lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

270407

"L'autre" - Jules Supervielle

Jules Supervielle, poète franco-uruguayen de langue française, est né en 1884 à Montevideo, et il est mort à Paris en 1960.
Il a partagé son existence entre deux pays, deux continents, d'où vient peut-être cette approche du monde.

..."L'étoile dit : je tremble au bout d'un fil, si nul ne pense à moi, je cesse d'exister."

Je caresse la mappemonde

Je caresse la mappemonde
Jusqu'à ce que sous mes longs doigts
Naissent des montagnes, des bois,
Et je me mouille en eau profonde
Des fleuves, et je fonce avec eux
Dans l'océan vertigineux
Débordant de partout mes yeux
Dans la fougue d'un autre monde.

Jules Supervielle (poème et citation empruntés à "Poèmes pour les jeunes du temps présent" - Jacques Charpentreau - Les Editions Ouvrières - 1974)


C'est le passage en couleur du poème suivant qui est parfois proposé :

Plein ciel

J'avais un cheval
Dans un champ de ciel
Et je m'enfonçais
Dans le jour ardent.

Rien ne m'arrêtait
J'allais sans savoir,
C'était un navire
Plutôt qu'un cheval
Comme on n'en voit pas,     < (...) si on s'arrête là)

Tête de coursier (1),
Robe de délire,
Un vent qui hennit
En se répandant.

Je montais toujours
Et faisais des signes :
"Suivez mon chemin,
Vous pouvez venir,
Mes meilleurs amis,
La route est sereine,
Le ciel est ouvert".

Mais qui parle ainsi ?
Je me perds de vue,
Dans cette altitude,
Me distinguez-vous ?
Je suis celui qui
Parlait tout à l'heure,
Suis-je encor celui
Qui parle à présent,
Vous-mêmes, amis,
Êtes-vous les mêmes ?
L'un efface l'autre
Et change en montant.

(1) faute de frappe rectifiée

Jules Supervielle (1939-1945)


Le double

Mon double se présente et me regarde faire,
II se dit : « Le voilà qui se met à rêver,
II se croit seul alors que je puis l'observer
Quand il baisse les yeux pour creuser sa misère.
Au plus noir de la nuit il ne peut rien cacher
De ce qui fait sa nuit avec ma solitude.
Même au fond du sommeil je monte le chercher,
A pas de loup, craignant de lui paraître rude
Et je l'éclaire avec mon électricité
Délicate, qui ne saurait l'effaroucher,
Je m'approche de lui et le mets à l'étude,
Voyant venir à moi ce que son cœur élude.

Jules Supervielle


Figures

Je bats comme des cartes
Malgré moi des visages,
Et, tous, ils me sont chers.
Parfois l'un tombe à terre
Et j'ai beau le chercher
La carte a disparu.
Je n'en sais rien de plus.
C'était un beau visage
Pourtant, que j'aimais bien.
Je bats les autres cartes.
L'inquiet de ma chambre,
Je veux dire mon coeur,
Continue à brûler
Mais non pour cette carte
Q'une autre a remplacée :
C'est nouveau visage,
Le jeu reste complet
Mais toujours mutilé.
C'est tout ce que je sais,
Nul n'en sait d'avantage.

Jules Supervielle


Visages de la rue

Visages de la rue, quelle phrase indécise
Écrivez-vous ainsi pour toujours l'effacer
Et faut-il que toujours soit à recommencer
Ce que vous essayer de dire ou de mieux dire ?
...

Jules Supervielle, extrait du poème "le miroir intérieur", 1934 (recueil "Les Amis inconnus" qu'on peut trouver dans "Le Forçat innocent suivi de Les Amis inconnus, collection Poésie-Gallimard, 1969)



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260407

"L'autre" - Jean Tardieu

Jean Tardieu (1903-1995) est un poète et auteur de théâtre. Presque tous les textes présentés ci-dessous sont extraits du recueil de poésies "Monsieur monsieur" paru chez Gallimard en 1951.
Où l'on verra que l'autre est sujet de (et prête parfois à) confusion !

Jean Tardieu donne des indications pour la diction théâtrale (il est aussi auteur de pièces de théâtre) de ses textes.

Les erreurs

(La première voix est posée, polie, maniérée et prétentieuse; l’autre est rauque, méchante et dure.)

