lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

010408

Andrée Hyvernaud, Anne-Marie Kegels

Andrée Hyvernaud  (1910-2005)

Un poème un peu en retard sur le calendrier. L'année prochaine ?

Galette des Rois

Qui a la fève et la couronne ?
Papier d'or ou papier d'argent ?
La galette était bonne
Et la fève dedans.

Petit roi d'amour aux yeux de velours
Choisis la reine de ta cour !
Gentil Roi, bois ! Mais n'oublie pas
Que le bonheur même des Rois
Ne dure souvent qu'un seul jour ...

Andrée Hyvernaud

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Les mots

Les mots ont leur façon à eux
de s'éprendre les uns des autres
on n'y peut pas souvent grand-chose
et cela vaut peut-être mieux

Andrée Hyvernaud



Anne-Marie Kegels  (1912-1980) est une poète belge de langue française. 

Automne

Ne me dis pas que l'octobre
Me parle chaque soir
Du frisson de la neige.
Mais ouvre la fenêtre,
Surprends-le au verger,
Et vois comme il me donne
De tous ses ors crispés
Un plaisir qui me brûle.

Anne-Marie Kegels 

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La Fenêtre

Pour les autres, pour les passants,
tu es simplement la fenêtre.
Pour moi qui t'aime du dedans
tu es ma plus profonde fête.

Celle qui accroît le regard
et limite chaque nuage,
la gardienne du paysage
où je viens me perdre le soir.

J'ai le monde sous mes paupières
mon front à ta vitre appuyé
et tu es glissante lisière
sur le bord de l'illimité.

Reste ma sœur très patiente,
fais-moi l'aumône d'un oiseau,
redis-moi les paroles lentes
de cet horizon sans défaut.

Et posée entre ciel et terre
sois ce chemin aérien
près duquel doucement je viens
apaiser ma faim de lumière.

Anne-Marie Kegels



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PP 09 : l'humour de JEAN-LUC MOREAU

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- Jean-Luc Moreau -

Jean-Luc Moreau est né en 1937.

<< Les Poèmes de la souris verte (Le livre de Poche Jeunesse, Hachette - Fleurs d'encre, édition 2003 illustrée par Marie-Aude Waymel) - environ 190 pages, 5 € en librairie.

Poète et universitaire, il a publié des histoires et des poèmes pour les enfants et les adolescents, (L'arbre perché, Poèmes à saute-mouton, Devinettes, Les Poèmes de la souris verte, Dans ma famille* ), pour les plus grands (La Bride sur le cœur, Sous le masque des mots), ainsi que des anthologies et des traductions de poèmes. On trouve d'autres textes de cet auteur dans d'autres catégories du blog.

* dernier recueil pour les enfants paru : Dans ma famille (illustré par Eva Offredo, collection Gautier-Languereau, 2008) - environ 30 pages et 5 € en librairie.

Ce premier texte se trouve dans le recueil Les Poèmes de la souris verte, au chapitre "Le carré de l'hypoténuse"

Locataires

J'ai dans mon cartable
(C'est épouvantable !)
Un alligator
Qui s'appelle Hector.

J'ai dans ma valise
(Ça me terrorise !)
Un éléphant blanc
Du nom de Roland.

J'ai dans mon armoire
(Mon Dieu, quelle histoire !)
Un diplodocus
Nommé Spartacus.

Mais pour moi le pire,
C'est sous mon chapeau
D'avoir un vampire
Logé dans ma peau.

Jean-Luc Moreau ("Les Poèmes de la souris verte" Le livre de Poche Jeunesse Hachette - Fleurs d'encre, 1992 et 2003)

logo_cr_ation_po_tique Poèmes à la manière de "J'ai dans  mon cartable..."

En utilisant la structure et l'esprit de ce poème, un document présente la démarche pédagogique d'une séance ICI (à partir de la page 28). Voyez aussi un travail réalisé ICI par des élèves de CE1, dans un CM2 ICI, ou encore ICI dans un CP.

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La cour de mon école

La cour de mon école
Vaut bien, je crois,
La cour de Picrochole,
Le fameux roi :
Elle est pleine de charme,
Haute en couleur;
On y joue aux gendarmes
Et aux voleurs;
Loin des Gaulois, des Cimbres
Et des Teutons,
On échange des timbres,
À croupetons;
Des timbres des Antilles,
De Bornéo…
Et puis on joue aux billes
Sous le préau.
Qu'on ait pris la Bastille,
C'est merveilleux,
Mais que le soleil brille,
C'est encor mieux !
Orthographe et problèmes
Sont conjurés.
École, ah ! que je t'aime
À la récré !

Jean-Luc Moreau ("Les Poèmes de la souris verte" Le livre de Poche Jeunesse Hachette - Fleurs d'encre, 1992 et 2003)

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Le cerf-volant

Soulevé par les vents
Jusqu'aux plus haut des cieux,
Un cerf-volant plein de superbe
Vit, qui dansait au ras de l'herbe,
Un petit papillon, tout vif et tout joyeux.

- Holà ! minable animalcule,
cria du zénith l'orgueilleux,
Ne crains-tu pas le ridicule ?
Pour te voir, il faut de bons yeux
Tu rampes comme un ver...
Moi je grimpe je grimpe
Jusqu'à l'Olympe,
Séjour des dieux.

- C'est vrai, dit l'autre avec souplesse,
Mais moi, libre, à mon gré,
je peux voler partout,
Tandis que toi, pauvre toutou,
Un enfant te promène en laisse.

Jean-Luc Moreau  (dans "La poésie comme elle s' écrit" de Jacques Charpentreau - Collection Enfance heureuse - Éditions ouvrières, 1979)

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La télévision

Quand on branche la télé,
Mes amis, quel défilé !
Le négus, le roi d’Écosse,
De vieux gus et de grands gosses,
Cendrillon dans son carrosse,
La véloce Carabosse
Chevauchant son balai-brosse,
Des prélats, des porte-crosses,
De beaux blonds, des rousses rosses,
Des colosses,
Des molosses,
Des rhinocéros atroces...
Et quand c’est le plus joli :
« Les enfants ! C’est l’heure ! Au lit ! »

Jean-Luc Moreau  (dans "La poésie comme elle s' écrit" de Jacques Charpentreau - Collection Enfance heureuse - Éditions ouvrières, 1979)

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Chanson de l'heure qu'il est

- Monsieur, Monsieur , s'il vous plaît,
Dites-nous qu'elle heure il est !

- Il est ma petite fille 
L'heure où l'escargot s'habille ;
Il est, mon petit garçon
L'heure où sort le limaçon,

L'heure étrange et solennelle
Où chantent les coccinelles

Où la puce et ses enfants 
Vont dîner chez l'éléphant ;

Il est l'heure où la panthère
Épouse un coléoptère,

L'heure où tout peut arriver...
Où je dors... où vous rêvez...

Jean-Luc Moreau

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Trois petits pantins

Dans le clair matin,
Quand le lac est lisse,
Pétris de malice,
Trois petits pantins,
Trois gentils lutins
Quittent leur pelisse,
Trois lutins mutins
Mettent leurs patins.
Alors - ô délice,
O rire argentin !
Charmant tableautin,
Sur la glace glissent
Trois petits lutins
Malins comme Ulysse,
Trois beaux diablotins
Au rire enfantin
Dans le clair matin.

Jean-Luc Moreau ("L'Arbre perché" - Enfance heureuse, Éditions ouvrières, 1976)

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Si ...

