lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

150407

Jehan-Rictus - Les Soliloques du pauvre

livre_soliloquesJehan Rictus, ou plutôt Jehan-Rictus (1867-1933), est le pseudonyme
sous lequel Gabriel Randon a publié ses oeuvres poétiques.
Une histoire familiale de séparation et d'abandon le laisse, adolescent,
livré à lui-même dans Paris, menant une vie de SDF.
Il écrit des poésies rimées en langage populaire.

Elles seront éditées en 1897 sous le titre : Les Soliloques du pauvre.
D'autres recueils suivront (
Doléances, les Cantilènes du malheur et surtout
le Cœur populaire en 1914), ainsi qu'un roman et une pièce de théâtre.

Après L'hiver, (déjà publié dans la catégorie :
JEHAN RICTUS et GASTON COUTÉ, c'est logiquement Le printemps.
Ce poème, trop long pour être publié sur le blog, vous le trouverez sur un site consacré à l'auteur,
avec l'intégralité de son oeuvre, ici
 .

Le Printemps            

I - La Journée

                            I

Merl’ v’là l’ Printemps ! Ah ! salop’rie,
V’là l’ monde enquier qu’est aux z’abois
Et v’là t’y pas c’te putain d’ Vie
Qu’a r’biffe au truc encore eun’ fois !

La Natur’ s’achète eun’ jeunesse,
A s’ déguise en vert et en bleu,
A fait sa poire et sa princesse,
A m’ fait tarter, moi, qui m’ fais vieux.

Ohé ! ohé ! saison fleurie,
Comme y doit fair’ neuf en forêt !
V’là l’ mois d’ beauté, ohé Marie !
V’là l’ temps d’aimer, à c’ qu’y paraît !

Amour ! Lilas ! Cresson d’ fontaine,
Les palpitants guinch’nt en pantins,
Et d’ Montmertre à l’av’nue du Maine
Ça trouillott’, du côté d’ Pantin !

V’là les poèt’s qui pinc’nt leur lyre
(Malgré qu’y n’aient rien dans l’ fusil),
V’là les Parigots en délire
Pass’ qu’y pouss’ trois branch’s de persil !

L’est fini l’ temps des z’engelures,
Des taup’s a sort’nt avec des p’lures
Dans de l’arc en ciel agencées
De tous les tons, de tous les styles ;

Du bleu, du ros’, tout’s les couleurs ;
Et ça fait croir’ qu’a sont des fleurs
Dont la coroll’ s’rait renversée
Et ballad’rait su’ ses pistils.


                            II

Pis v’là des z’éclairs, des z’orages
Et d’ la puïe qui vous tombe à siaux,
Rapport à d’ gros salauds d’ nuages
Qu’ont pas pitié d’ mes godillots.

Car c’t’ épatant, d’pis quéqu’s z’années,
Les saisons a sont comm’ pourries ;
Semb’ que l’ Bon Guieu pass’ qu’on l’oublie
Pleur’ comm’ eun’ doche abandonnée ;

[...] La suite ICI


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230107

L'Hiver (Jehan Rictus)

L'Hiver

Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés,
V’là l’ moment de n’ pus s’ mettre à poils :
V’là qu’ ceuss’ qui tienn’nt la queue d’ la poêle
Dans l’ Midi vont s’ carapater !

V’là l’ temps ousque jusqu’en Hanovre
Et d’ Gibraltar au cap Gris-Nez,
Les Borgeois, l’ soir, vont plaind’ les Pauvres
Au coin du feu... après dîner !

Et v’là l’ temps ousque dans la Presse,
Entre un ou deux lanc’ments d’ putains,
On va r’découvrir la Détresse,
La Purée et les Purotains !

Les jornaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne,
À côté d’artiqu’s festoyants
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants,
Pleins d’ sanglots... à trois sous la ligne !

Merd’, v’là l’Hiver, l’Emp’reur de Chine
S’ fait flauper par les Japonais !
Merd’ ! v’là l’Hiver ! Maam’ Sév’vrine
Va rouvrir tous ses robinets !

C’ qui va s’en évader des larmes !
C’ qui va en couler d’ la piquié !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes
C’est un vrai commerce, un méquier !

Ah ! c’est qu’on est pas muff en France,
On n’ s’occupe que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l’ tambour su’ les Ventres creux !

