puis des recueils de contes, dont "Contes et poèmes des Seychelles", en 2004. Il a également écrit des pièces de théâtre.   

Danses d'hier

J'entends encore les staccatos
Le prolongement des sons des tam-tams
Des tam-tams du temps jadis

Alors les collines s'enflamment
Dans la nuit sèche
Les pieds des danseurs
Se baignent dans la fine poussière
De latérite
Et leurs pas scandent sauvagement
Un rythme endiablé

J'entends encore les notes rapides
La voix étouffée du « commandeur »
Se modulant dans l'air tiède du soir.

Alors les échines s'arc-boutent
Les unes aux autres
Et les hanches roulent comme des houles
Les ventres des danseuses voluptueuses
Ondulent lascivement...
Et des voix confuses s'interpellent
Impudemment.

Je perçois toujours les staccatos
Les grondements des "grosses caisses"
Par delà les années de mon enfance ...
Je les porte en moi
Comme des stigmates.

Antoine Abel

 

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Magie Fauré-Vidot, devenue Maggie Vijay-Kumar, poète contemporaine, est née aux Seychelles. Elle écrit ses textes en français. On citera parmi ses écrits, deux recueils de poésie : “Un Grand Coeur Triste”(1983), et “L’Âme Errante” (2003).

Seul (début du poème)

Vent du large qui souffle sur les terres
Soulage les coeurs endoloris
Et ployant sous la souffrance et le pilori
Aide-les à sortir du sanctuaire !

Ouvre-leur toutes grandes tes voiles
Et abrite-les sous ton nuage
Apprends-leur docilement à être sages
Et sous leurs corps en feu tisse tes toiles.

[...]

Marie Fauré-Vidot 



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Poètes d'OUTRE-MER- Saint-Barthélémy - Saint-Martin

Polynésie française - Saint-Barthélémy et Saint-Martin  

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carte_Saint_Barth_Saint_Martin

Saint-Barthélémy (ou Saint-Barth, pour les familiers et les touristes), et Saint-Martin, distantes d'une vingtaine de kilomètres, sont deux petites îles des Petites Antilles, au nord-ouest de la Guadeloupe.

Quand on débarque dans le port de Gustavia ou qu'on atterrit à l'aéroport Saint-Jean de Saint-Barth, on réalise combien d'efforts il faut faire (c'est la même chose à l'île Maurice, à Tahiti, en République Dominicaine, etc), pour sortir de la bulle touristique, qui protège le visiteur de la culture, et même de la vie quotidienne des autochtones. La plage de sable blanc vue du transat sur l'horizon bleu total, le buffet à volonté, et même la piscine pour les réfractaires à un Océan trop commun...
... alors la poésie ... en dehors des cartes postales et des formules répétées sur les coquillages de vitrine ...

 Jean-Marie Lédée, (1954-2009) est pourtant né à Saint Barthélemy. Mais comme la poésie ne paie pas, c'est à compte d'auteur qu"il a publié ses ouvrages, des romans et des recueils de poésie ("Réflexions d’un papivore illettré", essai poétique, en 2002, "Réalités utopiques" en 2005, et "Un nouveau souffle" en 2007), évidemment introuvables, même actuellement épuisés à La Case aux Livres, la librairie de Gustavia (la plus importante bourgade de l'île), au 9 de la rue de la République. Ajoutons qu"il est absent des anthologies, logique commerciale
Et voilà pourquoi on n'a pour le moment aucun texte de l'auteur à vous proposer. Mais on ne renonce pas ...
Si un lecteur de passage pouvait nous en confier un, de passage d'un poème ...

