lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

290407

"L'autre" - André Frédérique

On trouve les textes d'André Frédérique (1915-1957), dans les anthologies d'humour (collection "Poésie 1- Vagabondages" par exemple). Disparu (volontairement) trop jeune, son humour est souvent noir. Ses recueils s'intitulent : Aigremorts (1947 - Gallimard),  Histoires blanches (1957 - Gallimard), Poésie sournoise (1957- Seghers).
La structure poétique de ce premier texte  choisi se prête à des exercices à la manière de ... (un exemple à cette adresse) .

Exercices de logique

Un homme qui serait mort mais qui ne serait pas né
Un homme qui naîtrait après sa mort
Un homme qui mourrait en naissant mais qui ne naîtrait pas en mourant
Un homme qui ne mourrait pas
Un homme qui naîtrait une fois sur deux
Un homme qui mourrait quelquefois
Un homme qui n'arrêterait pas de naître
Un homme qui ne finirait pas de mourir
Un homme qui naîtrait de sa belle mort
Un homme qui naîtrait au-dessous de la ceinture et qui mourrait au-dessus
Un homme qui ne serait ni né ni mort
Cet homme-là n'est pas encore né.

André Frédérique, ("Aigremorts" -1947)


Seconde classe

Dans le métro les gens sont tristes
derrière leurs lunettes
ceux qui ont des barbes mâchent le poil
ceux qui ont des journaux les dévorent
mais les vieilles femmes ont encore plus de peine
qui ne peuvent mâcher les barbes et
qui ne savent pas lire.

*découpage respecté
André Frédérique ("Aigremorts" -1947 ; cité dans la revue "Poésie 1", n°22 de février 1972)


La face

Il était laid avec ses deux bouches
Sous le nez sans cesse agitées
oui disait la droite non disait la gauche
et patati et patata
Il mit ses énormes moustaches
sur elles comme un drap*.

*majuscules et découpage respectés
André Frédérique ("Aigremorts" -1947 ; cité dans la revue "Poésie 1", n°22 de février 1972)


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"L'autre" - Pierre Gamarra

Pierre Gamarra est né en 1919. D'autres textes de  l'auteur ici :
POÉSIES pour la CLASSE - CYCLES 2 et 3 et ici : POÉSIES PAR THÈME : l'école.

Barcarolle dans la ville

Écoute, écoute la nuit claire
glisse derrière les rideaux,
du côté du périphérique
ronflent des autos de velours.
Autour de la poissonnerie,
des chats parlent de colin frais.
Personne n'entre au Prisunic,
un caddy dort, seul, sous la lune.
Personne à l'arrêt du bus car
c'est la très fine et tiède nuit
de caramel, de violette
autour des lampadaires d'or.
Le boucher s'en va vers les halles.
La carotte du bar-tabac
est éteinte. Ô ma belle nuit
de violon, de caravane.
Du boulevard Victor Hugo
arrive une odeur de pain cuit.
Devant la porte du pressing
un chevalier dort sur sa lance.
Les HLM se balancent
dans le brouillard léger, léger.
Toutes les fenêtres sont noires
jusqu'au bout des plus hautes tours.
Nuit caramelle, nuit violette,
nuit violon, nuit caravane,
les chalands dorment sur la Seine.
toutes les fenêtres sont noires.
Sauf une. Regarde là-haut
au coin du vingtième étage,
une lampe orange qui nage
et qui songe au cœur de la nuit.

Pierre Gamarra (dans l'anthologie "Poèmes tout frais pour les enfants de la dernière pluie" - Christian Poslaniec -  éditions La Farandole, 1993)



 

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"L'autre" - Philippe Garnier

De Philippe Garnier, poète contemporain, cet éloge très discret :

Le vendeur de murmures

Il était une fois
Le vendeur de murmures.

Il murmurait la nuit donc
à la demande
du bout des dents
en une étrange litanie
les phrases confiées la veille à son oreille
et dont il avait la prudence
professionnelle
d'inscrire les commandes
dans des carnets
toujours petits
et qu'il parfumait
tantôt à la lavande
tantôt au patchouli.

C'est qu'il n'avait jamais voulu user lui
comme les vendeurs de cris
de ces vastes camions d'amplification
qui sillonnaient le pays à grand renfort de klaxons
néons
haut-parleurs et enseignes.

Ce qu'il vendait on l'entendait à peine.

