lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

050507

Printemps des poètes 2008 : Éloge de l'autre

 sens_interdit_sourire_et_tristeLes textes publiés n'ont pas tous fait l'objet d'une demande d' autorisation.
  Les ayants droit peuvent nous en demander le retrait. 

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dess_V_enfantPhoto Lieucommun
Le thème proposé cette année est décliné en trois mots : carrefours, croisements, métissages ; avec en exergue ce passage d'un poème d'Andrée Chedid, romancière et poétesse française née au Liban en 1920 :
"Toi / Qui que tu sois / Je te suis bien plus proche qu'étranger".
L'autre, les autres, la différence, l'ouverture au monde, les échanges et la fraternité.

"L'Éloge de l'autre" réunit ci-dessous des textes de poètes de langue française * sur le thème de "l'autre", pris dans un sens très large.
*Auteurs francophones de France, Belgique (provisoirement), etc ... Les auteurs de langue française appartenant à d'autres cultures (langues régionales, territoires et départements d'Outre-Mer, Afrique ...) sont rangés dans  PRINT POÈTES 2008 : L'AUTRE (Monde)
Le blog ne permettant pas de créer des sous-catégories, les textes sont présentés ci-dessous dans l'ordre alphabétique des auteurs, en jouant sur les dates des messages et les niveaux de difficulté ne sont pas différenciés.


Posté par de passage à 12:20 - PRINT POÈTES 2008 : L'AUTRE (France) - Permalien [#]

040507

Poésie de langue française pour "l'Éloge de l'autre"

- SOMMAIRE -

  • Comptines d'ici : textes divers - comptines de Corinne Albaut

  • Pierre Albert-Birot : Admiration - Soyez bons - Chatterie
  • Max Alhau : Amis de toute part - Sa patrie
  • Marc Alyn : L'enfant de lune - Deux mille et des poussières - Bulletin de santé
  • Guillaume Apollinaire : Le dromadaire - Saltimbanques
  • Huguette Amundsen : J'ai vu ...
  • Louis Aragon : Un jour un jour - La rose et le réséda 
  • Charles Baudelaire : L'étranger - L'albatros  - L'Homme et la mer 

page 2 (clic)

  • Marcel Béalu : L'anneau
  • Alain Bosquet : Passage d'un poète - Un enfant m'a dit - La trompe de l'éléphant
  • Alain Boudet : J'ai crabouillé ... - Elle souffle sur la lune ..
  • Michel Bühler : Étranger
  • Michel Butor : Lectures transatlantiques - Outre-Harrar - Terres africaines
  • René-Guy Cadou  : Les fusillés de Châteaubriant - Un homme  
  • Maurice Carême : Il porte un oiseau dans son cœur - Belle de jour ... - Bonté
  • René Char  : Le martinet - La Sorgue  
  • Jacques Charpentreau : Les beaux métiers - La chevauchée -  Et demain ? - La réunion de famille
  • Andrée Chedid : Toi-Moi - Cet instant - L'autre - Le Secret

page 3 (clic)

  • Georges-Emmanuel Clancier : Je suis celui qui pourrait être - Vieux berger - Vieil homme du futur - Les ajoncs, la pierraille - Escales - Le roi de l'île - Mes amis - Le guet
  •  Pierre Coran : Fakir bègue
  • Michelle Daufresne : Petites ombres
  • Lucie Delarue-Mardrus : Mauvaise rencontre
  • Marceline Desbordes-Valmore : À  mes enfants - Un nouveau-né
  • Robert Desnos : Le carré pointu - Par un point situé sur un plan ... -   Conte de fée - Le souci -  L'anneau de Moebius -  Demain - C'était un bon copain - Couplets de la rue Saint-Martin - Ma sirène - L'hippocampe - La fourmi
  • Jean-Pierre Develle : Autocritique
  • Paul Éluard : Et un sourire - Bonne justice - Le miroir d'un moment - Monde ébloui, Monde étourdi - Je te l'ai dit - Le droit le devoir de vivre - La terre est bleue
  • Pierre Emmanuel  : Hymne de la Liberté - Interrogatoire  - L'étranger
  • Paul Fort : La ronde autour du monde

 page 4 (clic)