Au lendemain de la disparition de Jean-Marie Lédée, le poète martiniquais Raphaël Confiant (voir au paragraphe Martinique en page 1 de cette catégorie Outre-Mer) raconte sa rencontre avec l'auteur, et rapporte ce que Jean-Marie Lédée lui disait :
" [...] Un auteur saint-barth, ça ne fait pas sérieux aux yeux des éditeurs. A moins d’écrire un guide touristique, on ne vous lit pas, me dit-il un peu amer tout en me tendant le manuscrit de son sixième roman dans le secret espoir que je pourrais le faire publier. [...] Et sache aussi que nous, les St-Barth, on n’a rien à voir avec les Blancs-France. Ha-ha-ha ! D’ailleurs puisque tu dis vouloir revenir, évite surtout la haute saison, quand la baie de Gustavia est encombrée de yatchs de milliardaires. Ah, on ne crache pas sur cette manne ! Elle profite à beaucoup de St-Barth, mais on n’en devient pas pour autant milliardaires à notre tour [...]"
Raphaël Confiant précise : En fait, à St-Barth, deux mondes se côtoient. Celui des riches étrangers et le vrai, celui des natifs, des descendants de Bretons dont une partie parle le créole guadeloupéen et l’autre une manière de patois français, énigme linguistique qui, à ma connaissance, n’a pas été résolue à ce jour.
 [...] Son  écriture appliquée  [l'écriture de Jean-Marie Lédée], faite de pleins et de déliés, me rappelle celle que nous forçait à adopter, à coups de baguette sur la pointe des doigts, nos maîtres d’école dans les années 50-60. Cette écriture me parlera toujours de celui qui devint, en peu de jours, un ami-frère.
Nous nous connaissions par téléphone depuis des lustres et voici que nous nous rencontrions de visu et que nous nous découvrions des goûts communs dans pas mal de domaines [...] .
Je ne doute pas que les proches amis de Jean-Marie Lédée s’emploieront à faire vivre sa mémoire et surtout à republier ses livres, lui, l’écrivain de son île heureuse. J’espère que la Collectivité de St-Barth ne se contentera pas de baptiser une rue de son nom. En Martinique, il existe des rues, voire des écoles, Vincent Placoly ou Xavier Orville, mais les ouvrages de ces deux éminents auteurs sont introuvables en librairie ! Et cela depuis des années…"

texte attendu, mais rien à l'horizon de Saint-Barth pour le moment ... on guette

Jean-Marie Lédée (à venir)

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Georges Cocks dont le nom fait songer à celui d'un vieil aventurier explorateur, est un jeune poète, puisqu'il est né en 1975 sur l'île de Saint-Martin (qu'il quitte à 6 ans pour la sœur Guadeloupe voisine). Après un premier ouvrage, "Kala-Pani" (Comédie théâtrale dramatique), écrit en 2003 mais édité seulement en 2009, il publie "Lettres et Aquarelles"  en décembre 2010, ouvrage de poésies illustrées, comme son nom l'indique. Autres ouvrages : en janvier 2010 "Carnet de route - Voyage en Afrique", et en juin 2010 "Souvenirs d'antan de la Guadeloupe". On retrouve sur son site des éléments de bio et de bibliographie, ainsi que les deux premiers poèmes qui suivent. Le troisième, Éléphants du Sanaga, est directement emprunté au recueil référencé :  

Les barques amoureuses
 
Couchées, à l’ombre d’une cocoteraie sur le sable blanc ;
David et Marie font bronzer leur teint chatoyant,
Nues, elles se plaisent dans ce petit paradis des Saintes,
Triste quand même, de ne pas pouvoir s’offrir une étreinte.

Souvent séparée entre deux mers, loin de leur nid d’amour,
Un petit poisson volant les rassure, tour à tour;
Chaque jour, quand il saute par-dessus la ligne d’horizon,
Il risque de retomber entre deux gigantesques fanons.

Chaque jour, quand elles rentrent, toutes dégoulinantes de sueur,
Elles admirent à travers les palmes, le mélange des couleurs,
Un feu d’artifice, comme une parade nuptiale,
Un couchant radieux, où les grillons ouvrent déjà le bal.