Si la sardine avait des ailes,
Si Gaston s'appelait Gisèle,
Si l'on pleurait lorsque l'on rit,
Si le Pape habitait Paris,
Si l'on mourait avant de naître,
Si la porte était la fenêtre,
Si l'agneau dévorait le loup,
Si les Normands parlaient zoulou,
Si la Mer Noire était la Manche,
Et la Mer Rouge la Mer Blanche,
Si le monde était à l'envers,
Je marcherais les pieds en l'air,
Le jour je garderais la chambre,
J'irais à la plage en décembre,
Deux et un ne feraient plus trois...
Quel ennui ce monde à l'endroit!

Jean-Luc Moreau ("L'Arbre perché" - Collection Enfance heureuse, Éditions ouvrières, 1976)

logo_cr_ation_po_tiquePoèmes à la manière de "Si ..."

 À partir de ce texte, des élèves de classe unique ont imaginé... ICI

Voir aussi le texte Avec des si ... de Claude Roy

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L'oncle Octave

J'ai bourlingué, dit l'oncle Octave,
De Vancouver à Tamatave,
De ShangaÏ au Cap et jusqu'à
San José de Costa Rica.
Souventes fois je rêve encore
DeTimor et de Travancore,
Mais sachez-le, par-dessus tout
J'aime le Perche et le Poitou.

Jean-Luc Moreau ("L'Arbre perché" - Collection Enfance heureuse, Éditions ouvrières, 1976)

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Une comptine pour les petits :

Quand le chat…

Quand
le chat
met ses
chaussettes,
c’est
la fête
aux sou-
ricettes.

Quand
le chat
joue au
cerceau,
c’est
la fête
aux sou-
riceaux.

Jean-Luc Moreau ("L'Arbre perché" - Collection Enfance heureuse, Éditions ouvrières, 1976)

logo_cr_ation_po_tique Comptine à la manière de "Quand le chat..."

Cette petite comptine permet la création poétique de construction simple avec des noms d'animaux, prédateurs et proies potentielles, en utilisant rimes ou assonances  :

Quand le lion joue à la marelle / c'est la fête à la gazelle
Quand le lion joue à la belote / c'est la fête à l'antilope

[exemple proposé par le blog]

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Voici deux fables ou contrefables, allez savoir, qu'on trouve parmi d'autres dans le chapitre "Le Bidule et le Machinchose (Fables et contrefables)" du recueil "Les Poèmes de la souris verte" :

L'éléphant rose et la souris blanche

L'éléphant rose, un jour bouscula la souris
(pour un éléphant rose ,il était un peu gris !) ;
la souris quoique blanche, en eut une peur bleue,
(surtout que le balourd lui marcha sur la queue !)
"madame, excusez-moi, vraiment je suis navré..."
(il était si confus qu'il en aurait pleuré!)
Un éléphant qui pleure, est-il pire infortune ?
La souris toute émue, oublia sa rancune :
"Ce n'est rien, lui dit-elle en le réconfortant,
J'aurais pu vous en faire autant."
On tirera de cette histoire
une double moralité :
d'abord qu'un éléphant ne doit jamais trop boire
(et cela ne pas hésiter à le dire, à le répéter !)
mais surtout que ma souris blanche
est un fort bon exemple à donner aux enfants :
pour peu qu'elle eut pris sa revanche,
qu'eussions-nous fait de l'éléphant ?

Jean-Luc Moreau ("Les Poèmes de la souris verte" Le livre de Poche Jeunesse Hachette - Fleurs d'encre, 1992 et 2003)

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L'hippopotame

Par la Seine un hippopotame
S’en vint un jour jusqu’à Paname.
Il descendit dans le métro,
Changea même à Trocadéro
Mais quand il fut à la Concorde,
Il s’écria: «Miséricorde !»
Et par la Porte des Lilas
S’en alla.

Jean-Luc Moreau ("L'Arbre perché" - Collection Enfance heureuse, Éditions ouvrières, 1976)

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Le renard et le corbeau
ou si l'on préfère
la (fausse) poire et le (vrai) fromage
 

Or donc, Maître Corbeau,
Sur son arbre perché, se disait: « Quel dommage
Qu'un fromage aussi beau,
Qu'un aussi beau fromage
Soit plein de vers et sente si mauvais.

Tiens ! voilà le renard : je vais,
Lui qui me prend pour une poire,
Lui jouer, le cher ange, un tour de ma façon.
Ça lui servira de leçon ! »
Passons sur les détails, vous connaissez l'histoire
Le discours que le renard tient,
Le corbeau qui ne répond rien
(Tant il rigole !),
Bref, le fromage dégringole...
Depuis, le renard n'est pas bien ;
Il est malade comme un chien.

Jean-Luc Moreau ("Les Poèmes de la souris verte" Le livre de Poche Jeunesse Hachette - Fleurs d'encre, 1992 et 2003)

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Posté par de passage à 14:30 - PRINT POÈTES 2009 : L'HUMOUR des poètes - Permalien [#]

PP 09 - L'humour des POÈTES - poèmes en ANGLAIS et en ESPAGNOL

- Poèmes  d'humour traduits de l'anglais ou de l'espagnol -


Des comptines traduites de l'anglais et de l'espagnol sont ici :
L'HUMOUR des COMPTINES - ANGLAIS et ESPAGNOL

et des textes traduits d'autres langues étrangères sont  ici :
L'HUMOUR des POÈTES - AUTRES LANGUES (sauf anglais-espagnol)

 choisis parmi ceux déjà placés sur ce blog l'année dernière, et dont on peut retrouver l'intégralité, tous thèmes confondus, dans la catégorie PRINT POÈTES 2008 : L'AUTRE (Monde)

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- en anglais -

Angleterre

Voir la catégorie L'humour des COMPTINES - ANGLAIS-ESPAGNOL

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États-Unis d'Amérique

Emily Dickinson (1830-1886) est une des plus importantes poètes des USA.

Si quelqu'un veut se coller à la traduction ...

The Robin (Le rossignol)  

The Robin is the one

That interrupts the morn
With hurried, few, express reports
When March is scarcely on.

The robin is the one
That overflows the noon
With her cherubic quantity,
An April but begun.

The robin is the one
That speechless from her nest
Submits that home and certainty
And sanctity are best.

Emily Dickinson

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Irlande

Samuel Beckett  (1906-1989), né à Dublin, est sans doute, avec James Joyce (voir plus bas), le plus connu des écrivains irlandais.

La mouche

entre la scène et moi
la vitre
vide sauf elle

ventre à terre
sanglée dans ses boyaux noirs
antennes affolées ailes liées
pattes crochues bouche suçant à vide
sabrant l'azur s'écrasant contre l'invisible
sous mon pouce impuissant elle fait chavirer
la mer et le ciel serein.

Samuel Beckett ("Poèmes suivi de Mirlitonnades" - éditions de Minuit, 1978, rééd augmentées 1992, 1998)

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Cuba

Nicolas Guillén (1902-1989) est sans doute le plus connu des poètes cubains.
Sa poésie parle du métissage, du respect de l’autre, du refus de l’injustice, contre l’impérialisme et la colonisation.

Un son para niños antillos      

Por el Mar de las Antillas
anda un barco de papel
anda y anda el barco barco,
Sin timonel.

De la Habana a Portobelo,
de Jamaica a Trinidad,
anda y anda al barco barco,
Sin capitan.

Una negra va en la popa
va en la proa un español :
Anda y anda el barco barco,
con ellos dos.

Pasan islas, islas, islas,
muchas islas, siempre mas ;
anda y anda el barco barco,
sin descansar.

Un cañon de chocolate
contra el barco disparo,
y un cañon de azucar, zucar,
le contesto.

¡Ay, mi barco marinero,
con su casco de papel !
¡Ay, mi barco negro y blanco
sin timonel !

Alla va la negra negra
junto junto al español ;
anda y anda al barco barco
con ellos dos.