L’Hiver, les murs sont pleins d’affiches
Pour Fêt’s et Bals de charité,
Car pour nous s’courir, eul’ mond’ riche
Faut qu’y gambille à not’ santé !

Sûr que c’est grâce à la Misère
Qu’on rigol’ pendant la saison ;
Dam’ ! Faut qu’y viv’nt les rastaqoères
Et faut ben qu’y r’dor’nt leurs blasons !

Et faut ben qu’ ceux d’ la Politique
Y s’ gagn’nt eun’ popularité !
Or, pour ça, l’ moyen l’ pus pratique
C’est d’ chialer su’ la Pauvreté.

Moi, je m’ dirai : « Quiens, gn’a du bon ! »
L’ jour où j’ verrai les Socialisses
Avec leurs z’amis Royalisses
Tomber d’ faim dans l’ Palais-Bourbon.

Car tout l’ mond’ parl’ de Pauvreté
D’eun’ magnèr’ magnifique et ample,
Vrai de vrai y a d’ quoi en roter,             
Mais personn’ veut prêcher d’exemple !

Ainsi, r’gardez les Empoyés
(Ceux d’ l’Assistance évidemment)
Qui n’assistent qu’aux enterr’ments
Des Pauvr’s qui paient pas leur loyer !

Et pis contemplons les Artisses,
Peint’s, poèt’s ou écrivains,
Car ceuss qui font des sujets trisses
Nag’nt dans la gloire et les bons vins !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,
Un filon, eun’ mine à boulots ;
Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,
Et ça fait fair’ de chouett’s tableaux !

Oui, j’ai r’marqué, mais j’ai p’têt’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’ font « nos interprètes »
En geignant su’ not’ triste sort
S’arr’tir’nt tous après fortun’ faite !

Ainsi, t’nez, en littérature
Nous avons not’ Victor Hugo
Qui a tiré des mendigots
D’ quoi caser sa progéniture !

Oh ! c’lui-là, vrai, à lui l’ pompon !
Quand j’ pens’ que, malgré ses meillons,
Y s’ fit ballader les rognons
Du Bois d’ Boulogn’ au Panthéon

Dans l’ corbillard des « Misérables »
Enguirlandé d’ Beni-Bouff’-Tout
Et d’ vieux birb’s à barb’s vénérables...
J’ai idée qu’y s’a foutu d’ nous.

Et gn’a pas qu’ lui ; t’nez Jean Rich’pin
En plaignant les « Gueux » fit fortune.
F’ra rien chaud quand j’ bouffrai d’ son pain
Ou qu’y m’ laiss’ra l’ taper d’eun’ thune.

Ben pis Mirbeau et pis Zola
Y z’ont « plaint les Pauvres » dans des livres,
Aussi, c’ que ça les aide à vivre
De l’une à l’aute Saint-Nicolas !

Même qu’Émile avait eun’ bedaine
À décourager les cochons
Et qu’ lui, son ventre et ses nichons
N’ passaient pus par l’av’nue Trudaine.

Alorss, honteux, qu’a fait Zola ?
Pour continuer à plaindr’ not’ sort
Y s’a changé en harang-saur
Et déguisé en échalas*.

Ben en peintur’, gn’y a z’un troupeau
De peintr’s qui gagn’nt la forte somme
À nous peind’ pus tocs que nous sommes :
Les poux aussi viv’nt de not’ peau !

Allez ! tout c’ mond’ là s’ fait pas d’ bile,
C’est des bons typ’s, des rigolos,
Qui pinc’nt eun’ lyre à crocodiles
Faite ed’ nos trip’s et d’ nos boïaux !

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire,
Afin qu’ tout un chacun s’exerce,
Car si y gn’ aurait pus d’ misère
Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Ben, j’ vas vous dir’ mon sentiment :
C’est un peu trop d’hypocrisie,
Et plaindr’ les Pauvr’s, assurément
Ça rapport’ pus qu’ la Poésie :

Je l’ prouv’, c’est du pain assuré ;
Et quant aux Pauvr’s, y n’ont qu’à s’ taire.
L’ jour où gn’ en aurait pus su’ Terre,
Bien des gens s’raient dans la Purée !

Mais Jésus mêm’ l’a promulgué,
Paraît qu’y aura toujours d’ la dèche
Et paraît qu’y a quèt’ chos’ qu’ empêche
Qu’un jour la Vie a soye pus gaie.