Georges Cocks ("Lettres et Aquarelles", éditions "Books on demand", décembre 2010) - 29 €, en édition limitée, et n'oubliez pas que le prix du livre est fixe)

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Le rêve bleu
 
Le soleil se lève, il faut scruter l’horizon,
La radio, sans cesse épie les conversations,
Mais rien, juste un poisson frit pris dans les antennes,
Un grésillement, qui laisse la chance incertaine.

A chaque bruit de moteur le rideau est tiré,
Sous la bâche bleue on ne peut plus respirer,
Dieu, lui, ferme les yeux, mais les pilotes eux,
Accrochés au manche et la radio, passent aux aveux.

Il suffit d’une lame, et le rêve bleu,
Comme une ancre sans chaîne ne peut,
Trouver mieux que le fond de l’océan
Pour s’écraser rapidement et rouiller lentement.

Terre en vue ! Mais le ciel ne sera pas clément,
Ils viennent tous de perdre leur argent,
Des femmes avec leurs enfants se jettent à la mer,
Elles préfèrent mourir, que retourner à la misère.

Il fallait tenter le coup, même si le rafiot est vieux,
Dans ces cas là, la chance est souvent un destin malicieux,
Un bateau, chargé à craquer, prêt à couler,
Des hommes, toujours prisonniers
D’un rêve qui ne cesse de les tourmenter.

Georges Cocks ("Carnet de route - Voyage en Afrique", éditions "Books on demand", janvier 2010), à se procurer auprès de l'auteur, à l'adresse du site indiquée plus haut, ou en le commandant chez votre libraire - 13 € - n'oubliez pas que le prix du livre est fixe !

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Éléphants du Sanaga
 
Au bord du fleuve Sanaga,
Un éléphanteau et sa mère
Ressentent aussi la misère,
Même si à l'orée du bois
Ils viennent brouter quelques feuilles
Et vont boire à cette eau grisâtre.

De deux ils passent à quatre,
Le troupeau se tient en éveil,
Mais à cette période de l'année
L'eau est aussi rare que l'or,
La sécheresse a tout balayé !
C'est la canicule dehors.

Georges Cocks ("Carnet de route - Voyage en Afrique")



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Poètes d'OUTRE-MER - Nouvelle-Calédonie

Poètes d'Outre-mer

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Océanie - Nouvelle Calédonie 

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caledonie

La Nouvelle-Calédonie, archipel d'Océanie, ancienne colonie française, a acquis un statut d'autonomie, et selon les accords de Nouméa négociés en 1998, un référendum doit décider, à partir de 2014, de son indépendance ou de son maintien dans la République française.

 Les kanak (en français canaques) sont les Mélanésiens autochtones. Le mot "kanak", invariable, signifie "homme".
 
La langue officielle est le français, mais ils parlent de nombreuses langues locales indigènes (dont le drehu, dans les Îles Loyauté), la plupart étant des langues orales.
 
Le drehu possède aujourd'hui une écriture et une grammaire et est enseigné à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. On peut écouter ici un récit en drehu, une des langues kanak parlées en Nouvelle-Calédonie (à Ouvéa).

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Voir plus haut Walis et Futuna

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Déwé Gorodey, née en 1949 est une écrivaine kanak. Elle occupe des fonctions importantes dans le gouvernement Calédonien.

Araucaria

Araucaria
pin colonnaire*
qui troue le ciel de mon pays
de son tronc s'étirant
vers les souvenirs inavoués
de mon peuple humilié
réfugié dans le ciel des prières

pour oublier

Araucaria
arbre à palabres
de clans et tribus trahis
sur cette terre qui est leur
leurs paroles figées
dans ta dure résine solide
je les dirai en face car je ne veux

PAS OUBLIER

Je les écrirai
là où je le pourrai
du mieux que je le pourrai
ici et maintenant car

j'ai beau chercher
la nuit le jour
je ne vois rien d'autre dans le ciel que
pour éclairer ma mémoire