  • André Frédérique : Exercices de logique - Seconde classe - La face
  • Pierre Gamarra : Barcarolle dans la ville
  • Philippe Garnier : Le vendeur de murmures
  • Robert Gélis : Portrait de l'autre - Visite - Rencontre 
  • Rosemonde Gérard : Bonne année !
  • Eugène Guillevic  : voir PRINTEMPS des POÈTES 2008 : GUILLEVIC 
  • José María de Heredia : Les conquérants
  • Victor Hugo : Chanson de grand-père - Le semeur - L'ogre - Mes deux filles - Après la bataille - Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent
  • Max Jacob : Amour du prochain
  • Lucien Jacques : Credo
  • Francis Jammes : J'aime l'âne - Ce sont les travaux des hommes - Le facteur

 page 5 (clic)

  • Georges Jean : La ville inconnue - Dans un bistrot ...
  • Patrick Joquel : Que sais-tu des rêves du lézard ? - Un silencieux brochet - Le igloo - Pas seul au monde 
  • Jean Joubert :  Le veilleur solitaire
  • Henri Kréa :  Jamais toujours encore
  • Abdellatif Laâbi :  Jardinier de l'âme - Il y a un cannibale qui me lit
  • Jean de La Fontaine :  Les deux amis
  • Armand Lanoux : Quelqu'un
  • Robert Lohro (Lionel Ray) : Comme un château défait (titre du recueil)
  • Bernard Lorraine :  Au début ... - Le tapissier et le pâtissier
  • Pierre Menanteau : Qu'elle est belle la Terre - Le vieux et son chien

page 6 (clic)

  • Henri Michaux : Mes occupations
  • Jean-Luc Moreau : Si - L'oncle Octave
  • Alfred de Musset : À mon frère revenant d'Italie
  • René de Obaldia : Grand'mère - Dimanche
  • Claude Le Petit : Le poète crotté 
  • Michel Piquemal : La vieille dame
  • Gisèle Prassinos : L'insatisfait
  • Jacques Prévert : Étranges étrangers - Droit de regard L'amiral -  Et la fête continue - Le cancre -  Les belles familles -  Cortège -  Quelqu'un -  Enfants de la haute ville -  Destiné -  J'ai vu passer un homme -  Un petit mendiant -  Frontières - Tant bien que mal - Un beau matin - Le désespoir est assis sur un banc
  • Raymond Queneau : Cris de Paris - L'espèce humaine - Quelqu'un
  • Charles Le Quintrec : L'enfant

page 7 (clic)

  • Paul-Louis Rossi : Les enfants crient
  • Jacques Roubaud : L'autre - Je pense à toi
  • Rutebeuf  : La complainte
  • Claude Roy : Jamais je ne pourrai - Limerick des gens excessivement polis - Étourdis étourneaux
  • Robert Sabatier : Les semblables
  • Pierrette Sartin : L'ami - L'amitié
  • Pierre Seghers  : Les hommes
  • Alain Serres : Toi-même
  • Jean-Pierre Siméon : La différence - Lettre aux gens très sages - Tu ne veux plus tu voudrais - Racistes
  • Philippe Soupault : C'est demain dimanche - Mélancolie, mélancolie - Au crépuscule 

page 8 (clic)

  • Jules Supervielle : Je caresse la mappemonde - Plein ciel (Corrigé) - Le double - Figures - Visages de la rue
  • Jean Tardieu : Les erreurs - La môme néant - Conversation -  Étude de voix d'enfant - Les difficultés essentielles - Monsieur interroge Monsieur - Voyage avec Monsieur Monsieur -  Le chevalier à l'armure étincelante
  • Jean-Claude Tournay : Ma table
  • Jean-Claude Touzeil : Minutie - Au bout du monde
  • Émile Verhaeren : L'effort - À la gloire du vent - Aux moines - Chanson de fou
  • François Villon : Ballade des dames du temps jadis
  • Paul Vincensini : Toujours et Jamais - Moi l'hiver, je pense

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010507

"L'autre" - COMPTINES D'ICI

Quelques comptines ou petits poèmes sur "l'autre", les autres, personnes et animaux dignes d'éloges, mais pas toujours ...
Les titres sont pour la plupart suggérés.