Soit ! — Mais, moi, j’ vas sortir d’ mon antre
Avec le Cœur et l’Estomac
Pleins d’ soupirs... et d’ fumée d’ tabac.
(Gn’a pas d’ quoi fair’ la dans’ du ventre !)

J’en ai ma claqu’, moi, à la fin,
Des « P’tits carnets » et des chroniques
Qu’on r’trouv’ dans les poch’s ironiques
Des gas qui s’ laiss’nt mourir de faim !

J’en ai soupé de n’ pas briffer
Et d’êt’ de ceuss’ assez... pantoufles
Pour infuser dans la mistoufle
Quand... gn’a des moyens d’ s’arrbiffer.

Gn’a trop longtemps que j’ me balade
La nuit, le jour, sans toit, sans rien ;
(L’excès même ed’ ma marmelade
A fait s’ trotter mon Ang’ gardien !)

(Oh ! il a bien fait d’ me plaquer :
Toujours d’ la faim, du froid, d’ la fange,
Toujours dehors, gn’a d’ quoi claquer ;
Faut pas y en vouloir à c’t’ Ange !)

Eh donc ! tout seul, j’ lèv’ mon drapeau ;
Va falloir tâcher d’êt’ sincère
En disant l’ vrai coup d’ la Misère,
Au moins, j’aurai payé d’ ma peau !

Et souffrant pis qu’ les malheureux
Parc’ que pus sensible et nerveux
Je peux pas m’ faire à supporter
Mes douleurs et ma Pauvreté.

Au lieu de plaind’ les Purotains
J’ m’en vas m’ foute à les engueuler,
Ou mieux les fair’ débagouler,
Histoir’ d’embêter les Rupins.

Oh ! ça n’ s’ra pas comm’ les vidés
Qui, bien nourris, parl’nt de nos loques,
Ah ! faut qu’ j’écriv’ mes « Soliloques » ;
Moi aussi, j’en ai des Idées !

Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Mufflerie contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !

Et au milieu d’ leur balthasar
J’ vas surgir, moi (comm’ par hasard),
Et fair’ luire aux yeux effarés
Mon p’tit « Mané, Thécel, Pharès ! »

Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, j’ n’ connais pus d’ contraintes :
J’ suis l’Homme Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !

Jehan Rictus 1894-1895 ("Les soliloques du pauvre")

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200107

Renouveau - Gaston Couté

Renouveau

Ben oui, notre amour était mort
Sous les faux des moissons dernières,
(La javelle fut son suaire ...)
Ben oui, notre amour était mort,
Mais voici que je t'aime encor !

Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds,
Comme lorsqu'on cloue une bière,
J'ai battu les gerbes sur l'aire ;
Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds
Sur le cercueil de notre amour !

Et pan pan ! les fléaux rageurs
Ont écrasé, dessous leur danse,
Le bluet gris des souvenances
(Et pan pan ! les fléaux rageurs !)
Avec le ponceau qu'est mon coeur !

Dedans la tombe des sillons
Quand ce fut le temps des emblaves,
Comme un fossoyeur lent et grave,
Dedans la tombe des sillons
J'ai mis l'amour et la moisson.

Des sillons noirs un bluet sort
Tandis qu'une autre moisson bouge ;
Avec un beau ponceau tout rouge,
Des sillons noirs un bluet sort,
Et voici que je t'aime encor !

Gaston Couté  (voir ci-contre pour d'autres poèmes)

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L’école - Gaston Couté

L’école

Les p’tiots matineux sont ’jà par les ch’mins
Et, dans leu’ malett’ de grousse touél’ blue
Qui danse et berlance en leu’ tapant l’cul,
I’s portent des liv’s à coûté d’leu pain.

L’matin est joli coumm’ trent’-six sourires,
Le souleil est doux coumm’ les yeux des bétes...
La vie ouvre aux p’tiots son grand liv’ sans lett’es
Oùsqu’on peut apprend’ sans la pein’ de lire :
Ah ! les pauv’s ch’tiots liv’s que ceuss’ des malettes !