Nicolas Guillén ("El son entero")

Traduction de Claude Couffon :

Une chanson pour les enfants antillais

Voguant sur la Mer des Antilles
avance un bateau de papier
le bateau avance, avance,
sans timonier.

De La Havane à Portobel,
de Jamaïque à Trinité,
le bateau avance, avance,
sans capitaine.

Une négresse est à la poupe
à la proue est un espagnol :
le bateau avance, avance,
avec eux.

Passent des îles et des îles,
des îles et puis d’autres îles ;
le bateau avance, avance,
sans repos.

Un canon tout en chocolat
a tiré contre le bateau,
qui de son canon tout en sucre,
a répondu.

Ah ! mon bateau filant sur l’eau
avec sa coque de papier !
Ah ! mon bateau tout noir et blanc,
sans timonier !

Sur le bateau va la négresse
et l’espagnol
le bateau avance, avance
avec eux.

Nicolas Guillén

Nicolas Guillén ("Poésie Cubaine du XXème siècle" - Patiño, 1998)

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Un largo lagarto verde (extrait) - titre proposé

Por el Mar de las Antillas
(que también Caribe llaman)
batida por olas duras
y ornada de espumas blandas,
bajo el sol que la persigue
y el viento que la rechaza,
cantando a lágrima viva
navega Cuba en su mapa :
un largo lagarto verde,
con ojos de piedra y agua.

Un long lézard vert

Dans la mer des Antilles
(Qu'on nomme aussi Caraïbe)
fouettée de violentes vagues
et ornée de blanche écume,
sous le soleil qui la persécute
et le vent qui la repousse,
chantant à chaudes larmes
Cuba navigue sur sa carte :
long crocodile vert
aux yeux d'eau et de pierre.

Nicolas Guillén

Nicolas Guillén ("Un largo lagarto verde" - 1958) traduction Lieucommun

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Guatemala

Humberto Ak’abal, né en 1952, est un poète Maya du Guatemala. Les Mayas représentent plus de la moitié de la population de ce pays, mais c'est un peuple qui lutte pour son existence et sa culture (300 000 indiens mayas ont été tués dans les années 80). On trouvera ici sur le blog, d'autres petits poèmes de cet auteur.

Les deux poèmes qui suivent sont parus dans le journal "La Jornada" (La Journée) sous le titre La memoria del árbol (La mémoire de l'arbre), présentés par Eduardo Galeano. Ak'abal les a écrits en maya quiché et traduits en espagnol. Nous vous en proposons la traduction en français.

B'alam

K'o taq mul in b'alam,
kinxak'in pa taq siwan,
kinch'opin puwi' taq ri tanatik
kinb'inib'ej, kinq'axaj juyub'.

Kinwil ri unimal ri kaj,
ri uchowil, jela' che ri ja',
ri uk'ux ri ulew.

Kintzijon ruk' ri q'ij,
kinetz'an ruk' ri ik',
kinb'oq' ch'umil
kinnak' chuwij.

Kinsilob'aj ri nuje',
kinq'oyi' cho ri le'anik
kinkosik', kinwesaj ri waq'.

Humberto Ak’abal

en espagnol :

Jaguar

Otras veces soy jaguar,
corro por barrancos,
salto sobre peñascos,
trepo montañas.

Miro más allá del cielo,
más allá del agua,
más allá de la tierra.

Platico con el sol,
juego con la luna,
arranco estrellas
y las pego a mi cuerpo.

Mientras muevo la cola,
me echo sobre el pasto
con la lengua de fuera

Humberto Ak’abal (dans le quotidien "La Jornada" du 17 février 1999)

Traduction en français proposée par Lieucommun :

Jaguar

Parfois, je suis jaguar,
je cours par les ravins,
je saute par-dessus les rochers,
j'escalade les montagnes.

Je regarde au-delà du ciel,
au-delà de l'eau,
au-delà de la terre.

Je parle avec le soleil,
je joue avec la lune,
J'arrache des étoiles
et je les fixe sur mon corps.

En remuant la queue,
je me précipite dans l'herbe,
la langue dehors.

Humberto Ak’abal

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Rapapem

In inchikop :
ri nurapapem
kinb'an pa ri wanima'.

Vuelo

Soy pájaro :
mis vuelos son
dentro de mí.

Humberto Ak’abal

Traduction proposée par Lieucommun :

Je vole

Je suis un oiseau :
je vole
à l'intérieur de moi-même.

Humberto Ak’abal 

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Las luciérnagas

Las luciérnagas
son estrellas
que bajaron del cielo

y las estrellas
son luciérnagas
que no pudieron bajar.

Apagan y encienden sus ocotíos
para que les duren
toda la noche.

Humberto Ak’abal

Traduction proposée par Lieucommun :

Les lucioles

Les lucioles
sont des étoiles
descendues du ciel

et les étoiles
sont des vers luisants
qui n'ont pas pu descendre.

Ils éteignent et allument leur petits braseros
pour avoir de la lumière
toute la nuit.

Humberto Ak’abal

 

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Amérique Centrale - Mexique - poésie aztèque

L'empire Aztèque occupait aux XIVe, XVe et XVIe siècles une grande partie du Mexique, dont la capitale était Tenochtitlan, aujourd'hui Mexico, capitale du Mexique.
La
langue náhuatl, parlée par les Aztèques est aussi la langue actuelle des "Nahua", leurs descendants, qui constituent au Mexique et au Salvador une population de un à deux millions de personnes.

Miguel León-Portilla, qui a préfacé l'ouvrage Poésie náhuatl d'amour et d'amitié (éditions La Différence, 1991), a lui-même écrit des poèmes en náhuatl et en espagnol dans son livre réunissant des textes de poètes náhualt : Poesía Náhuatl, la de ellos y la mía.(Poésie Náhuatl, leur poésie et la mienne).


Tochin in metztic

Yohualtotomeh
inchan omanqueh:
cenca quiahuia yohualnepantla.

In ihcuac oyahqueh in tlilmixtli,
yohualtotomeh patlantinemih,
azo quittayah tochin in metztic.

Nehhuatl huel oniquimittac
in yohualtotomeh
ihuan tochin in metztic.

En espagnol :

El conejo en la luna

Los pájaros de la noche
se quedaron en su casa;
mucho llovía a la mitad de la noche

Cuando las nubes negras se fueron,
los pájaros estuvieron revoloteando,
tal vez veían al conejo en la Luna

Yo pude contemplar
a los pájaros de la noche
y también al conejo en la Luna.

Miguel León-Portilla

Miguel León-Portilla (Poesía Náhuatl, la de ellos y la mía - éditions Diana, 2006)

Traduction en français proposée (par Lieucommun) :

Le lapin de la lune

Les oiseaux de nuit
sont restés chez eux ;
il a beaucoup plu au milieu de la nuit.

Quand les nuages sombres sont partis,
les oiseaux se sont mis à voleter,
peut-être ont-ils aperçu le lapin dans la lune ?

Moi j'ai pu contempler
les oiseaux de nuit
et aussi le lapin dans la lune.

Miguel León-Portilla (Poésie Náhuatl, leur poésie et la mienne - éditions Diana, 2006)

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Espagne

Federico García Lorca (1898-1936) est un poète et auteur de pièces de théâtre espagnol. Il a été l'ami de Luis Buñuel (cinéaste) et de Salvador Dalí.
Il est mort fusillé au début de la Guerre civile par les troupes du Général Franco.

Le Romancero Gitano (1928) est son recueil de poèmes le plus connu. 

Naranja y limón (1) 

Naranja y limón
¡Ay de la niña
del mal amor!
Limón y naranja
¡Ay de la niña
de la niña blanca!
Limón
(Cómo brillaba el sol).
Naranja
(En las chinas del agua).