Je suis ravi de vous voir
bel enfant vêtu de noir.

- Je ne suis pas un enfant
je suis un gros éléphant.

Quelle est cette femme exquise
qui savoure des cerises?

- C’est un marchand de charbon
qui s’achète du savon.

Ah! que j’aime entendre à l’aube
roucouler cette colombe!

- C’est un ivrogne qui boit
dans sa chambre sous le toit.

Mets ta main dans ma main tendre
je t’aime ô ma fiancée!

- Je n’suis point vot’ fiancée
je suis vieille et j’suis pressée
laissez-moi passer !

Jean Tardieu


La môme néant

(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)

Quoi qu’a dit* ?
- A dit rin.

Quoi qu’a fait ?
- A fait rin.

A quoi qu’a pense ?
- A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’a pense à rin ?

- A’ xiste pas.

* Qu'est-ce qu'elle dit ? - Elle ne dit rien.
Jean Tardieu ("Le fleuve caché" - Gallimard - 1968)



Conversation (sur le pas de la porte, avec bonhomie)

Comment ça va sur la terre ?
- Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
- Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
- Ça flotte.

Et les volcans ?
- Ça mijote.

Et les fleuves ?
- Ça s'écoule.

Et le temps
- Ça se déroule.

Et votre âme ?
- Elle est malade
Le printemps était trop vert
elle a mangé trop de salade.

Jean Tardieu ("Monsieur Monsieur")


Étude de voix d'enfant

Les maison* y sont là
les deux pieds sous la porte
tu les vois les maisons ?

Les pavé y sont là
les souliers de la pluie
y sont noirs mais y brillent.

Tout le monde il est là
le marchand le passant
le parent le zenfant
le méchant le zagent.

Les auto fait vou-hou
le métro fait rraou
et le nuage, y passe
et le soleil, y dort.

Tout le monde il est là
comme les autres jours
mais c'est un autre jour
c'est une autre lumière :

aujourd'hui c'est hier.

Jean Tardieu                * orthographe originale


Les difficultés essentielles (extrait)

Monsieur met ses chaussures
Monsieur les lui retire,

Monsieur met sa culotte
Monsieur la lui déchire,

Monsieur met sa chemise
Monsieur met ses bretelles
Monsieur met son veston
Monsieur met ses chaussures :
au fur et à mesure
Monsieur les fait valser.

Quand Monsieur se promène
Monsieur reste au logis

quand Monsieur est ici
Monsieur n'est jamais là
...

Vrai ! c'est vertigineux
de le voir coup sur coup
tantôt seul tantôt deux
levé couché levé
debout assis debout!

Il ôte son chapeau
il remet son chapeau
chapeau pas de chapeau
pas de chapeau chapeau
et jamais de repos.

Jean Tardieu

Voyez dans ce CM1 ICI, un travail de création poétique à partir de ce poème.


Monsieur interroge Monsieur

Monsieur pardonnez-moi
de vous importuner
quel bizarre chapeau
vous avez sur la tête !

- Monsieur vous vous trompez
car je n'ai plus de tête
comment voulez-vous donc
que je porte un chapeau !

- Et quel est cet habit
dont vous êtes vêtu ?

- Monsieur je le regrette
mais je n'ai plus de corps
et n'ayant plus de corps
je ne mets plus d'habit

- Pourtant lorsque je parle
Monsieur vous répondez
et cela m'encourage
à vous interroger :
Monsieur quels sont ces gens
que je vois rassemblés
et qui semblent attendre
avant de s'avancer ?

- Monsieur ce sont des arbres
dans une plaine immense
Ils ne peuvent bouger
car ils sont attachés

Monsieur Monsieur Monsieur
au-dessus de nos têtes
Quels sont ces yeux nombreux
qui dans la nuit regardent ?

- Monsieur ce sont des astres
Ils tournent sur eux-même
et ne regardent rien

- Monsieur quels sont ces cris
quelque part on dirait
on dirait que l'on rit
on dirait que l'on pleure
on dirait que l'on souffre ?

- Monsieur ce sont les dents
les dents de l'océan
qui mordent les rochers
sans avoir soif ni faim
et sans férocité

- Monsieur quels sont ces actes
ces mouvements de feux
ces déplacements d'air
ces déplacements d'astres
roulements de tambour
roulements de tonnerre
on dirait des armées
qui partent pour la guerre
sans avoir d'ennemi ?