La mouésson est mûre et les blés sont blonds ;
I’s pench’nt vars la terr’ coumm’ les tâcherons
Qui les ont fait v’ni’ et les abattront :
Ça sent la galette au fournil des riches
Et, su’ la rout’, pass’nt des tireux d’pieds d’biche.
Les chiens d’ deux troupets qui vont aux pâtis,
Les moutons itou et les mé’s barbis
Fray’nt et s’ent’erlich’nt au long des brémailles
Malgré qu’les bargers se soyin bouquis
Un souér d’assemblé’, pour eune garçaille.
Dans les ha’s d’aubier qu’en sont ros’s et blanches,
Les moignieaux s’accoupl’nt, à tout bout de branches,
Sans s’douter qu’les houmm’s se mari’nt d’vant l’Maire,
Et i’s s’égosill’nt à quérrier aux drôles
L’Amour que l’on r’jitt’ des liv’s de l’école
Quasi coumme eun’ chous’ qui s’rait pas à faire.
À l’oré’ du boués, i’ s’trouve eun’ grand crouéx,
Mais les peupéiers sont pus grands dans l’boués.
L’fosséyeux encave un môrt sous eun’ pierre,
On baptise au bourg : les cloches sont claires
Et les vign’s pouss’ vart’s, sur l’ancien cim’tière !

Ah ! Les pauv’s ch’tiots liv’s que ceuss’ des malettes !
Sont s’ment pas foutus d’vous entrer en tête
Et, dans c’ti qu’est là, y a d’quoué s’empli l’cœur !
À s’en empli l’cœur, on d’vienrait des hoummes,
Ou méchants ou bons — n’importe ben coumme ! —
Mais, vrais coumm’ la terre en friche ou en fleurs,
L’souleil qui fait viv’e ou la foud’ qui tue.
Et francs, aussi francs que la franch’ Nature,
Les p’tiots ont marché d’leu’s p’tit’s patt’s, si ben
Qu’au-d’ssus des lopins de seigle et d’luzarne,
Gris’ coumme eun’ prison, haut’ coumme eun’ casarne
L’École est d’vant eux qui leu’ bouch’ le ch’min.

L’mét’ d’école les fait mett’e en rangs d’ougnons
Et vire à leu’ têt’ coumme un général :
« En r’tenu’, là-bas !... c’ti qui pivott’ mal !...»
Ça c’est pou’ l’cougner au méquier d’troufion.

On rent’ dans la classe oùsqu’y a pus bon d’Guieu :
On l’a remplacé par la République !
De d’ssus soun estrad’ le mét’ leu-z-explique
C’qu’on y a expliqué quand il ’tait coumme eux.
I’ leu’ conte en bieau les tu’ri’s d’ l’Histouère,
Et les p’tiots n’entend’nt que glouère et victouère :
I’ dit que l’travail c’est la libarté,
Que l’Peuple est souv’rain pisqu’i’ peut voter,
Qu’les loués qu’instrument’nt nous bons députés
Sont respectab’s et doiv’nt êt respectées,
Qu’faut payer l’impôt... « Môssieu, j’ai envie ! ...
— Non ! .., pasque ça vous arriv’ trop souvent ! »
I veut démontrer par là aux enfants
Qu’y a des règu’s pour tout, mêm’ pou’ la vessie
Et qu’i’ faut les suiv’ déjà, dret l’école.

I’ pétrit à mêm’ les p’tits çarvell’s molles,
I’ rabat les fronts têtus d’eun’ calotte,
I’ varse soun’ encr’ su’ les fraîch’s menottes
Et, menteux, fouéreux, au sortu’ d’ses bancs
Les p’tiots sont pus bons qu’â c’qu’i’ les attend :

Ça f’ra des conscrits des jours de r’vision
Traînant leu’ drapieau par tous les bordels,
Des soldats à fout’e aux goul’s des canons
Pour si peu qu’les grous ayin d’la querelle,
Des bûcheux en grippe aux dents des machines,
Des bons citoyens à jugeotte d’ouée :
Pousseux d’bull’tins d’vote et cracheux d’impôts,
Des cocus devant l’Église et la Loué
Qui bav’ront aux lèv’s des pauv’s gourgandines,
Des hounnètes gens, des gens coumme i’faut
Qui querv’ront, sarrant l’magot d’un bas d’laine,
Sans vouèr les étouel’s qui fleuriss’nt au ciel
Et l’Avri’ en fleurs aux quat’ coins d’la plaine !...