 

Federico García Lorca

(pas de traduction, juste pour la musique de la langue) : le titre seulement : Orange et citron

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Agua, ¿dónde vas ?

Agua, ¿dónde vas ?
Riendo voy por el río
a las orillas del mar.

Mar, ¿a dónde vas ?
Río arriba voy buscando
fuente donde descansar.

Chopo, y tú ¿qué harás ?
No quiero decirte nada
yo… ¡temblar!

¿Qué deseo, qué no deseo,
por el río, por el mar ?
¡Cuatro pájaros sin rumbo
en el alto chopo están!

Federico García Lorca

Eau, où vas-tu ?

Eau, où vas-tu ?
Je vais riant par la rivière
jusqu'aux rivages de la mer.

Mer, où vas-tu ?
Par la rivière je cherche
une fontaine où me reposer.

Peuplier, et toi, qu'est-ce que tu fais ?
Je ne veux rien te dire
moi ... je tremble !

Ce que j'espère, ce que je ne voudrais pas,
par la rivière, par la mer ?
Quatre oiseaux perdus
Sont sur le haut peuplier !

Federico García Lorca

 (libre adaptation en français : lieucommun)

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Août

Contrastes de pêche et de sucre,
et le soleil dans l'après-midi
comme le noyau dans un fruit.
L'épi de maïs garde intact
son rire jaune et dur.
Août.
Les enfants mangent
le pain brun et la délicieuse lune.

Federico García Lorca

(Traduction proposée par Lieucommun)

Agosto

Contraponientes de melocotón y azucar,
y el sol dentro de la tarde,
come el hueso en una fruta.
La panocha guarda intacta
su risa amarilla y dura.
Agosto.
Los niños comen
pan moreno y rica luna.

Federico García Lorca 

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Chanson bête

Maman,
Je voudrais être en argent.

Mon fils,
Tu auras bien froid.

Maman,
Je voudrais être de l'eau.

Mon fils,
Tu auras bien froid.

Maman,
Brode-moi sur ton oreiller.

D'accord !
tout de suite !

 Federico García Lorca

(Traduction proposée par Lieucommun)

Canción tonta
          
Mamá.
Yo quiero ser de plata.

Hijo,
tendrás mucho frío.

Mamá.
Yo quiero ser de agua.

Hijo,
tendrás mucho frío.

Mamá.
Bórdame en tu almohada.

¡Eso sí!
¡Ahora mismo!

Federico García Lorca (" Canciones" - 1928) 

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José Agustín Goytisolo (1928-1999) était un écrivain, traducteur et poète de Catalogne, de langue castillane (espagnol) et catalane. 

Érase una vez

Érase una vez
un lobito bueno
al que maltrataban
todos los corderos.

Y había también
un príncipe malo,
una bruja hermosa
y un pirata honrado.

Todas estas cosas
había una vez
cuando yo soñaba
un mundo al revés.

José Agustín Goytisolo 

Il était une fois

Il était une fois
un petit loup gentil
qui était maltraité
par tous les moutons.

Et il y avait aussi
un mauvais prince,
une jolie sorcière
et un pirate honnête.

Il était une fois
toutes ces choses-là
quand je rêvais
d’un monde à l’envers.

José Agustín Goytisolo 

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Antonio Machado (1875-1939) est un poète espagnol de la Génération de 98, mouvement "Moderniste" initié par le poète de langue espagnole et voyageur, certes, mais nicaraguyen, (merci de nous avoir signalé cette erreur) Rubén Darío (1867-1916).

La plaza

La plaza tiene una torre,
la torre tiene un balcón,
el balcón tiene una dama
la dama tiene una flor.

Antonio Machado

La place 

La place a une tour,
la tour a un balcon,
le balcon a une dame,
la dame a une fleur.

Antonio Machado

 (adaptation en français : lieucommun)

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Le soleil est une boule de feu

Le soleil est une boule de feu,
La lune est un disque violet.

Une blanche palombe se pose
Au sommet du cyprès centenaire.

Les parterres de myrtes semblent
fanés et couverts de poussière

Le jardin et le calme de l'après-midi ! ...
L'eau chante à la fontaine de marbre.

Antonio Machado

Traduction et adaptation Lieucommun  du texte original ci-dessous

El sol es un globo de fuego

El sol es un globo de fuego,
la luna es un disco morado.

Una blanca paloma se posa
en el alto ciprés centenario.

Los cuadros de mirtos parecen
de marchito velludo empolvado.

¡El jardín y la tarde tranquila!...
Suena el agua en la fuente de mármol.

Antonio Machado 



Posté par de passage à 14:20 - L'HUMOUR des POÈTES - ANGLAIS et ESPAGNOL - Permalien [#]

PP 09 - L'humour de CARL NORAC

- Carl Norac -

Carl Norac est un poète et romancier belge né en 1960, auteur de recueils de poésie et d'albums pour la jeunesse. C'est le fils de Pierre Coran (son nom d'auteur est un anagramme).

Ci-après, un poème-acrostiche - voir le paragraphe JEUX de la page 1 de cette catégorie (par retour au sommaire) pour d'autres acrostiches et des idées de création livre_Carl_Norac_lettres_du_g_ant

Étoile ou étincelle

Pour qu'elle soit plus belle*,
Osons déshabiller nos phrases
Et nos pensées.
Surprise, elle devient
Imaginairement
Etoile ou étincelle
.

* au singulier, la phrase se réfère à la poésie, sous-entendue en acrostiche.
Carl Norac (dans "Lettres du  géant à l’enfant qui passe suivi du ..." - Labor Éditions, collection Espace Nord, 2002)

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Poème du cartable rêveur

Pendant que tu étais
Sur la plage, cet été,
Ou bien dans la forêt,
As-tu imaginé
Que ton cartable rêvait ?
Il rêvait d’avaler
Des crayons, des cahiers,
Puis d’aller, comme on vole,
Sur le chemin de l’école.

Carl Norac

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Posté par de passage à 14:15 - PRINT POÈTES 2009 : L'HUMOUR des poètes - Permalien [#]

Vénus Khoury-Ghata, Anise Koltz, Marie Krysinska

Vénus Khoury-Ghata est une poète libanaise francophone contemporaine.

À Yasmine

Tu es mon point du jour
mon île colorée en bleu
ma clairière odorante

Tu es ma neige volée
mon pétale unique
mon faune apprivoisé

Tu es ma robe de caresses
mon foulard de tendresse
ma ceinture de baisers

Tes cils épis de blé
Tes gestes moulin à vent
et l'on pétrit le rire
Dans la cuve de ta bouche

Tu es mon pain dodu
mon nid

Vénus Khoury-Ghata ("Anthologie personnelle " - Actes Sud, 1999)

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La forêt a peur

Une forêt peureuse
panique à la vue du soir
Tout l'angoisse
les cris des chouettes
leur silence
Le regard froid de la Lune
et l'ombre de son sourcil sur le lac
Le bouleau claque des dents
en se cachant derrière le garde-champêtre
Le frêne s'emmitoufle dans son écorce
et retient sa respiration jusqu'au matin
Le pin essuie sa sueur
et appelle son père le pin parasol
La tête entre les jambes
le saule pleure à chaudes feuilles
et fait déborder le ruisseau
Le roseau qui ne le quitte pas des yeux
L'entend supplier le ver luisant
d'éclairer les ténèbres
Seul le chêne garde sa dignité
à genoux dans son tronc
il prie le dieu de la forêt
de hâter l'arrivée du jour

Vénus Khoury-Ghata ("La voix des arbres" - Le Cherche-midi, 1999)

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La surface d'un automne

La surface d'un automne
est inversement proportionnelle à la hauteur de sa tristesse
le nuage interrogé multiplie sans difficulté le basilic par le safran.