Le pin colonnaire, comme son nom l'indique, est un arbre qui pousse tout en hauteur et qui peut s'élever jusqu'à 50 m.
Dewe Gorodey ("Sous les Cendres des Conques", 1974)

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Le passage ci-dessous est emprunté ici : http://www.ac-noumea.nc/histoire-geo/progexam/doc/placeteroledelafemme.pdf

Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier

Peut-être est-ce depuis ce temps là que, parfois, seule aux champs, j’entends les voix de la Terre. Ces voix de la Terre, enseignait donc ma grand-mère Utê Mûrûnû, n’étaient autres que celles de la mère, celle de la femme. Et elles s’adressaient en premier lieu à nous les femmes qui, mieux que personne, pouvions les comprendre. Porteuses de semences, nous étions lardées d’interdits, marquées de tabous comme autant de pierres pour obstruer la vie. [..] Ädi, perles noires du mariage coutumier, nous étions échangées comme autant de poteries scellant une alliance entre deux guerres. Voies et pistes inter claniques, nous survivions tant bien que mal à nos enfances et à nos pubertés trop souvent violées par des vieillards… »

Peu après le retour à la terre de notre grand-mère Utê Mûrûnû, qui s’éteignit au tout début de ce siècle, nos pères et nos grands-pères m’accompagnèrent chez nos utérins de l’autre coté, pour m’offrir à l’un de nos vieux cousins, polygame dont je devins alors la plus jeune des femmes. [….] J’étais à peine pubère et aucun garçon ne m’avait approchée. Les grands-mères, tantes et soeurs aînées qui étaient là, les premières épouses, se chargèrent de parfaire mon éducation. […] Les unes et les autres me nourrissaient, m’épouillaient, me soignaient. Les unes et les autres m’ordonnaient les tâches quotidiennes, m’emmenaient aux champs, m’initiaient au tissage et à la vannerie, m’apprenaient les récits du clan, les chants et les danses de femmes. Ce fut la plus vieille d’entre elles […] qui m’accompagna au fil des nuits dans la case de notre grand cousin.

Déwé Gorodey ("Utê Mûrûnû, petite fleur de cocotier" -  Grain de sable, EDIPOP, 1994)

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Voici une chanson traditionnelle et sa traduction, empruntées à cette adresse (où on peut même l'écouter) :

http://www.mamalisa.com/fr/nouvellecaledonie.html

Vaka seke ifo (Le bateau est arrivé)

A fia fi e malino de tai
Touy foki o kilo polo aki
Denei de vaka e seke ifo
Fola ou inaghe

Taou imou kilo foki moa mai
O kitea dogou mata gode taghi
Denei de vata e seke ifo
Fola ou inaghe

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 (traduction)

Le bateau est arrivé

Un soir, la mer est calme
En regardant, je m'en vais
Voilà, le bateau est arrivé
A bientôt et au revoir.

Les amoureux regardent l'océan.
Regarde mes yeux, ils sont en larmes
Voilà, le bateau est arrivé
A bientôt et au revoir

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Wanir Wélépane est un poète et homme d'église (pasteur) calédonien kanak, né en 1941. Son prénom "Wanir" signifie "petite lumière" en kanak.
Il est l'auteur du recueil de textes multilingues "Aux vents des îles", accompagnés de photographies de Marie-Jacqueline Begueu (édité par l'Agence de développement de la culture kanak en 1993).

Kwènyii
Wêê
Numèè
Caac
Le mât est planté sur la terre
Dans l'aire de danse
Pour annoncer au peuple la danse sacrée
Prenez vos conques
Soufflez sur les montagnes
Soufflez sur les airs
Soufflez dans les forêts
Et dans les vallées
Pour appeler tout le monde
A danser la danse de la terre.

Wanir Wélépane, (texte emprunté à l'anthologie "Le français est un poème qui voyage" - Éditions Rue du Monde, 2006)

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Les textes qui suivent sont empruntés (avec gratitude) à cette adresse :

http://lemouton.canalblog.com/archives/livres__poesie__bd___/index.html

Nicolas Kurtovitch est né en 1955 à Nouméa.