La famille Hurluberlu

Dans la famille Hurluberlu
Il y a dix chiens et dix tortues
Où sont les chiens ?
on n'en sait rien !
Et les tortues ?
On ne sait plus !

anonyme

Bonjour

Bonjour, mon p'tit amour.
S'il te plaît, mon p'tit bébé.
Merci, mon p'tit chéri.
Pardon, mon p'tit mignon.
Coucou, mon  p'tit loup.
A tout à l'heure, mon p'tit cœur.
A bientôt, mon p'tit oiseau.
Au revoir, Mon p'tit canard.
Bonne nuit, mon p'tit ami.
A demain, mon p'tit lapin.

anonyme

Bonjour madame

Bonjour madame, comment ça va ?
Ça va pas mal et votre mari ?
Il est malade à la salade
Il est guéri au céleri

anonyme ("Petites comptines pour tous les jours" - Nathan)

Mère-grand

Mère-grand
Tricote en chantant ;
Avec la laine verte
Elle fait des chaussettes,
Avec la laine grise
Elle fait une chemise,
Avec la laine rouge
Elle fait un grand pull,
Avec toutes ses laines
Elle fait des mitaines.

anonyme ("Petites comptines pour tous les jours" - Nathan)


Deux amis

Une petite chouette
A perdu ses lunettes.
Elle bute partout
Et n'y voit rien du tout !
Un tout petit lapin
Lui montre le chemin
Et, la main dans la main,
Ils vont prendre le train.

Claude Clément ("Petites comptines pour tous les jours" - Nathan)


Corinne Albaut est présentée ici sur ce blog, avec d'autres comptines.

Les pompiers

Toute la forêt crépite,
les flammèches se précipitent
sur les branches résignées
des pins qu"elles vont dévorer.

Et les pompiers se démènent,
se déploient, font une chaîne,
brandissant leurs lances à eau
pour noyer le brasero.

Bravant l'infernale fournaise,
piétinant le sol de braises,
ils se battent sans répit
tout le jour et toute la nuit,
tout le jour et toute la nuit,
tout le jour et toute la nuit ...

Corinne Albaut ("Comptines des métiers" - Bayard Jeunesse)


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"L'autre" - Pierre Albert-Birot

Pierre Albert-Birot (1876-1967), est un écrivain, metteur en scène et dramaturge de théâtre, et poète. Sculpteur aussi avec "La veuve", oeuvre monumentale commandée par l'état.
livre_GrabinoulorIl a côtoyé, dans la revue SIC (Sons, Idées, Couleurs et Formes) dont il est le fondateur, Guillaume Apollinaire, Louis Aragon, Max Jacob, Pierre Reverdy, Philippe Soupault, Tristan Tzara ... Proche des surréalistes, sans vraiment appartenir à ce mouvement, il joue avec les mots, les sons et les graphies.
Il écrit le premier livre Grabinoulor, son œuvre majeure, en 1921, et en poursuivra  la construction jusqu'à sa disparition en 1967. Les Six Livres de Grabinoulor, paru aux éditions jean-michel place en 1991, constituent une épopée inclassable : Grabinoulor, héros imaginatif et utopiste, traverse époques, espaces et situations sans jamais vieillir. Ce roman-poésie fleuve d'un millier de pages (ci-dessous un passage) est écrit sans aucune ponctuation, car, dit l'auteur :
"Un bon coeur bat de la naissance à la mort, un coeur qui a des points est un coeur malade".