Philippe Garnier


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"L'autre" - Robert Gélis

Robert Gélis romancier et poète pour la jeunesse, est né en 1938 (il est toujours bien vivant). Il a publié des recueils de poésies (Poèmes à tu et à toi, En faisant des galipoètes...) et des contes (Histoires et contes du loup-phoque...) d'humour et d'humanité. On le retrouvera dans les poésies C2 pour la classe (Mon stylo) et dans la nouvelle catégorie du Printemps des Poètes 2009, l'humour. Voici un poème sur le thème de la différence :

Portrait de l’autre

L’Autre :
Celui d’en face, ou d’à côté,
Qui parle une autre langue
Qui a une autre couleur,
Et même une autre odeur
Si on cherche bien …

L’Autre :
Celui qui ne porte pas l’uniforme
Des bien-élevés,
Ni les idées
Des bien-pensants,
Qui n’a pas peur d’avouer
Qu’il a peur …

L’Autre :
Celui à qui tu ne donnerais pas trois sous
Des-fois-qu’il-irait-les-boire,
Celui qui ne lit pas les mêmes bibles,
Qui n’apprend pas les mêmes refrains …

L’Autre :
N’est pas nécessairement menteur, hypocrite,
vaniteux, égoïste, ambitieux, jaloux, lâche,
cynique, grossier, sale, cruel…
Puisque, pour Lui, l’AUTRE …
C’est Toi

Robert Gélis ("Poèmes à tu et à toi")


Visite

Par une belle nuit d'hiver,
Trois petits hommes verts
Sont arrivés dans leur soucoupe.

Ils ont fait trois fois le tour de la Terre
Dans le temps d'un éclair,
Et puis ont atterri
Au beau milieu d'une prairie.

Ils ont fait trois fois le tour du pré,
Pour s'habituer à respirer
Et puis ont avancé
Vers le village d'à-côté.

Ils ont fait trois fois le tour de l'église,
Pour une fusée l'ont prise,
Et puis ont réveillé
Les habitants qui dormaient.

Ils ont fait trois fois le tour des humains
Qui claquaient des dents, tremblaient des mains,
Et puis se sont adressés au maire
Tantôt en prose, tantôt en vers.

Ils ont répété trois fois qu'ils ne font que revenir
Sur cette terre, d'où ils partirent,
Il n'y a pas si longtemps,
A peine cent mille ans.

Ils ont redit trois fois qu'il y a dans l'univers
Des milliers de planètes sans haine et sans guerre,
Des mondes heureux et libres
Où il fait très bon vivre,
Et que les gens de par ici
Sont vraiment leur seul souci.

Et les gens du village,
Glacés, troublés, perdus,
Sont alors devenus
Les premiers hommes sages.

Robert Gélis ("Poèmes à tu et à toi")


Rencontre

Madame la pianiste,
Dans les rues plutôt tristes,
Promenait ses mélodies,
Comme chaque lundi …
Et monsieur le poète,
Des rêves plein la tête,
Tenait en laisse, lui,
Des poèmes gentils…
Ils se sont rencontrés
Et, quelques mois après,
En plein temps des moissons,
Sont nées… trente-six chansons !

Robert Gélis ("En faisant des galipoètes" - Editions Magnard, 1983)


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"L'autre" - Rosemonde Gérard

Rosemonde Gérard (1871-1953) a écrit des pièces de théâtre et des poèmes.


Bonne année !

Bonne année à toutes les choses :
Au monde ! À la mer ! Aux forêts !
Bonne année à toutes les roses
Que l’hiver prépare en secret.

Bonne année à tous ceux qui m’aiment
Et qui m’entendent ici-bas …
Et bonne année aussi, quand même
À tous ceux qui ne m'aiment pas !

Rosemonde Gérard


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"L'autre" - José María de Heredia

José María de Heredia (1842-1905) est né à Cuba, d'où ce prénom accentué. Il n'a été naturalisé français qu' en 1893, mais est venu en France à l'âge de neuf ans, et a écrit toute son œuvre, textes historiques et poésie en français (un seul recueil de poèmes, Les Trophées en 1893). Il est l'un des principaux poètes, avec Leconte de Lisle, du mouvement poétique Le Parnasse (défenseurs de "l'art pour l'art").

Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

José María de Heredia


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"L'autre" - Victor Hugo

De Victor Hugo (1802-1885), trop connu pour être présenté :

Chanson de grand-père

Dansez, les petites filles,
Toutes en rond.
En vous voyant si gentilles,
Les bois riront.
Dansez, les petites reines,
Toutes en rond.
Les amoureux sous les frênes
S'embrasseront.