Contempler le ciel

Contempler la mer éternelle
C'est comme être transporté
D'un seul vol
Au-dessus d'une vallée
Mystérieuse et embrumée.

Le regard se perd
À attendre un signe de vie,
Comme un appel d'en bas
Qu'il est possible de vivre.

Le brouillard la plume la pluie
Peut-être les nuages cachent
L'herbe épaisse.

Nos pas étouffent ceux d'un
Rôdeur joyeux et malin
Venu subrepticement
Ouvrir les portes et les toits.

Qu'entre le vent et ressortent
Les âmes des morts.

Seuls les vivants restent en bas

Contempler le ciel est comme
Vivre l'éternité.

Nicolas Kurtovitch ("L'arme qui me fera vaincre" - Éditions Vent du Sud, 1989

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Jean Mariotti (1901-1975) est un poète de Nouvelle-Calédonie.

Ce texte est extrait d'un poème d'exil.

Nostalgie

 

Quand l’âcre odeur du soir,
De la ville mouillée, monte aux toits de Décembre
(...)
Quand la bise aigre, rasant les murs, se rue avec furie
Transportant en longs couloirs
Les senteurs rances
De Paris qui fricotte la tambouille du soir,
Je songe à mon Océanie.

 

Mon regret vain s’égrène
Du corail caressé par la houle câline
A la senteur si douce
De la brousse violente
Et je crois voir alors,
Perçant les brumes sales
Crevant l’horizon lourd
D’un paysage aux perspectives lentes,
Je crois voir dans le soir
Monter le ciel si clair de mon île natale,
Ciel où l’océan navigue. Irréel concave
Serti de corail. Étincelle
En dérive sous les feux du soleil.

Cette lumière,
Par lambeaux brûle mon cœur gris
Sans le réchauffer
Car je sais, oui, je sens
Puisque, tout ensemble,
Je vois le soleil de midi et
la Croix
du Sud* étincelante,
Je sens que c’est un rêve qui me tourmente,
Que c’est Décembre
Et
Que je suis à Paris.

*La Croix du Sud est une constellation qu'on ne peut voir que dans l'hémisphère sud
Jean Mariotti

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 Pierre Wakaw Gope est né en 1966.

Au rythme du bambou

Eau fluide
Long silence
Nuit creusée
D’un son lourd
Tumulte
Rage
Sourde
Mêlée
Sur la voix du bambou
Le danseur s’élance
Et sa joie relie
La forêt le vent les esprits la Lune
La terre tremble
Clameur
La terre tremble
Poussière de soie
Le danseur s’élance
Soulève
La forêt le vent les esprits la Lune
Et les mêle
            ivre
                   à sa joie

Pierre Wakaw Gope ("S'ouvrir" - éditions L'Herbier de Feu, 1999)

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Denis Pourawa est né en 1974 à Nouméa. On citera le recueil "Téâ Kanaké : l'homme aux cinq vies"  ; "Entre voir, les mots des murs" ; et le dernier en date : "La Tarodière".

Les  extraits de poèmes de l'ouvrage référencé : "Entre voir, les mots des murs" ont été empruntés à cette indispensable adresse déjà sollicitée (copiez-collez le lien) : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/pourawa_entrevoir.html

Témoin
Chacun l'a vécue
Une histoire de terre revendiquée
De rêve désemparé
D'habitation carbonisée
D'effort blessé

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Rosée du chemin
Quand tu lèches le grand matin
Gonfle nos vies entre tes mains
Nous t'aimons libre
Rosée du chemin
Sans cesse tu renais
Dans la magie d'un monde aîné
Amour et longue nuit
Xwi xwâî rè ngêê pa dopua
Kè va fa xëtë têpe rè nèjâârèköö
Mè ngêê nöö va xwèrii rö
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Crache ton venin sur ces murs de béton
Frappe du poing et que gicle ton sang
Tiens-toi debout, à genoux sur ton ombre
Respecte le danger et ne souffre jamais
Le premier respire avec dignité
Le second renifle sa fierté
Le troisième cherche
Trouve
Chaussure à son pied
Dans cette terre plus qu'ailleurs
Respecte et ne doute jamais.