Répète après moi :
la distance entre deux pluies se mesure par arpents de silence
et le périmètre d'un mois est divisible par son rayon de lune.
Cela va de soi.

Vénus Khoury-Ghata ("Quelle est la nuit parmi les nuits" - Mercure de France, 2004)

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Ma mère au tronc creux

Ma mère au tronc creux
Aux mains qui se ramifient dans la terre
Ma mère rapiéçait le feu

Mon père chargé de porter le silence
Était devenu pilier

Et la guerre lâchait ses chevaux à nos portes
La mer dans nos lits hennissait

Il y a pleins d'océans vides à louer ...

Vénus Khoury-Ghata

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Source des textes de Vénus Khoury-Ghata reproduits ci-dessous : http://www.printempsdespoetes.com/

La voie lactée ...

La voie lactée mène à l'école
Les enfants l'empruntent soir et matin
Les tabliers au passage frôlent une étoile dormante
Qui crie dans son sommeil
Et jette des étincelles
La Grande Ourse rêve d'une couette
La Petite Ourse rêve d'un jardin
Et de trèfles à quatre feuilles
Le temps est à la somnolence et à la paresse
L'instituteur dort en marchant
Les élèves sont en papier

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À quoi sert l'école ?
À enfermer entre les mêmes murs livres et enfants

À chaque chose son temps et sa couleur
Dit le peintre
Et il ajoute une aile jaune à l'écureuil
Le cyprès qu'il peint en noir
Fait des grimaces derrière son dos
La vache est très contente
Elle aime le nuage rose dessiné sur son dos
- - - - -  - - - - - - - - - - - - - - - - - -
À quoi sert un nuage ?
À fondre en pluie dés qu'on l'essore de travers

Vénus Khoury-Ghata ("À quoi sert la neige" - Le cherche midi éditeur - Recueil sélectionné pour le prix poésie jeunesse 2010 Lire et Faire Lire)



Anise Koltz est une poète luxembourgeoise née en 1928. Elle a publié plusieurs recueils de poèmes, les premiers en allemand. Ses textes sont souvent très courts. Le thème central, en particulier dans le recueil "Le porteur d'ombre" en est souvent la poésie, l'écriture, le (la) poète et son rapport au monde.

J’avance sans filet

J’avance sans filet
d’une étoile à l’autre
glissant à travers les trous noirs
je saute de lunes en soleils

Je me balance aux bords
de la terre
déjà je ne lui appartiens plus

Parce que ce poème est un mensonge
il a le droit d’être beau

Anise Koltz ("Le porteur d'ombre" - éditions Phi, 2001)

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Le mot change

Le mot change
une fois posé
sur le blanc de la page

La lumière ne l’atteint plus
coupées de leur environnement
les tempêtes tourbillonnent sans lui

Dans le recueil fermé
sa solitude
est sans nom

Anise Koltz ("Le porteur d'ombre" - éditions Phi, 2001)

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Dans ce monde

Dans ce monde
démuni de sens
la langage est notre ultime refuge

C’est lui qui appelle notre présent
à exister

J’appâte le papier
pour qu’il se couche
sous mon écriture

Anise Koltz ("Le porteur d'ombre" - éditions Phi, 2001)

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Couchée dans le désert

Couchée dans le désert
je suis insomniaque
sous des milliards d'étoiles
Etant de la même matière
je commence à émettre de la lumière

Anise Koltz ("Béni soit le serpent" - éditions Phi, 2004)

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J'écris les yeux grand ouverts

J'écris les yeux grand ouverts
souvent je fais fausse route
je me perds dans mon poème
je m'enlise avec ses mots
dans le marécage de l'alphabet

Anise Koltz ("Béni soit le serpent" - éditions Phi, 2004)

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Le mur du son (c'est le titre du recueil dont voici quelques poèmes)


Dépassant le mur du son
je me libère de toute mesure
la voix perd la parole

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Mes poèmes
des fourmilières

parmi les paroles noires
et grouillantes

des reines fécondes
des milliers d'ouvrières sans ailes

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Je t'offre un poème
comme un verre d'eau

Il ne désaltère pas
Il te présente un lac
où tu couleras à pic

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Je n'invente pas le poème
il existe quelque part
dans l'univers
ou pend hors d'un rêve
tel un micro cassé

Anise Koltz ("Le mur du son" - éditions Phi, 1997) - Ce recueil a obtenu le prix Apollinaire en 1998.

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L'ailleurs  des mots (c'est le titre du recueil dont voici quelques poèmes)

Comment supporter
de vivre et de mourir
dans cette boucherie anonyme
où nos membres deviendront
des cierges pour l’éternité

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Les sables dévorent le désert

Je lègue ma carcasse aux rapaces
au vent qui léchera mes os
au soleil qui les croquera

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Pour moi
ma mère a marqué
de pierres blanches
son parcours dans l’au-delà

M’appellera-t-elle
comme jadis
pour me faire rentrer
sous son toit ?

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Des rapaces
je revendique
ailes
serres
becs pointus

Comme eux
je fonce sur ma proie
d’une violence
qui risque de me tuer

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À ma mère

Cachée dans tes entrailles
comme dans une tranchée
j’étais prête à me lancer
dans la bataille

La mort dévalait
derrière nous
tandis que je subissais
la fatigue de ton sang

Tu devenais de plus en plus lente

Mais moi je voulais durer
être éternelle

Anise Koltz ("L'ailleurs des mots" - Éditions Arfuyen, 2007)



Marie Krysinska  (1864-1908).

"Elle devient la seule femme membre actif des cercles littéraires des Zutistes, des « Hirsutes » et des « Jemenfoutistes » qui se réunissaient au cabaret du Chat noir. Elle accompagne au piano les chansons et les poèmes qu'on y déclame. Dès la première année de parution de La Revue du Chat noir, elle y publie ses propres poèmes." (source Wikipédia)

"Marie Krysinska fut peut-être chronologiquement la première à faire publier des vers libres, aux alentours de 1882 et 1883" ... (source : "Naissance du vers libre" - Mémoire de Master I - Université Stendhal (Grenoble III)– Lettres et Arts, présenté par Sabine Garcia en juin 2009)

La gigue

Les Talons
Vont
D’un train d’enfer,
Sur le sable blond,
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Implacablement
Et rythmiquement,
Avec une méthode d’enfer,
Les Talons
Vont.

Cependant le corps,
Sans nul désarroi,
Se tient tout droit,
Comme appréhendé au collet
Par les
Recors
La danseuse exhibe ses bas noirs
Sur des jambes dures
Comme du bois.

Mais le visage reste coi
Et l’oeil vert,
Comme les bois,
Ne trahit nul émoi.

Puis d’un coup sec
Comme du bois,
Le danseur, la danseuse
Retombent droits
D’un parfait accord,
Les bras le long
Du corps.

Et dans une attitude aussi sereine
Que si l’on portait
La santé
De la Reine.

Mais de nouveau
Les Talons
Vont
D’un train d’enfer
Sur le plancher clair.

Marie Krysinska ("Rythmes pittoresques" - Alphonse Lemerre, 1890)

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Villanelle

                   À E. Mesplés

Vous êtes la grâce jeune des matins
Et le clair rire des flûtes pastorales
Roses fleuries !
Mais le charme des tristesses très chères est en vous
Et, notes de clavecins, s’évanouissent vos pétales
Roses fanées !
Vous êtes revêtues des robes d’aurore
Et, des tendres nuées d’Avril s’illuminent vos seins
Roses fleuries !
L’or mélancolique des couchants d’Automne
A mis sa beauté dans vos cœurs mourants
Roses fanées !
Vos parfums sont l’ivresse neuve des étreintes
L’allégresse de vivre et l’extatique encens
Roses fleuries !
Mais, dans les Urnes pieuses de vos défunts calices
Repose l’immortel arôme du Souvenir
Roses fanées !