Dansez les petites folles,
Toutes en rond.
Les bouquins dans les écoles
Bougonneront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les oiseaux avec leurs ailes
Applaudiront.

Dansez, les petites fées,
Toutes en rond.
Dansez, de bleuets coiffées,
L'aurore au front.

Dansez, les petites femmes,
Toutes en rond.
Les messieurs diront aux dames
Ce qu'ils voudront

Victor Hugo ("L'art d'être grand père" 1877)


Le semeur

C'est le moment crépusculaire
J'admire assis sous un portail
Ce reste de jour dont s'éclaire
La dernière heure du travail.

Dans les terres de nuit baignées,
Je contemple, ému, les haillons
D'un vieillard qui jette à poignées
La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main et recommence,
Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles,
L'ombre où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu'aux étoiles,
Le geste auguste du semeur.

Victor Hugo ("Les chansons des rues et des bois" - 1865)


Et puisqu'on parle d'éloge de l'autre, ce poème servira de contre-exemple :

L'ogre

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Était fort amoureux d'une fée, et l'envie
Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut :
L'ogre un beau jour d'hiver peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre.
Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?
L'ogre se mit alors à croquer le marmot.

Victor Hugo (extrait de "Bons conseils aux amants", dans le recueil "Toute la lyre", Nouvelle série XI)


Mes deux filles

Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur
Voyez, la grande sœur et la petite sœur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillon arrêté dans l'extase.

Victor Hugo ("Les Contemplations" - 1856)


Après la bataille

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard (1) qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute,
Qui se traînait, sanglant, sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,
Et qui disait : "A boire, à boire par pitié !"
Mon père, ému, tendit à son housard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : "Tiens donne à boire à ce pauvre blessé."
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant : "Caramba !".
Le coup passa si près que le chapeau tomba,
Et que le cheval fit un écart en arrière.
"Donne lui tout de même à boire", dit mon père.

(1) Un housard, ou houssard, ou encore plus communément hussard (chaussé de housses, des sortes de bottes), est un soldat de la cavalerie légère.
Victor Hugo ("La Légende des Siècles" , deuxième série - XLIX, IV - 1877)


Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent (extrait)

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front.
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime.
Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,
C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche.
Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.
Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.
...
Victor Hugo ("Les Châtiments" - 1844)


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"L'autre" - Max Jacob

Max Jacob (1876-1944) est écrivain, poète et peintre, ami de peintres cubistes comme Pablo Picasso, Georges Braque et Juan Gris, et de poètes, comme Guillaume Apollinaire, puis plus tard, de Jean Cocteau, Modigliani, et encore Marcel Béalu, Michel Manoll, René-Guy Cadou et Jean Rousselot.
Il est auteur de contes pour enfants, et de nombreux recueils de poésie, certains en prose ("Le Cornet à dés" est d'abord édité en 1917 à compte d'auteur).
Contraint de porter l'étoile jaune pendant l'Occupation ("Deux gendarmes sont venus enquêter sur mon sujet, ou plutôt au sujet de mon étoile jaune. Plusieurs personnes ont eu la charité de me prévenir de cette arrivée soldatesque et j’ai revêtu les insignes nécessaires"), il est arrêté par la police allemande (la Gestapo) le 24 février 1944, et meurt au camp d'internement de Drancy, en région parisienne,le 5 mars 1944.

Voici un de ses derniers textes, dédié à son ami le poète Jean Rousselot.
Max Jacob a écrit ce poème en prose au camp de Drancy. C'est par antiphrase, bien sûr, qu'il l'intitule "Amour du prochain" :

Amour du prochain

à Rousselot

Qui a vu le crapaud traverser la rue ? c'est un tout petit homme : une poupée n'est pas plus minuscule. Il se traîne sur les genoux : il a honte. on dirait...? Non ! Il est rhumatisant. Une jambe reste en arrière, il la ramène ! Où va-t-il ainsi ? Il sort de l'égout, pauvre clown. Personne n'a remarqué ce crapaud dans la rue. Jadis, personne ne me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune. Heureux crapaud ! Tu n'as pas d'étoile jaune.

Max Jacob ("Derniers Poèmes " - Gallimard 1945 - recueil posthume)


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"L'autre" - Lucien Jacques

Lucien Jacques (1898-1961) était doué de talents multiples. On peut visiter ici le site de l'association des amis de Lucien Jacques  "peintre-poète-illustrateur-éditeur".