Denis Pourawa (extraits de l'ouvrage "Entre voir : les mots des murs" - poèmes accompagnés de photographies de Tokiko - L'Herbier de feu - Grain de sable, 2006)

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L'île de Tiga (Toka Nod) est réputée en Nouvelle-Calédonie pour la qualité de ses chants et de ses danses traditionnels :

Berceuse de la chenille (comptine chantée)

Chenille, chenille,
Si tu vas à la mer,
Si tu reviens encore,
Ferme, ferme de tes doigts
Les deux yeux de bébé.

Le sommeil te mange les yeux.
Dors, petit.

Anonyme - Toka Nod (île de Tiga, Nouvelle-Calédonie)

Texte original :

Wa’eni wa’eni
Thahue ricele
Thahue lo yawe
Cani cani lu ore rue
Vaegogo ni wamoro

Mere Kweremeu
Nikwêrê miaro.


 

 

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Poètes d'OUTRE-MER - Terres Australes et Antarctiques françaises

Poètes d'Outre-mer

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Terres Australes et Antarctiques françaises 

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taaf

Les Terres Australes et Antarctiques françaises, comprennent des îles situées au sud de l'océan Indien : les îles Kerguelen (volcaniques), les îles Crozet (classées réserve naturelle,dont la faune est protégée), ces deux régions étant essentiellement occupées par des stations scientifiques d'observation. deux autres îles dans la même région : les îles Saint-Paul (quelques îlots pour la plupart dans le canal du Mozambique) et l'île d'Amsterdam, en Terre-Adélie, toutes deux volcaniques, sans habitants résidents, mais où se sont également implantées des bases scientifiques.

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On trouvera des poèmes sur les paysages régions froides désertiques d'auteurs français en fouillant dans la catégorie PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français ou en traduction dans la catégorie  PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES - traductions (Canada, Inuits en particulier).
Voir aussi le poème "La vallée blanche", de Kenneth White, en bas de page de la catégorie PRINT POÈTES 11 : Butor Depestre Velter White



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Poètes d'OUTRE-MER - Polynésie française

Poètes d'Outre-mer

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Polynésie française

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polynesie

La Polynésie française comprend environ 120 îles, d’origine volcanique ou corallienne, dispersées sur une étendue comparable à celle du continent européen.
Cinq archipels comprennent ces territoires :

  • L’archipel des Îles de la Société, où se trouvent les Iles du Vent (Tahiti, la plus peuplée, avec Papeete pour capitale, Moorea et Tetiaroa) et les Iles Sous le Vent (Raiatea, Tahaa, Huahine, Bora Bora et Maupiti).
  • L’archipel des Marquises, qui comprend une douzaine d’îles.
  • L’archipel des Australes, L’archipel des Tuamotu, et L’archipel des Gambier.

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C'est aux Marquises, l'île définitive de Paul Gauguin, que Jacques Brel a décidé de finir ses jours (voir le texte 'Les Marquises" dans la catégorie PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français).

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Leconte de Lisle, qui a aussi "chanté" l'île de La Réunion, et Victor Segalen, célèbres poètes français, ont écrit sur la Polynésie, en particulier sur Tahiti, l'île-phare, le joyau revendiqué de l'archipel. On trouvera à leur paragraphe quelques textes sur le thème du paysage dans la catégorie  PRINT POÈTES 11 : PAYSAGES en français