- Monsieur c'est la matière
qui s'enfante elle-même
et se fait des enfants
pour se faire la guerre

- Monsieur soudain ceci
soudain ceci m'étonne
Il n'y a plus personne
pourtant moi je vous parle
et vous vous m'entendez
puisque vous répondez !

- Monsieur ce sont les choses
qui ne voient ni entendent
mais qui voudraient entendre
et qui voudraient parler

- Monsieur à travers tout
quelles sont ces images
tantôt en liberté
et tantôt enfermées
Cette énorme pensée
Où des figures passent
Où brillent des couleurs ?

- Monsieur c'était l'espace
et l'espace
se meurt

Jean Tardieu


Voyage avec Monsieur Monsieur

Avec Monsieur Monsieur
je m'en vais en voyage.
Bien qu'ils n'existent pas
je porte leurs bagages.
Je suis seul et ils sont deux.

Lorsque le train démarre
je vois sur leur visage
la satisfaction
de rester immobile
quand tout fuit autour d'eux.

Comme ils sont face à face
chacun a ses raisons.
L'un dit : les choses viennent
et l'autre : elles s'en vont;
quand le train les dépasse
est-ce que les maisons
subsistent ou s'effacent ?
moi je dis qu'après nous
ne reste rien du tout.

Voyez comme vous êtes !
lui répond le premier,
pour vous rien ne s'arrête
moi je vois l'horizon
de champs et de villages
longuement persister.
Nous sommes le passage
nous sommes la fumée ...

C'est ainsi qu'ils devisent
et la discussion
devient si difficile
qu'ils perdent la raison.
Alors le train s'arrête
avec le paysage
alors tout se confond.

Jean Tardieu


Le chevalier à l'armure étincelante

Vieil homme vieil homme
arbre à la dure écorce
de quels bourgeons es-tu capable encore ?
Est-ce que soudain tu recommences ?
Est-ce bien toi qui regardes, qui entends ?
Où vas-tu, mon chemin?
Je ne te voyais plus dans la forêt
Un éclair, mille éclairs
percent l'ombre et m'illuminent
Qui a vécu vivra
Un reflet perdu
Une voix chante et s'éloigne

Pour un rayon pour un regard pour un visage
j'adore ton retour sans fin
Ô vie interrompue
toujours reprise

De ce torrent source cachée
je détourne le cours
jusqu'à l'infinitude
au-delà de la mort.

Jean Tardieu (" Comme ceci comme cela" poèmes - Gallimard, Collection blanche, 1979)


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"L'autre" - Jean-Claude Tournay

Jean-Claude Tournay est né en 1951.

Ma table

Ami
je t'invite à mon coeur
ma table
où c'est un pain de simple amour
que l'on coupe
Ami
je t'invite à mon âme
ma source

c'est toujours un peu d'eau claire
que l'on boit
Viens
je n'ai de porte à ma maison
que le ciel bleu.

Jean-Claude Tournay


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"L'autre" - Jean-Claude Touzeil

Jean-Claude Touzeil est né en 1946.
Auteurs de nombreux recueils de poésie, dont  : Peuples d'Arbres, Éditions Donner à Voir - 1997) ; Haïkus sans gravité, Éditions L'épi de seigle - 2001), il anime des ateliers d'expression poétique en milieu scolaire.

Minutie

À petits pas comptés
Sur le chemin du bourg
Un petit vieux casquette
Pantalon de velours
Et veste de chasseur
À gros boutons dorés
Un petit vieux casquette
Malice au fond des yeux
Rire entre les oreilles
Un petit vieux casquette
A mis une minute
À petits pas comptés
Pour traverser la route

Jean-Claude Touzeil ("Mine de rien" - Éditions Ass Clapas)


J'ai un faible pour le marin du poème suivant. On  retrouvera ce texte avec d'autres sur le site de l'auteur : http://membres.lycos.fr/poesietouzeil/

Au bout du monde

Au bout du monde
Le marin
Crie sa joie
De toucher terre
Enfin
Au bout du monde

Il garde pour lui
La douleur
D'être arrivé déjà
Au bout du monde

Jean-Claude Touzeil ("Les loups donnent de la voix" - Éditions Soc et Foc- 2004)


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"L'autre" - Émile Verhaeren

Émile Verhaeren (1855-1916) est (très) présent sur le blog ICI. Si la page est déplacée (aléas du blog), c'est dans la catégorie Des POÈTES et de la POÉSIE.