Admiration

J'ai été devant les maisons de la ville
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les roues et les machines
Et j'ai dit C'est admirable
Et j'ai été devant les monts immobiles
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les mers bleues les mers vertes
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant les arbres des forêts
Et j'ai dit C'est admirable
Et j'ai été devant les grosses bêtes
Et j'ai dit C'est admirable
Et j'ai été devant les petites bêtes
Et j'ai dit C'est admirable
Et j'ai été devant les femmes
Et j'ai dit C'est admirable
Et j'ai été devant les hommes
Et j'ai dit C'est admirable
J'ai été devant l'ombre

Et j'ai dit C'est admirable
Et devant la lumière
Et j'ai dit C'est admirable

Parce que j'ai regardé

Pierre Albert-Birot ("Grabinoulor - réédité aux éditions jean-michel place, 2007) - absence de ponctuation respectée


Grabinoulor est actuellement joué en spectacle théâtral ou proposé en lecture publique. On trouve un poème "à crier et à danser", du même auteur, qui clôt le spectacle, présenté ici : http://theatre.cinemaniacs.be

Poème à crier et à danser

êêêê    èèè     éé
a   ouou        a   ouou        êê
(1) Bing - - - - - - - - - bing - - - - - - - -
(1) brrrrrrr  - - - - brrrrrrrr         tzinnn
(1) ô - - - - ô - - - - ôôô
a  iii     a  iii     a  iii        i   i   i
âo     âo     âo     âo     âo     âo      tzinnn
âo     âo     âo     âo     âo     âo      tzinnn
rrrrrrrrr          rrrrrrrrr
rrrrrrrr
(2) ououououououououououou
(3) uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu
i

notes de l'auteur : (1) prolonger le son - (2) mettre la main en soupape sur la bouche - (3) mettre la main en porte-voix
Pierre Albert-Birot ("Poème à crier et à danser" - chant 3 - ces poèmes sont parus en 1917 dans la revue SIC).


Pour revenir à "l'éloge de l'autre", et parce que Pierre Albert-Birot ne se réduit pas à Grabinoulor, voici un autre texte :

Soyez bons

Soyez bons pour les passéistes
Ils sont si doux ces innocents
Quand ils nous traitent de fumistes
Avec des airs si bien pensants

S’ils sont parfois d’humeur béchante*
Soyez bons et indulgents
Elle est plus bête que méchante
La bêche de ces pauvres gens
Ils sont déjà bien trop à plaindre
D’avoir pareille infirmité
Qu’ils n’aient au moins plus rien à craindre
De notre supériorité
Soyez bons pour les passéistes
Donnez un sourire en passant
Quand ils vous traitent de fumistes
Ils sont si doux ces innocents

* c'est le mot
Pierre Albert-Birot  ("La Lune ou le Livre des poèmes",1926 - réédité avec présentation et notes d’Arlette Albert-Birot aux éditions Rougerie, 1992)


Chatterie

Chat chat chatte
Noir et blanc
Jour couchant
Prends ma patte
Dans ta main
Trop humain
Trop humain
Trop félin
Trop félin
Ton nez rose
Me repose
Des maisons
Des raisons
Mes prisons
Tu t'en fiches
Tu te niches
Sur mon cou
Ton miaou
Me câline
Dodeline
Ton ronron
Me fait rond
Le coeur blond
Amoureuse
Et frileuse
Tu me dis
Mon ami
L'heure sonne
Mais personne
Que nous deux
Poil soyeux
Qui se joue
Sur ma joue
L'allumeur
Le bruit meurt
Chatte et homme
Font un somme
Plus un bruit
C'est la nuit            

Pierre Albert-Birot ("Les amusements naturels" - éditions Rougerie, 1985)



 

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"L'autre" - Max Alhau

Auteur de poésies et de nouvelles, traducteur de poètes hispaniques sud-américains, Max Alhau est né en 1936 à Paris.

Ce texte est déjà présent dans la catégorie UNE SAISON en POÉSIE - été :

Amis de toute part*

Amis de toute part
reviendrai-je chez vous
partager vos paroles.
Vous m'êtes une fête
sans cesse commencée.
Avec vous je célèbre
l'été qui se prolonge
la moisson continue
gardée au fond des soirs.