Henri Hiro  (1944-1990) est né à Huahine, l'une des îles Sous-le-Vent, qui font partie de l'archipel des îles de la Société. C'est un écrivain, poète, dramaturge et cinéaste, en révolte contre le colonialisme et l'exploitation des ressources locales, revendiquant une identité polynésienne.
"Figure emblématique de la Polynésie, Henri Hiro a essayé de lutter toute sa vie pour la sauvegarde ainsi que la réhabilitation de  la culture ma’ohi, et en a revalorisé les fondements identitaires dissipés." (site http://www.hiroa.pf)

Un poème en forme de fable :

Le pêcheur de la nuit

Le paresseux se remarque entre tous
Les nuits poissonneuses, il ne s’en soucie guère,
La nuit sans poisson, c’est tout ce qu’il désire.
Chasser les mouches, c’est là ce qui l’occupe,
Pêcheur de la pêche des autres,
c’est son métier,
profiter de la  moisson d’autrui.

Le courageux se démarque de tous,
Les nuits poissonneuses sont
son spectacle favori,
et les nuits sans poisson, il les met en attente.
Réparer son filet, c’est son travail,
conserver son poisson dans un vivier
c’est son métier,
profiter de sa propre moisson.

Le soir de la première nuit de Taaroa,
nos deux  hommes se distinguent.
Il y a l’homme des ténèbres
et l’homme civilisé.

Henri Hiro ("Message Poétique", Éditions Haere Po, 1990)

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Sur le site des éditions Haere Po cet extrait d'un des poèmes du recueil cité, bilingue.
"Pour assurer la continuité [culturelle], il faut que le Polynésien se mette à écrire… il doit écrire et ainsi s’exprimer, peu importe que ce soit en reo ma’ohi, en français ou en anglais, l’important est qu’il s’exprime."  (Henri Hiro)

Qu’en sera-t-il ? […]

Ceci est une prière !
Oh, l’amour de mon pays,
dont le flot sans relâche a baigné ma jeunesse
en son âge le plus tendre !
Qu’il oigne encore mon corps tout mortel,
Et vive cet amour !
Vive ! Vive ! Vive encore et toujours !
Qu’il vive et abreuve ma terre natale,
Pour que fleurissent en leur essaim
Les enfants de ce sol,
enfants de mon pays.

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traduction

E aha atu ra ?
[…]
Eiaha na pai !
Te here o to u aia i tavai ia u mai te hii mai i apiti
mai i to u nei tino tahuti.
E, ia vai a, e ia vai a !
E, ia vai a, e ia vai noa atu a !
Ei para haamaitai i to u aia tumu,
ia ruperupe, e ia hotu te huaai,
no to u nei aia.

Henri Hiro ("Message Poétique", Éditions Haere Po, 1990)

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Bobby Holcomb  (1944-1991) était natif d'Hawaï (Hawaï est un État des États-Unis situé dans l'océan Pacifique, à environ 3 900 kilomètres au sud-ouest de San Francisco). Il s'est installé en 1976 à Huahine, cette île qui a vu naître Henri Hiro (ci-dessus). Il adopte la langue et la culture tahitiennes, et est considéré comme un des artistes majeurs de la Polynésie. C'est un auteur-compositeur-interprète, de style reggae, et un peintre.

Trois chansons, dont la première en anglais et en tahitien, sans traduction. Les textes et leurs traductions (la traduction de la dernière chanson a été adaptée par lieucommun) sont empruntés au site http://www.polynesiepassion.net/   :

My island home

Six Years I've lived in the desert


And every night I dream of the sea

They say home is where you find it

But this place ever satisfy me.

E ono matahiti i te faeara'a

I roto i te mete para

 Teie ta'u vahi horo'a hia

E vahi ra, aura'a ore.

Chorus :

 To'u fenua

To'u fenua ti'ai mai ia'u

My island home

My island home is awaiting for me.

For I come from the saltwater people

We always lived by the sea

Now I'm out here west of Alice Springs

With a wife and a family.

E tama ho'i au no te miti

Ua ora ho'i te reira vahi

Faaea nei au i nia moua

E ta'u vahine, e ta'u tamarii.
(Chorus)

In the evening the dry winds blow

From the hills and across the plains

I close my eyes and I'm standing
In a boat on the sea again.