Li ! l’vieux mét’ d’école, au fin bout d’ses jours
Aura les ch’veux blancs d’un déclin d’âg’ pur ;
I’ s’ra ensarré d’l’estime d’tout l’bourg
Et touch’ra les rent’s du gouvernement...

Le vieux maît’ d’écol’ ne sera pourtant
Qu’un grand malfaiseux devant la Nature !..

Gaston Couté

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Le Gâs qu’a mal tourné - Gaston Couté

Le Gâs qu’a mal tourné

Dans les temps qu’j’allais à l’école,
— Oùsqu’on m’vouéyait jamés bieaucoup, —
Je n’voulais pâs en fout’e un coup ;
J’m’en sauvais fér’ des caberioles,
Dénicher les nids des bissons,
Sublailler, en becquant des mûres
Qui m’barbouillin tout’la figure,
Au yeu d’aller apprend’ mes l’çons ;
C’qui fait qu’un jour qu’j’étais en classe,
(Tombait d’ l’ieau, j’pouvions pâs m’prom’ner !)
L’ mét’e i’ m’dit, en s’levant d’ sa place :
« Toué !... t’en vienras à mal tourner ! »

Il avait ben raison nout’ mét’e,
C’t’houmm’-là, i’d’vait m’counnét’ par cœur !
J’ai trop voulu fére à ma tête
Et ça m’a point porté bounheur ;
J’ai trop aimé voulouèr ét’ lib’e
Coumm’ du temps qu’ j’étais écoyier ;
J’ai pâs pu t’ni’ en équilib’e
Dans eun’ plac’, dans un atéyier,
Dans un burieau... ben qu’on n’y foute
Pâs grand chous’ de tout’ la journée...
J’ai enfilé la mauvais’ route !
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

À c’tt’ heur’, tous mes copains d’école,
Les ceuss’ qu’appernin l’A B C
Et qu’écoutin les bounn’s paroles,
I’s sont casés, et ben casés !
Gn’en a qui sont clercs de notaire,
D’aut’s qui sont commis épiciers,
D’aut’s qu’a les protections du maire
Pour avouèr un post’ d’empléyé...
Ça s’léss’ viv’ coumm’ moutons en plaine,
Ça sait compter, pas raisounner !
J’pense queuqu’foués... et ça m’fait d’la peine :
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

Et pus tard, quand qu’i’s s’ront en âge,
Leu’ barbe v’nu, leu’ temps fini,
I’s vouéront à s’mett’e en ménage ;
I’s s’appont’ront un bon p’tit nid
Oùsque vienra nicher l’ ben-êt’e
Avec eun’ femm’... devant la Loué !
Ça douét êt’ bon d’la femme hounnête :
Gn’a qu’les putains qui veul’nt ben d’moué.
Et ça s’comprend, moué, j’ai pas d’rentes,
Parsounn’ n’a eun’ dot à m’dounner,
J’ai pas un méquier dont qu’on s’vante...
Moué ! j’sés un gâs qu’a mal tourné !

I’s s’ront ben vus par tout l’village,
Pasqu’i’s gangn’ront pas mal d’argent
À fér des p’tits tripatrouillages
Au préjudic’ des pauv’ers gens
Ou ben à licher les darrières
Des grouss’es légum’s, des hauts placés.
Et quand, qu’à la fin d’leu carrière,
I’s vouérront qu’i’s ont ben assez
Volé, liché pour pus ren n’fére,
Tous les lichés, tous les ruinés
Diront qu’i’s ont fait leu’s affères...
Moué ! j’s’rai un gâs qu’a mal tourné !

C’est égal ! Si jamés je r’tourne
Un joure r’prend’ l’air du pat’lin
Ousqu’à mon sujet les langu’s tournent
Qu’ça en est comm’ des rou’s d’moulin,
Eh ben ! i’ faura que j’leu dise
Aux gâs r’tirés ou établis
Qu’a pataugé dans la bêtise,
La bassesse et la crapulerie
Coumm’ des vrais cochons qui pataugent,
Faurâ qu’ j’leu’ dis’ qu’ j’ai pas mis l’nez
Dans la pâté’ sal’ de leu-z-auge...
Et qu’c’est pour ça qu’j’ai mal tourné !...

Gaston Couté 1880-1911 ("La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné")

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