Amis de toute part
je vous offre le feu
ma soif et ce poème.

Max Alhau (inédit pour la revue "Poésie 1" - "L'enfant et la poésie" n° 28-29 janvier-février 1973)
* orthographe et ponctuation respectées


Sa patrie (titre proposé)

On choisit sa patrie
à la mesure d'un sentier,
d'une alouette qui grisolle,
d'un éclat d'ombre dans un jardin.
Ceux qui nous accueillent
ne nous connaissent pas.
Ils longent notre destin à contre-courant
et nous font signe d'approcher.
Nous sommes déjà en pays conquis,
liés à nos racines premières,
arbres de sang et de paroles.

L'intérieur de la maison,
même si les murs se sont effondrés,
nous l'occupons de plein gré.

Nous résidons ici en toute confiance.

(Extrait de "Nulle autre saison" - L'Arbre à paroles, 2002)



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"L'autre" - Marc Alyn

Marc Alyn est né en 1937. Il est romancier (Le Déplacement, 1964) et poète (une vingtaine de recueils, dont Le Temps des autres, prix Max Jacob 1957 ; Les Alphabets de Feu, Grand Prix de Poésie de l'Académie Française, 1994).
Il est aussi critique d'art, essayiste (Le Piéton de Venise, "roman contemporain", prix Henri-de-Régnier 2005 de l'Académie française) et auteur d'un "opéra-verbe" (Le Grand Labyrinthe, 1971).

"Je crois en l'homme simplement
pour sa résistance à la nuit ..."

L'enfant de lune

La lune en maraude au coeur des vergers
Grimpait aux pommiers en jupon d'argent ;
Surgirent des chiens rauques, déchaînés :
La lune s'enfuit, laissant un enfant.

Il vint avec nous en classe au village,
Tout à fait semblable aux autres garçons
Sauf cette clarté nimbant son visage
Sous le feu de joie de ses cheveux blonds.

Il aimait la pluie, les sources, les marbres,
Tout ce qui ruisselle et ce qui reluit ;
Le soir il veillait très tard sous les arbres
Regardant tomber lentement la nuit.

La lune en maraude au cœur des vergers
Vint chercher l'enfant un soir gris d'automne :
Vite, il s'envola. J'entends à jamais
Le bruit de son aile amie qui frissonne.

Marc Alyn


Le regard de Marc Alyn sur le siècle et les hommes :

Deux mille et des poussières

je raye un millénaire sur le calendrier.
- Comment trouvez-vous cette vie ? - Palpitante !
-  Et ce siècle ? - Passable.
L'éternité ne fait pas son âge, ce matin
Et moi, poète confidentiel d'une langue partout étrangère,
Je vous dis que les rues regorgent d'êtres qui n'ont jamais vécu
Et prennent néanmoins la mort en marche ainsi qu'un autobus
Pour des odyssées sans issue vers d'abstraites Sibéries ou de scabreuses Babylones.
Ceux qui n'existèrent qu'à reculons, nourris d'absence et d'avenir posthume
Savent combien il est dangereux de lancer des prières aux dieux
Ou de glisser son âme entre les grilles à portée de leurs griffes.
Serons-nous remboursés à la fin du spectacle ?
Vagabond de l'entre-deux-mondes, je guette les oiseaux qui saccagent le ciel.
L'automne a mis partout des fruits qui te ressemblent.

Marc Alyn ("dans la revue Poésie-Première n° 15)


Bulletin de santé (extrait)
...
Ma tour d’ivoire c’est la rue
où se pressent des inconnus
guidés chacun par leur misère
chacun la sienne pas de jaloux !

Je ne suis pas un alchimiste
Je ne transforme rien en rien
simplement je suis mon chemin
semant des graines dans les ruines

Toutes ces pierres sous mes pas
me sont précieuses et nécessaires
je suis riche de cette terre
qu’un jour de pluie on me donna

Je n'ai pas besoin des nuages
pour alimenter ma chanson !
Mon cœur est plein de ciel
mon regard de chants d'oiseaux

Je crois en l'homme simplement
pour sa résistance à la nuit
...

