lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

290407

Europe - Turquie - Nazim Hikmet

[Puisqu'il faut bien choisir, et que ce premier poète turc a vécu en Pologne et en Russie, nous rangerons les textes des poètes de Turquie en l'Europe]

Nazim Hikmet (1901-1963) est le poète turc le plus traduit. Emprisonné  17 ans pour ses prises de position politiques, il s'est exilé de Turquie. Le prix international de la paix lui a été décerné en 1955.

Vivre comme un arbre, seul et libre,
Vivre en frères comme les arbres d'une forêt,
Ce rêve est le nôtre !


Yasamak bir agaç gibi, tek ve hür,
Ve bir orman gibi kardesesine,
Bu hasret bizim !

Le globe

Offrons le globe aux enfants, au moins pour une journée.
Donnons-leur afin qu’ils en jouent comme d’un ballon multicolore
Pour qu’ils jouent en chantant parmi les étoiles.
Offrons le globe aux enfants,
Donnons-leur comme une pomme énorme
Comme une boule de pain toute chaude,
Qu’une journée au moins ils puissent manger à leur faim.
Offrons le globe aux enfants,
Qu’une journée au moins le globe apprenne la camaraderie,
Les enfants prendront de nos mains le globe
Ils y planteront des arbres immortels.

Nazim Hikmet (traduction de Charles Dobzynski)


La plus drôle des créatures

Comme le scorpion, mon frère
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d'épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
Dans ses menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
Tu es comme la moule
Enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
Comme la bouche d'un volcan éteint.
Et tu n'es pas un, hélas,
Tu n'es pas cinq,
Tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
Quand le bourreau habillé de ta peau
Quand le bourreau lève son bâton
Tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
Et tu vas à l'abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
Qui vit dans la mer sans savoir la mer.
Et s'il y a tant de misère sur terre
C'est grâce à toi mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu'au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin,
Irai-je jusqu'à dire que c'est de ta faute, non,
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

Nazim Hikmet ("C'est un dur métier que l'exil" - 1948 - traduction de Charles Dobzynski)
Ce texte est dit et chanté par Yves Montand.


J'ai un arbre en moi (titre proposé)

J'ai un arbre en moi
Dont j'ai rapporté le plan du soleil
Poissons de feu ses feuilles se balancent
Ses fruits tels des oiseaux gazouillent
Les voyageurs depuis longtemps sont
Descendus de leur fusée
Sur l'étoile qui est en moi
Ils parlent ce langage entendu dans mes rêves
Ni ordres, ni vantardises, ni prières.
J'ai une route blanche en moi
Y passent les fourmis avec les grains de blé
Les camions pleins de cris de fête
Mais cette route est interdite aux corbillards.

Nazim Hikmet



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Océanie - Australie - poètes contemporains

L'Australie, plus grand pays et plus grande île du continent océanien, est d'abord le territoire des aborigènes, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui.
On trouvera ici : http://www.webmomes.com/pages/monde/australie.htm
des pistes pour une meilleure connaissance de ce peuple et de sa culture, avec des idées pour la création artistique, et des liens vers d'autres cultures encore.
Autre adresse, pour une explication sur la symbolique des peintures aborigènes :
http://nezumi.dumousseau.free.fr/austrar2.htm#symb


David Rowbotham, poète australien de langue anglaise, est né en 1924.livre_David_Rowbotham_Australie
Voici le début d'un de ses poèmes, publié dans le recueil The Penguin Book of Australian Verse, et traduit par Bernard Lorraine pour son anthologie "Un poème, un pays, un enfant" (Le cherche midi, 2002).

"I live with death, as with a star."
Je vis avec la mort, comme avec une étoile

Message du premier homme perdu dans l'espace (extrait)

Aimez la Terre ! Il faut
prendre soin davantage
de ce cadeau,
votre héritage.

Ma fusée ? quelle idée
la dirige, et jusqu'où ?
Qui l'a guidée
si loin de vous ?

J'ai dépassé l'abîme
hors de portée des yeux,
et l'origine
même des dieux.
...
David Rowbotham ("The Penguin Book of Australian Verse" - Harry Eseltine édit, 1972)


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Océanie - Nouvelle-Calédonie - poésie kanak

D'abord colonie française, la Nouvelle-Calédonie (1853), cet archipel d'Océanie a acquis un statut d'autonomie, et selon les accords de Nouméa négociés en 1998, un référendum doit décider, à partir de 2014, de son indépendance ou de son maintien dans la République française.
Les kanak (en français canaques) sont les Mélanésiens autochtones. Le mot "kanak", invariable, signifie "homme".
La langue officielle est le français, mais ils parlent de nombreuses langues locales indigènes (dont le drehu, dans les Îles Loyauté), la plupart étant des langues orales.
Le drehu possède aujourd'hui une écriture et une grammaire et est enseigné à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales. On peut écouter ici un récit en drehu, une des langues kanak parlées en Nouvelle-Calédonie (à Ouvéa).

Voici une chanson traditionnelle et sa traduction, empruntées à cette adresse (où on peut même l'écouter) :

http://www.mamalisa.com/fr/nouvellecaledonie.html

Vaka seke ifo (Le bateau est arrivé)

A fia fi e malino de tai
Touy foki o kilo polo aki
Denei de vaka e seke ifo
Fola ou inaghe

Taou imou kilo foki moa mai
O kitea dogou mata gode taghi
Denei de vata e seke ifo
Fola ou inaghe

Le bateau est arrivé

Un soir, la mer est calme
En regardant, je m'en vais
Voilà, le bateau est arrivé
A bientôt et au revoir.