Tape'a atu vau ta'u omore

Mana'o atu ra vau

 Ua ora ho'i au

 To'u fenua ti'ai mai ia'u.
(Chorus)

Bobby Holcomb

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Ancêtre

La mer est là.
Chacun peut y pêcher
La terre est là
Chacun peut la cultiver
Ma'ohi tu ne
Mourras jamais de faim.
Ancêtre, ancêtre, ê
Dans les îles
Tes enfants préservent
Ton mode de vie.
Mais hélas
Nous vivons une époque nouvelle
L'époque de la facilité
Où la parole peut tout réaliser
Mais cela n'est qu'apparence
Ma'ohi
Tu es pris au piège.
Ancêtre, ancêtre, ê
Ne t'inquiète pas
Tes enfants respecteront
Ton oeuvre.
Mais...
Où est le temps
De l'abondance
Et des bienfaits que
Nous donnait la nature
Tout périt peu à peu.
Ancêtre, ancêtre, ê
Il semble que, lentement
La nature veuille reprendre
Tous ses dons.

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Tupuna Tupuna e

Val noa ra te tai
Taata tana tautai
Val roa ra te fenua
Taata tana faapu
Maohi e aore hoi oe
E pohe ! te poia.
Tupuna Tupuna e
Na te mau motu
Aupuru noa ra to hua'ai
To oe oraraa (Tahito).
E inaha...
Tau api teie o
Te tau o te ohie
Tao'a parau noa
Te faahiahia ra'a
Maohi e ua roohia oe
E te maramarama.
Tupuna Tupuna e
A tia noa atura
Faatura noa ra to hua'ai
Ta oe ! ha'a mai.
Are'a ra...
Tei hea atura ra
Te mau tau auhune
Te mau faufa'a rahi.
Ta te Natura
E horo'a nei, aue ho'i e
Te mau rii rii noa atura
Tupuna Tupuna e
Mai te mea atura
Te rave rii maru noa atura
Ta natura i tona mau maitai. 
 

Bobby Holcomb (traduction présentée sur le site

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Orio te atua

Vahine no te moana
Tautai rava’i
Tape’a ta’oe ofe
Hi’o 'oe na te a’au
Orio atua vahine
Orio, Orio e
A ho’i mai uta nei
Afai mai te faufa’a
No te moana nui e
No te moana nui e
Orio te atua
Tane no te moana
Ohopu e te a’ahi
Tape’a ta’oe ofe
Hi’o 'oe i tua
Orio atua tana
No te moana nui e
No Maeva nui e
Orio te atua
Vahine no te moana
Tautai rava’i
Orio te atua
Tane no te moana
Ohopu e te a’ahi
Orio, Orio e
A ho’i mai uta nei
Afai mai te faufa’a
No Maeva nui e

Bobby Holcomb

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Orio est le dieu polynésien, ici parfois appelé déesse, de la mer et de ses ressources. Maeva, qui signifie "bienvenue" en tahitien, vient du canaque, langue Néo-Calédonienne. Il semble que le poète appelle la mer de ce nom, Maeva   :

Orio

Orio, dieu de la mer
Orio, déesse de la mer
pêcheur
maintiens ta canne de bambou
tu pêches sur le récif

Orio, dieu de la mer
Orio, déesse de la mer
reviens au rivage
apporte des richesses
de la mer profonde

de la mer profonde

Orio, dieu
de la mer
de la bonite et du thon
maintiens ta canne de bambou
tu pêches au large

Orio, dieu
de la mer profonde
de la grande Maeva
Orio, dieu de la mer
Orio, déesse de la mer
pêcheur

Orio, dieu
de la mer
de la bonite et du thon
reviens au rivage
apporte des richesses
de la grande Maeva

Bobby Holcomb - L'adaptation en français de cette chanson est proposée par lieucommun



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