Marc Alyn ("Liberté de voir" - éditions Terre de Feu - et dans 'Poèmes à dire" choisis par Daniel Gélin - Seghers, 1974)


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"L'autre" - Huguette Amundsen

J’ai vu …

J'ai appelé le terrassier
il marchait à cloche-pied
j'ai appelé le moissonneur
il jurait comme un voleur
j'ai appelé le cordonnier
il jetait tous ses souliers
alors je m'en suis allée
j'ai vu des hannetons
tâtonnant en rond
j'ai vu des limaces
faire la grimace
j'ai vu une libellule
très crédule
puis me penchant encore
j'ai vu un chou-fleur
chercher l'heure
j'ai vu un artichaut
qui rêvait d'être au chaud
chemin faisant
j'ai vu un lampadaire
le nez en l'air
j'ai vu un vélo
près de l'eau
j'ai vu un canard
en retard
j'ai vu un lapin
jouer au crincrin
puis j'ai vu des gens
mécontents
car ils ne voyaient rien.

Huguette Amundsen


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"L'autre" - Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire (1880-1918) écrit ses premiers poèmes à l'âge de 17 ans.
Ami de Picasso et de Max Jacob, il rencontre ensuite Marie Laurencin, pour qui il écrit d'autres poèmes. Au début de la guerre de 14, mobilisé, il entretient une liaison avec Lou ( Louise de Coligny-Chatillon) (Correspondance et "Poèmes à Lou". Il est blessé en 1916 à la tête par un éclat d'obus.
Il termine "Calligrammes" en 1917. Ce dernier recueil d'Apollinaire sera publié en avril 1918. C'est finalement de la grippe espagnole (une terrible épidémie) qu'il meurt en novembre de la même année.


Le dromadaire

Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d'Alfaroubeira
Courut le monde et l'admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j'avais quatre dromadaires.

Guillaume Apollinaire ("Le Bestiaire ou cortège d'Orphée" dans "Alcools" - 1913) 


Saltimbanques
                         à Louis Dumur

Dans la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume Apollinaire ("Alcools" - 1913)



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"L'autre" - Louis Aragon

La poésie de Louis Aragon (1897-1982) appartient au surréalisme, dont il est un des fondateurs, avec André Breton et Philippe Soupault.
Il adhère au Parti communiste et s'engage dans la Résistance contre le nazisme pendant la Seconde guerre mondiale.
Son amour pour Elsa Triolet, romancière (1896-1970), traverse et illumine son oeuvre poétique. Un des recueils d'Aragon s'intitule Le Fou d'Elsa (1963). On peut citer d'autres recueils : Cantique à Elsa (1942) - Les Yeux d'Elsa (1942) - Elsa (1959) - Il ne m'est Paris que d'Elsa (1964) ...
Aragon est aussi romancier (Le Paysan de Paris - Les beaux quartiers - Les Communistes, Les Voyageurs de l'Impériale ...)
On trouvera des poèmes d'Aragon sur ce blog dans d'autres catégories.

Un jour un jour

Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages

Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Louis Aragon (extrait de "Fable du navigateur et du poète", chapitre "La grotte" dans le recueil "Le fou d'Elsa" - Seghers 1963)


Publié en 1946, c'est dans le recueil "La Diane française" poésies écrites pendant la guerre, textes de Résistance, qu"on trouve le poème ci-dessous. Il est dédié à  Guy Môquet, Gabriel Péri, Honoré d'Estienne d'Orves et Gilbert Dru, qui ont payé de leur vie, qu'ils soient croyants ou non-croyants, leur engagement de Résistants.

La rose et le réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

Louis Aragon ("La Diane française")


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"L'autre" - Charles Baudelaire

Charles Baudelaire (1821-1867)

... "Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère !"

L'étranger

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta sœur ou bien ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire ("Petits poèmes en prose" 1869)


L'albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)


L'Homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets ;
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, Ô frères implacables !

Charles Baudelaire ("Les Fleurs du Mal" - 1857)


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