Marie Krysinska ("Rythmes pittoresques" - Alphonse Lemerre, 1890)

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Reprise (sonnet renversé)

Restons ainsi, ne disons rien,
La main seulement liée à la main
D’une faible étreinte attendrie.
Entends ces vagues de mélancolie,
Les douleurs souffertes, se briser
Dans nos coeurs d’un baiser.
Je ne veux de toi ni serments, ni même
Que tu me dises si tu m’aimes ;
Ne me demande pas, non plus — ce serait mal —
Où mon coeur tenta d’apaiser son mal !
Goûtons cette minute éperdue,
Grisés, comme d’un vin vermeil,
De nos pleurs pareils à la neige fondue
Par le Soleil.

Marie Krysinska ("Nouveaux Rythmes pittoresques", Chansons - Alphonse Lemerre, 1894)

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Devant le miroir

Cette grave entrevue
Est fertile en émois,
L’image, pourtant connue,
Surprend toujours ; — est-ce bien soi
Cette soudaine apparue ?
Et les petites mines d’aller
Pour calmer l’inquiétude qui vient
De n’être pas — il se peut — aussi bien
Que l’on voudrait ;
Mais, bientôt, une distribution de récompenses
Généreuses, commence.
Les cheveux ? ah ! les cheveux, parfait !
Surtout de profil ; on dirait
De telle peinture d’artiste admiré ;
Puis on retrouve à des détails menus,
Le souvenir du même visage des jours révolus
Des jours enfantins si vite — en somme — disparus.
Et l’on songe à cet autre miroir enchanté
Si impressionnant pour nos jeunes coeurs :
L’eau de l’étang que l’on croyait
Un morceau de ciel tombé
Où poussaient aussi des herbes et des fleurs.

Marie Krysinska ("Nouveaux Rythmes pittoresques", Chansons - Alphonse Lemerre, 1894) 

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Le sabbat

                       À Jean Lorain

Par la clairière,
Blême de lumière
De lune,
La folle ronde
Tournoie et gronde —
Comme la rafale
Chevauchant la pâle
Lagune.
C’est la gaieté — combien morose ! —
C’est la peur et la soif de l’oubli guérisseur,
De l’oubli destructeur
De toute chose,
Qui enlace : riant et criant,
Ces pauvres êtres en proie
À la pire joie ;
Et fait ces fulgurantes étreintes d’amour —
Sans Amour.
Mais, de cette ivresse, triste comme la Mort,
Où les vivants damnés veulent fuir la Vie
— Ses deuils, ses crève-coeur, ses crimes, ses remords —
D’autres êtres vont naître — et l’odieuse Vie
Germera triomphante en ces baisers de Mort.
Par la clairière,
Blême de lumière
De lune,
La folle ronde
Tournoie et gronde ...

Marie Krysinska ("Nouveaux Rythmes pittoresques", Chansons - Alphonse Lemerre, 1894)

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Marion

                       À Steinlen

Marion cueille des fleurs dans les prés
Et les fleurs la voyant si belle
— C’est notre soeur — disent-elles ;
Ah ! Ah !
Marion va promener au bois
Et les oiseaux l’entendant chanter
Se taisent pour l’écouter ;
Ah ! Ah !
Marion rencontre un chevalier
Qui prend son coeur tout entier
Et puis s’en va.
Ah ! Ah !
Maintenant le joli bois est muet
Et se fanent les fleurs dans les prés
À voir Marion pleurer.
Ah ! Ah !

Marie Krysinska ("Nouveaux Rythmes pittoresques", Chansons - Alphonse Lemerre, 1894)



Posté par de passage à 14:00 - PRINT POÈTES 2010 : DES FEMMES POÈTES - Permalien [#]

PP 09 : L'humour de GÉO NORGE

- Géo Norge -

Géo Norge (1898-1990), qui signe la plupart du temps "Norge" tout court, est un poète belge.

Zoziaux

Amez bin li tortorelle,
Ce sont di zoziaux
Qui rocoulent por l’orelle
Di ronrons si biaux.

Tout zoulis de la purnelle,
Ce sont di zoziaux
Amoreux du bec, de l’aile,
Du flanc, du mousiau.

Rouketou, rouketoukou
Tourtourou torelle
Amez bin li roucoulou
De la tortorelle.

On dirou quand on l’ascoute
Au soleil d’aoûte
Que le bonhor, que l’amor
Vont dorer tozor.

Géo Norge ("La Langue verte", Œuvres poétiques - Seghers, 1978)

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Monsieur
      
Je vous dis de m’aider,
Monsieur est lourd.
Je vous dis de crier,
Monsieur est sourd.
Je vous dis d’expliquer,
Monsieur est bête.
Je vous dis d’embarquer,
Monsieur regrette.
Je vous dis de l’aimer,
Monsieur est vieux.
Je vous dis de prier,
Monsieur est Dieu.
Éteignez la lumière,
Monsieur s’endort.
Je vous dis de vous taire,
Monsieur est mort.

Géo Norge ("Famines", Œuvres poétiques - Seghers, 1978)

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Oubli

Il y pensa beaucoup.
Puis il y pensa moins
Il y pensa très peu.
Puis il n'y pensa plus.

Il trouva même très drôle
d'y avoir tant pensé.
Puis ne pensa plus même
qu'il y pensa jamais.

Géo Norge ("Eux les anges" - éditions Flammarion, 1978)

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Avertissement : "Totaux" est présenté ici en version intégrale.  En version scolaire, les deux vers en italique couleur sont absents :

Totaux

Ton temps têtu te tatoue
T’as-ti tout tu de tes doutes ?
T’as-ti tout dû de tes dettes ?
T’as-ti tout dit de tes dates ?
T’a-t-on tant ôté ta teinte ?
T’a-t-on donc dompté ton ton ?
T’as-ti tâté tout téton ?
T’as-ti tenté tout tutu ?

T’es-ti tant ? T’es-ti titan ?
T’es-ti toi dans tes totaux ?
Tatata,tu tus ton tout.

Géo Norge ("La Langue Verte" - éditions Gallimard, 1954)
Irrésistible ! Ecoutez ici trois interprétations de ce texte, qu'a diffusées la RTBF (Radio belge) :
http://www.vousprendrezbienunvers.be/actions/radio.html

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La Faune

    Et toi, que manges-tu, grouillant ?
— Je mange le velu qui digère
le pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
— Je dévore le trottinant qui bâfre
l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
— J’engloutis le vulveux qui suce le ventru
qui mâche le sautillant.

Et toi sautillant que manges-tu ?
— Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon, le goût du sang ?
— Doux, doux ! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore !

Géo Norge ("Famines" - éditions Stols, 1950)

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On peut se tromper

— Tiens… c'est une girafe
Et j'ai cru si longtemps que c'était un pommier.
— Alors ces pommes que j'aimais tant ?
— C'était de la crotte, Aristide.
— De la crotte ! Alors j'aimais de la crotte ?
— Mais oui, Aristide, on peut se tromper…
Et le principal c'est d'aimer.