Ce long poème est souvent proposé aux élèves de CM2 en version courte, correspondant au passage mis en couleur. C'est ainsi que l'école me l'a donné à apprendre en CM2, et c'était déjà pas facile.

L'effort

Groupes de travailleurs, fiévreux et haletants,
Qui vous dressez et qui passez au long des temps
Avec le rêve au front des utiles victoires,
Torses carrés et durs, gestes précis et forts,
Marches, courses, arrêts, violences, efforts,
Quelles lignes fières de vaillance et de gloire
Vous inscrivez tragiquement dans ma mémoire !
Je vous aime, gars des pays blonds, beaux conducteurs
De hennissants et clairs et pesants attelages,
Et vous, bûcherons roux des bois pleins de senteurs,
Et toi, paysan fruste et vieux des blancs villages,
Qui n'aimes que les champs et leurs humbles chemins
Et qui jettes la semence d'une ample main
D'abord en l'air, droit devant toi, vers la lumière,
Pour qu'elle en vive un peu, avant de choir en terre ;
Et vous aussi, marins qui partez sur la mer
Avec un simple chant, la nuit, sous les étoiles,
Quand se gonflent, aux vents atlantiques, les voiles
Et que vibrent les mâts et les cordages clairs ;
Et vous, lourds débardeurs dont les larges épaules
Chargent ou déchargent, au long des quais vermeils,
Les navires qui vont et vont sous les soleils
S'assujettir les flots jusqu'aux confins des pôles ;

Et vous encor, chercheurs d'hallucinants métaux,
En des plaines de gel, sur des grèves de neige,
Au fond de pays blancs où le froid vous assiège
Et brusquement vous serre en son immense étau ;
Et vous encor mineurs qui cheminez sous terre,
Le corps rampant, avec la lampe entre vos dents
Jusqu'à la veine étroite où le charbon branlant
Cède sous votre effort obscur et solitaire ;
Et vous enfin, batteurs de fer, forgeurs d'airain,
Visages d'encre et d'or trouant l'ombre et la brume,
Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,
Autour de grands brasiers et d'énormes enclumes,
Lamineurs noirs bâtis pour un oeuvre éternel
Qui s'étend de siècle en siècle toujours plus vaste,
Sur des villes d'effroi, de misère et de faste,
Je vous sens en mon coeur, puissants et fraternels !
Ô ce travail farouche, âpre, tenace, austère,
Sur les plaines, parmi les mers, au coeur des monts,
Serrant ses noeuds partout et rivant ses chaînons
De l'un à l'autre bout des pays de la terre !
Ô ces gestes hardis, dans l'ombre où la clarté,
Ces bras toujours ardents et ces mains jamais lasses,
Ces bras, ces mains unis à travers les espaces
Pour imprimer quand même à l'univers dompté
La marque de l'étreinte et de la force humaines
Et recréer les monts et les mers et les plaines,
D'après une autre volonté.

Émile Verhaeren (La multiple splendeur)


À la gloire du vent

- Toi qui t'en vas là-bas,
Par toutes les routes de la terre,
Homme tenace et solitaire,
Vers où vas-tu, toi qui t'en vas ?
- J'aime le vent, l'air et l'espace ;
Et je m'en vais sans savoir où,
Avec mon coeur fervent et fou,
Dans l'air qui luit et dans le vent qui passe.
- Le vent est clair dans le soleil,
Le vent est frais sur les maisons,
Le vent incline, avec ses bras vermeils,

Émile Verhaeren (La multiple splendeur)


Chanson de fou

je les ai vus, je les ai vus,
ils passaient par les sentes,
avec leurs yeux, comme des fentes,
et leurs barbes, comme du chanvre.

Deux bras de paille,
un dos de foin,
blessés, troués, disjoints,
ils s' en venaient des loins,
comme d' une bataille.

Un chapeau mou sur leur oreille,
un habit vert comme l' oseille ;
ils étaient deux, ils étaient trois,
j' en ai vu dix, qui revenaient du bois.

L' un d' eux a pris mon âme
et mon âme comme une cloche
vibre en sa poche.

L' autre a pris ma peau,
-ne le dites à personne-
ma peau de vieux tambour
qui sonne.