Bien sûr, ce poème va être difficilement accepté dans les écoles, mais observez la progression vers l'humain de ce "fumier", notre semblable ...

Credo

Je crois en l'homme, cette ordure.
Je crois en l'homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l'homme, ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l'homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boute-feu, ce fouille-merde.
Je crois en l'homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu'il a pu faire
De mortel et d'irréparable.
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l'étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l'eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s'est tendue.
Pour un regard qui s'est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d'un berger.

Lucien Jacques ("Florilège poétique" - Les Cahiers de l'Artisan, 1954)


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"L'autre" - Francis Jammes

Francis Jammes (1868-1938) est l'auteur de "La Prière", poème chanté par Georges Brassens (voir la catégorie BRASSENS chante les poètes) et on le retrouve dans POÉSIES PAR THÈME : l'école avec "Souvenirs d'enfance".

Voici de cet auteur plusieurs éloges, en commençant par l'animal qu'il aimait le plus, l'âne (une autre de ses poésies, comme toute son oeuvre empreinte de mysticisme, s'intitule d'ailleurs "Prière pour aller au Paradis avec les ânes").
De ce long texte, on donne généralement aux élèves le passage en couleur :

J'aime l'âne

J'aime l'âne si doux
marchant le long des houx.

Il prend garde aux abeilles
et bouge ses oreilles;

et il porte les pauvres
et des sacs remplis d'orge.

Il va, près des fossés,
d'un petit pas cassé.

Mon amie le croit bête
parce qu'il est poète.

Il réfléchit toujours.
Ses yeux sont en velours.

Jeune fille au doux coeur,
tu n'as pas sa douceur :

car il est devant Dieu
l'âne doux du ciel bleu.

Et il reste à l'étable,
résigné, misérable,

ayant bien fatigué
ses pauvres petits pieds.

Il a fait son devoir
du matin jusqu'au soir.

Qu'as-tu fait jeune fille ?
Tu as tiré l'aiguille ...

Mais l'âne s'est blessé :
la mouche l'a piqué.

Il a tant travaillé
que ça vous fait pitié.

Qu'as-tu mangé, petite ?
T'as mangé des cerises.

L'âne n'a pas eu d'orge,
car le maître est trop pauvre.

Il a sucé la corde,
puis a dormi dans l'ombre ...

La corde de ton cœur
n'a pas cette douceur.

Il est l'âne si doux
marchant le long des houx.

J'ai le cœur ulcéré:
ce mot-là te plairait.

Dis-moi donc, ma chérie,
si je pleure ou je ris ?

Va trouver le vieil âne,
et dis-lui que mon âme

est sur les grands chemins,
comme lui le matin.

Demande-lui, chérie,
si je pleure ou je ris ?

Je doute qu'il réponde : 
il marchera dans l'ombre,

crevé par la douleur,
sur le chemin en fleurs.

Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)


Ce sont les travaux des hommes

Ce sont les travaux de l'homme qui sont grands :
celui qui met le lait dans les vases de bois,
celui qui cueille les épis de blé piquants et droits,
celui qui garde les vaches près des aulnes frais,
celui qui fait saigner les bouleaux des forêts,
celui qui tord, près des ruisseaux vifs, les osiers,
celui qui raccommode les vieux souliers
près d'un foyer obscur, d'un vieux chat galeux,
d'un merle qui dort et des enfants heureux ;
celui qui tisse et fait un bruit retombant,
lorsque à minuit les grillons chantent aigrement ;
celui qui fait le pain, celui qui fait le vin,
celui qui sème l'ail et les choux au jardin,
celui qui recueille les oeufs tièdes.

Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)


Le facteur

Lorsque j'étais enfant, ma mère me disait :
"Si, homme, il m'avait fallu choisir un métier,
C'est un facteur rural que j'aurais voulu être."
Et moi je l'admirais quand il passait, ses guêtres,
Et ses cannes de houx cueillies dans les clairières.
Ah ! Il était pour moi le parcoureur de terres,
Le voyageur qui s'en revient de l'inconnu.
Son monde était immense, en effet, j'avais vu,
Un jour après midi que nous nous promenions,
Que la route pouvait aller jusqu'à Ozon *.

* Ozon est un village des Hautes-Pyrénées, proche de la ville de Tournay où vivaient les parents de Francis Jammes.
Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)


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