Géo Norge ("Cerveaux brûlés" - éditions Flammarion, 1969)

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Chant du merle

La roue en avait assez
De trimballer la charrette.
Le poivre en avait assez
D'assaisonner la blanquette.
Assez que l'eau chaude avait
De cuire à point les navets,
Le feu d'exciter l'eau chaude,
Le four d'enfler la farine
Et le poète ses odes.
La rose était écœurée
De caresser les narines.
Un dormant raz de marée
Couvrit toute la machine.
Assez ! assez, plus qu'assez
Geignaient mille pots cassés.
Le cœur lui-même était las,
Oh ! las de voler si bas.
Tout dormait, dorma, dormut
Dans les vieux pays fourbus.
Et tout dormirait encore,
Tout dormirait à jamais,
Si, tout à coup dans l'aurore
D'un joli mai qui germait,
Perlant, fusant à la ronde,
Le chant d'un merle jeunet
N'avait réveillé le monde.

Géo Norge ("La Belle Saison" - éditions Flammarion, 1993)

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SI...Si

    Avec des si, on verrait picorer les vaches, on verrait brouter les poules. Les cochons butineraient
et l'on ferait du boudin d'abeille. D'ailleurs la gauche serait la droite et personne n'en saurait rien.
Le monde est toujourts naturel.

Géo Norge ("Mirlitons"- éditions de L'École des loisirs, 1978)

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Louise Labé, Marie Laurencin

Louise Labé (1524-1566) est sans doute la plus importante des poètes de son époque. 

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure ;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé ("Sonnets")

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Luisant Soleil, que tu es bienheureux

Luisant Soleil, que tu es bienheureux
De voir toujours de t'Amie la face !
Et toi, sa soeur, qu'Endymion embrasse,
Tant te repais de miel amoureux !

Mars voit Vénus ; Mercure aventureux
De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ;
Et Jupiter remarque en mainte place
Ses premiers ans plus gais et chaleureux.

Voilà du Ciel la puissante harmonie,
Qui les esprits divins ensemble lie ;
Mais, s'ils avaient ce qu'ils aiment lointain,

Leur harmonie et ordre irrévocable
Se tournerait en erreur variable,
Et comme moi travailleraient en vain.

Louise Labé ("Sonnets")

 



Marie Laurencin  (1883-1956) , peintre certes, mais également poète sous le pseudonyme de Louis Lalanne, et muse de Guillaume Apollinaire ... 

Le calmant

Plus qu'ennuyée
Triste.
Plus que triste
Malheureuse.
Plus que malheureuse
Souffrante.
Plus que souffrante
Abandonnée.
Plus qu'abandonnée
Seule au monde.
Plus que seule au monde
Exilée.
Plus qu'exilée
Morte.
Plus que morte
Oubliée.

Marie Laurencin ("Poèmes" - Bernouard éditeur, 1926)

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Le présent

Si tu veux je te donnerai
Mon matin, mon matin gai
Avec tous mes clairs cheveux
Que tu aimes ;
Mes yeux verts
Et dorés
Si tu veux,
Je te donnerai tout le bruit
Qui se fait
Quand le matin s'éveille
Au soleil
Et l'eau qui coule
Dans la fontaine
Tout auprès !
Et puis encor le soir qui viendra vite
Le soir de mon âme triste
À pleurer
Et mes mains toutes petites
Avec mon coeur qu'il faudra près du tien
Garder.

Marie Laurencin ("Poèmes" - Bernouard éditeur, 1926)



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PP 09 : l'humour de RENÉ DE OBALDIA

- René de Obaldia -

René de Obaldia est né en 1918. Auteur de théâtre (Le Satyre de la Villette, Le Banquet des méduses, Du vent dans les branches de sassafras ...) et de romans (Tamerlan des coeurs, Le centenaire), il est membre de l'Académie française depuis 1999.

Déjà présentes dans d'autres catégories du blog, revoici pour l'humour du Printemps des Poètes 2009, quelques textes choisis de René de Obaldia.

livre_innocentines"Innocentines" (1969 - collection "Les cahiers rouges" - Grasset) est un de ses quatre recueils de poésies. Du bonheur pour 8 euros, vraiment un livre de poésie à se procurer. (Photo : Lieucommun)

Le sous-titre annonce : "Poèmes pour les enfants et quelques adultes".
René de Obaldia y prend avec le langage et les situations, toutes les libertés, privant ainsi (pour notre plaisir quand même), les élèves de l'accès à la plupart des textes.

On retrouvera certains poèmes dans d'autres catégories pour la classe.

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Dimanche

Charlotte
fait de la compote

Bertrand
suce des harengs

Cunégonde
se teint en blonde

Épaminondas
cire ses godasses

Thérèse
souffle sur la braise

Léon
peint des potirons

Brigitte
s'agite, s'agite

Adhémar
dit qu'il en a marre

La pendule
fabrique des virgules

Et moi dans tout cha ?
Et moi dans tout cha ?
Moi, ze ne bouze pas
Sur ma langue z'ai un chat

René de Obaldia

logo_cr_ation_po_tique Poèmes à la manière de "Dimanche" 

Document autour de ce texte, avec commentaires et exploitation ici à cette adresse :
http://www.gommeetgribouillages.fr/CP/Dimanche.pdf
(copier-coller dans votre navigateur, le lien s'ouvrira avec Acrobat Reader - fichier protégé en copie).
 

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Moi j'irai dans la lune

Moi, j'irai dans la lune
Avec des petits pois,
Quelques mots de fortune
Et Blanquette, mon oie.

Nous dormirons là-haut
Un p'tit peu de guingois
Au grand pays du froid
Où l'on voit des bateaux
Retenus par le dos.

Bateaux de brise-bise
Dont les ailes sont prises
Dans de vastes banquises
Et des messieurs sans os
Remontent des phonos.

Blanquette sur mon coeur
M'avertira de l'heure :
Elle mange des pois
Tous les premiers du mois.

Elle claque du bec
Tous les minuits moins sept.
...
Pas besoin de fusée
Ni de toute une armée,
Je monte sur Blanquette
Hop ! on est arrivé.

René de Obaldia

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J’ai trempé mon doigt dans la confiture  

J’ai trempé mon doigt dans la confiture
turelure
Ça sentait les abeilles
Ça sentait les groseilles
Ça sentait le soleil
J’ai trempé mon doigt dans la confiture
Puis je l’ai sucé
Comme on suce les joues de bonne grand-maman
Qui n’a plus mal aux dents
Et qui parle de fées...
Puis je l’ai sucé
Sucé
Mais tellement sucé
Que je l’ai avalé

René de Obaldia

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Le texte suivant (en version réduite) est aussi pour la classe :

Chez moi (extrait)

Chez moi, dit la petite fille
On élève un éléphant.
Le dimanche son oeil brille
Quand Papa le peint en blanc.

Chez moi, dit le petit garçon
On élève une tortue.
Elle chante des chansons
En latin et en laitue.

Chez moi, dit la petite fille
Notre vaisselle est en or,
Quand on mange des lentilles
On croit manger un trésor.

Chez moi, dit le petit garçon
Vit un empereur chinois.
Il dort sur le paillasson
Aussi bien qu’un Iroquois.

Iroquois ! dit la petite fille.
Tu veux te moquer de moi.
Si je trouve mon aiguille,
Je vais te piquer le doigt !

René de Obaldia (Innocentines")

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En voici la version intégrale, pour les grands enfants :

Chez moi

Chez moi, dit la petite fille
On élève un éléphant.
Le dimanche son œil brille
Quand papa le peint en blanc

Chez moi, dit le petit garçon
On élève une tortue.
Elle chante des chansons
En latin et en laitue.

Chez moi, dit la petite fille
Notre vaisselle est en or.
Quand on mange des lentilles
On croit manger un trésor.

Chez moi, dit le petit garçon
Nous avons une soupière
Qui vient tout droit de Soissons
Quand Clovis était notaire.