Quant à mes pieds, ils sont liés,
par des cordes au terrain ferme ;
regardez-moi, regardez-moi,
je suis un terme.

Un paysan est survenu
qui nous piqua dans le sol nu,
eux tous et moi, vieilles défroques,
dont les enfants se moquent.

Et nous servons d' épouvantails qui veillent
aux corbeaux lourds et aux corneilles.

Émile Verhaeren ("Les campagnes hallucinées")


Aux moines (début de ce long poème)

Moines venus vers nous des horizons gothiques,
Mais dont l'âme, mais dont l'esprit meurt de demain,
Qui reléguez l'amour dans vos jardins mystiques
Pour l'y purifier de tout orgueil humain,
Fermes, vous avancez par les routes des hommes,
Les yeux hallucinés par les feux de l'enfer,
Depuis les temps lointains jusqu'au jour où nous sommes,
Dans les âges d'argent et les siècles de fer,
Toujours du même pas sacerdotal et large.
...

Émile Verhaeren ("Les moines")


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250407

"L'autre" - François Villon

François Villon (de son vrai nom François de Moncorbier (1431-1463) est un des plus grands poètes français du Moyen-Âge.
Il a passé une partie de son existence en prison et fut exilé de Paris pour le meurtre d'un prêtre.
Voici son éloge des Dames du temps jadis.

Ballade des dames du temps jadis
(en français moderne)

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ni Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui châtré fut et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne *.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brulèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous ramène :
Mais où sont les neiges d'antan ?

* essoyne = peine
François Villon     


Ballade des dames du temps jadis (texte original)

Dictes moy ou n'en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine,
Archipïadés, ne Thaÿs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus riviere ou sus estan,
Qui beaulté ot trop plus qu'umaine.
Mais ou sont les neiges d'antent ?

Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buriden 
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d'antent ?

La Royne Blanche comme liz
Qui chantoit a voix de seraine,
Berte au plat pié, Bietrix, Aliz,
Haranbourgis qui tint le Maine,
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu'Engloys brulerent a Rouen,
Ou sont ilz, ou, Vierges souveraine ?
Mais ou sont les neiges d'antent ?

Prince, n'enquerrez de sepmaine
Ou elles sont ne de cest an,
Qu'a ce reffraing ne vous remaine :
Mais ou sont les neiges d'antent ?

François Villon


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"L'autre" - Paul Vincensini

Paul Vincensini, "archiviste du vent", né en 1930, a disparu en 1985, mais vous le trouverez encore à cette adresse (cliquer)

Dans le texte ci-dessous, l'autre est-il toujours celui qu'on croit ? On ne le saura jamais.

Toujours et Jamais

Toujours et Jamais étaient toujours ensemble
ne se quittaient jamais. On les rencontrait
dans toutes les foires.
On les voyait le soir traverser le village
sur un tandem.
Toujours guidait
Jamais pédalait
C'est du moins ce qu'on supposait...
Ils avaient tous les deux une jolie casquette
L'une était noire à carreaux blancs
L'autre blanche à carreaux noirs
A cela on aurait pu les reconnaître
Mais ils passaient toujours le soir
et avec la vitesse...
Certains d'ailleurs les soupçonnaient
Non sans raison peut être
D'échanger certains soirs leur casquette
Une autre particularité
Aurait dû les distinguer
L'un disait toujours bonjour
L'autre toujours bonsoir
Mais on ne sut jamais
Si c'était Toujours qui disait bonjour
Ou Jamais qui disait bonsoir
Car entre eux ils s'appelaient toujours
Monsieur Albert Monsieur Octave.

Paul Vincensini ("Toujours et Jamais")


Pas poétiquement correct Paul Vincensini (on censure en général la deuxième strophe, vous faites comme vous voulez), mais l'humour, quand même, dans ce poème dédié à l'autre, animal ...

Moi l'hiver, je pense

Moi l'hiver je pense
Aux petits oiseaux
Qui couvent des œufs glacés
Dans les arbres

Moi l'hiver je pense
Aux petits poissons
Qui se gèlent les bonbons
La nuit
Dans les rivières.

Paul Vincensini ("Qu'est-ce qu'il n'y a")


Posté par de passage à 13:38 - PRINT POÈTES 2008 : L'AUTRE (France) - Permalien [#]