Les amoureux regardent l'océan.
Regarde mes yeux, ils sont en larmes
Voilà, le bateau est arrivé
A bientôt et au revoir.


Wanir Wélépane est un poète et homme d'église (pasteur) calédonien kanak, né en 1941. Son prénom "Wanir" signifie "petite lumière" en kanak.
Il est l'auteur du recueil de textes multilingues "Aux vents des îles", accompagnés de photographies de Marie-Jacqueline Begueu (édité par l'Agence de développement de la culture kanak en 1993).

Kwènyii
Wêê
Numèè
Caac
Le mât est planté sur la terre
Dans l'aire de danse
Pour annoncer au peuple la danse sacrée
Prenez vos conques
Soufflez sur les montagnes
Soufflez sur les airs
Soufflez dans les forêts
Et dans les vallées
Pour appeler tout le monde
A danser la danse de la terre.

Wanir Wélépane, (texte emprunté à l'anthologie "Le français est un poème qui voyage" - Éditions Rue du Monde, 2006)


Les textes qui suivent sont empruntés (avec gratitude) à cette adresse :

http://lemouton.canalblog.com/archives/livres__poesie__bd___/index.html

Nicolas Kurtovitch est né en 1955 à Nouméa.

Contempler le ciel

Contempler la mer éternelle
C'est comme être transporté
D'un seul vol
Au-dessus d'une vallée
Mystérieuse et embrumée.

Le regard se perd
À attendre un signe de vie,
Comme un appel d'en bas
Qu'il est possible de vivre.

Le brouillard la plume la pluie
Peut-être les nuages cachent
L'herbe épaisse.

Nos pas étouffent ceux d'un
Rôdeur joyeux et malin
Venu subrepticement
Ouvrir les portes et les toits.

Qu'entre le vent et ressortent
Les âmes des morts.

Seuls les vivants restent en bas

Contempler le ciel est comme
Vivre l'éternité.

Nicolas Kurtovitch ("L'arme qui me fera vaincre" - Éditions Vent du Sud, 1989)


Jean Mariotti (1901-1975) est un poète de Nouvelle-Calédonie.
Ce texte est extrait d'un poème d'exil.

Nostalgie

Quand l’âcre odeur du soir,
De la ville mouillée, monte aux toits de Décembre
(...)
Quand la bise aigre, rasant les murs, se rue avec furie
Transportant en longs couloirs
Les senteurs rances
De Paris qui fricotte la tambouille du soir,
Je songe à mon Océanie.

Mon regret vain s’égrène
Du corail caressé par la houle câline
A la senteur si douce
De la brousse violente
Et je crois voir alors,
Perçant les brumes sales
Crevant l’horizon lourd
D’un paysage aux perspectives lentes,
Je crois voir dans le soir
Monter le ciel si clair de mon île natale,
Ciel où l’océan navigue. Irréel concave
Serti de corail. Étincelle
En dérive sous les feux du soleil.

Cette lumière,
Par lambeaux brûle mon cœur gris
Sans le réchauffer
Car je sais, oui, je sens
Puisque, tout ensemble,
Je vois le soleil de midi et
la Croix
du Sud* étincelante,
Je sens que c’est un rêve qui me tourmente,
Que c’est Décembre
Et
Que je suis à Paris.

*La Croix du Sud est une constellation qu'on ne peut voir que dans l'hémisphère sud
Jean Mariotti.


Dewe Gorodey, née en 1949 est un écrivain kanak. Elle occupe des fonctions importantes dans le gouvernement Calédonien.

Araucaria

Araucaria
pin colonnaire*
qui troue le ciel de mon pays
de son tronc s'étirant
vers les souvenirs inavoués
de mon peuple humilié
réfugié dans le ciel des prières

pour oublier

Araucaria
arbre à palabres
de clans et tribus trahis
sur cette terre qui est leur
leurs paroles figées
dans ta dure résine solide
je les dirai en face car je ne veux

PAS OUBLIER

Je les écrirai
là où je le pourrai
du mieux que je le pourrai
ici et maintenant car

j'ai beau chercher
la nuit le jour
je ne vois rien d'autre dans le ciel que
pour éclairer ma mémoire

Le pin colonnaire, comme son nom l'indique, est un arbre qui pousse tout en hauteur et qui peut s'élever jusqu'à 50 m.
Dewe Gorodey ("Sous les Cendres des Conques", 1974)


Pierre Wakaw Gope est né en 1966.

Au rythme du bambou

Eau fluide
Long silence
Nuit creusée
D’un son lourd
Tumulte
Rage
Sourde
Mêlée
Sur la voix du bambou
Le danseur s’élance
Et sa joie relie
La forêt le vent les esprits la Lune
La terre tremble
Clameur
La terre tremble
Poussière de soie
Le danseur s’élance
Soulève
La forêt le vent les esprits la Lune
Et les mêle
            ivre
                   à sa joie

Pierre Wakaw Gope ("S'ouvrir" - éditions L'Herbier de Feu, 1999)


Anonymes :
L'île de Tiga (Toka Nod) est réputée en Nouvelle-Calédonie pour la qualité de ses chants et de ses danses traditionnels :

Berceuse de la chenille (comptine chantée)

Chenille, chenille,
Si tu vas à la mer,
Si tu reviens encore,
Ferme, ferme de tes doigts
Les deux yeux de bébé.

Le sommeil te mange les yeux.
Dors, petit.

Anonyme - Toka Nod (île de Tiga, Nouvelle-Calédonie)
Texte original :

Wa’eni wa’eni
Thahue ricele
Thahue lo yawe
Cani cani lu ore rue
Vaegogo ni wamoro

Mere Kweremeu
Nikwêrê miaro.



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