Chez moi, dit la petite fille
Ma grand-mère a cent mille ans.
Elle joue encore aux billes
Tout en se curant les dents.

Chez moi, dit le petit garçon
Mon grand-père a une barbe
Pleine pleine de pinsons
Qui empeste la rhubarbe.

Chez moi, dit la petite fille
Il y a trois cheminées
Et lorsque le feu pétille
On a chaud de trois côtés.

Chez moi, dit le petit garçon
Passe un train tous les minuits.
Au réveil mon caleçon
Est tout barbouillé de suie.

Chez moi, dit la petite fille
Le pape vient se confesser.
Il boit de la camomille
Une fois qu’on l’a fessé.

Chez moi, dit le petit garçon
Vit un Empereur chinois.
Il dort sur un paillasson
Aussi bien qu’un Iroquois.

Iroquois ! dit la petite fille
Tu veux te moquer de moi !
Si je trouve mon aiguille
Je vais te piquer le doigt !

Ce que c’est d’être une fille !
Répond le petit garçon.
Tu es bête comme une anguille
Bête comme un saucisson.

C’est moi qu’ai pris la Bastille
Quand t’étais dans les oignons.
Mais à une telle quille
Je n’en dirai pas plus long !

René de Obaldia (Innocentines")

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Celui-ci, plus difficile, est très représentatif du recueil "Les Innocentines" :

Le plus beau vers de la langue française

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »
Voici, mes zinfints
Sans en avoir l’air
Le plus beau vers
De la langue française.
Ai, eu, ai, in
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin…
Le poite aurait pu dire
Tout à son aise :
« Le geai volumineux picorait des pois fins »
Eh bien ! non, mes infints
Le poite qui a du génie
Jusque dans son délire
D’une main moite
A écrit :
« C’était l’heure divine où, sous le ciel gamin,
LE GEAI GÉLATINEUX GEIGNAIT DANS LE JASMIN. »

Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.
Là, le geai est agi
Par le génie du poite
Du poite qui s’identifie
À l’oiseau sorti de son nid
Sorti de sa ouate.
Quel galop !
Quel train dans le soupir !
Quel élan souterrain!
Quand vous serez grinds
Mes zinfints
Et que vous aurez une petite amie anglaise
Vous pourrez murmurer
À son oreille dénaturée
Ce vers, le plus beau de la langue française
Et qui vient tout droit du gallo-romain:
« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »
Admirez comme
Voyelles et consonnes sont étroitement liées
Les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.
Admirez aussi, mes zinfints,
Ces gé à vif,
Ces gé sans fin

René de Obaldia ("Innocentines")

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Celui-ci, plutôt direct, également :

Manège

Les chevaux de bois sont pas tous en bois
Les petits cochons vont pas tous en rond.

La dernière fois
Le cheval de bois
Que j'avais monté
Voulait m'renverser.
J'ai pris son oreille
Je lui ai mordu
Le sang de l'oreille
Je lui ai tout bu.
Alors il m'a dit :
"Pourquoi tu m'fais mal ?
Je n'suis qu'un cheval
Tu n'es pas gentil."
Et il m'a promis
Que quand je voudrais
Il m'emporterait
Jusqu'au Paradis !

Le petit cochon
Aux yeux de mouton
Que j'avais monté
Un beau jour d'été
Voulait s'échapper
Des autres cochons.
Il courait si vite
Qu'il faillit me tuer,
Ça sentait les frites
De tous les côtés !
Mais j'tirai si fort
Sur sa queue en or
Qu'elle me resta
Entre les dix doigts.
Je l'ai rapportée
L'soir à la maison,
Ça sert aux dîners
Comme tir'bouchon.

Les chevaux de bois sont pas tous en bois
Les petits cochons vont pas tous en rond.

René de Obaldia ("Innocentines")

Quelques autres titres de textes, pour vous donner envie  :
"Une dame très très morte", "Yous pique angliche", "Le col du fémur", "Berceuse de l'enfant qui ne veut pas grandir", "Ouiquenne", "Julot-Mandibule", "Antoinette et moi" ... il y a en tout soixante-dix textes, ça fait quoi ... à peine 10 centimes d'euro le poème, et on a quoi sinon, pour 10 centimes d'euro ?

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Madeleine Le Floch

Madeleine Le Floch est une auteure contemporaine, qui a publié en 1975 "Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver". Un recueil dans lequel elle joue avec les différents sens, les à-peu-près et les homonymies du vert, pour l'écriture de (quand même !) soixante-treize petits poèmes. En voici un échantillon :

Vers exclusif *

La mer
en s'en allant
écrivait sur le sable
un poème

que le vent
jaloux
effaçait.

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)

* Dans le recueil, ce texte porte le titre "Vert exclusif". Puisqu'il s'agit d'un poème que la mer écrit jalousement, est-ce une faute de frappe, ou faut-il titrer "Vers exclusifs" ?

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Oiseau vert

Il était une fois
un oiseau
que l'on avait
enfermé
dans une cage.

Du matin au soir
il criait :
que je suis malheureux !
Ah! que je suis donc
malheureux !

Comme il chante bien
disait la petite fille.

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)

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Ver de mer

Un poisson connaissait par cœur
les noms de tous les autres poissons.
Il connaissait les algues, les courants,
les sédiments, les coquillages.
C’était un érudit.
Il exigeait d’ailleurs qu’on l’appelât «maître » !
Il savait tout de la mer
Mais il ignorait tout de l’homme.
Et un jour il se laissa prendre au bout
d’un tout petit hameçon.

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)

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Vert de lune

Une idée fixe
un soir de carnaval
se déguisa en cerf-
volant
et se laissa
monter
jusqu'à la lune
où elle germa.

Quand vous irez sur
la lune
si vous rencontrez un cerf-
volant
ou une fleur
qui a l'air de venir
d'ailleurs
méfiez-vous!

C'est peut-être
une idée fixe
qui cherche
à redescendre.

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)

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Deux poèmes sous  forme de calligrammes :

Haricot vert

L
e

ha
ri
cot
vert
était
très
comp
lexé
dep
uis
que
sa
li
gn
e
n’
ét
ai
t
pl
us
à
l
a
m
o
d
e

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)

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Vertige ("vert-tige", vous aviez deviné)

calligramme_la_fleur

Madeleine Le Floch ("Petits contes verts pour le printemps et pour l'hiver" - Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1975)



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Madeleine Ley

Madeleine Ley (1901-1981) est une romancière et poète belge.

La girafe

Je voudrais une girafe
Aussi haute que la maison
Avec deux petites cornes
Et des sabots bien cirés
Je voudrais une girafe
Pour entrer sans escalier
Par la lucarne du grenier.

Madeleine Ley ("60 poésies 60 comptines" - éditions Le Centurion)

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En rêve j'ai trouvé

En rêve j'ai trouvé
(Le joli, joli rêve !)
en rêve j'ai trouvé
la clochette enchantée
qui dit la vérité.

En rêve j'ai trouvé
(Était-ce bien un rêve ?)
en rêve j'ai trouvé
les miettes semées par le Petit Poucet !

En rêve j'ai trouvé
(L'étrange, étrange rêve !)
en rêve j'ai trouvé
la citrouille si grosse
qui se change en carosse !

Dans mon plus joli rêve,
au pied d'un blanc perron,
j'ai trouvé, Cendrillon,
ta pantoufle de verre ...

(Madeleine Ley ("Petites voix" - Éditions Stock, 1930)

fille_verte_cr_ation__PP10Des exemples de création poétique en CE1 à la manière de Madeleine Ley :
http://www.ac-nancy-metz.fr/petitspoetes/HTML/SALLESDEJEUX/JEURIME.html

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L’araignée

Araignée grise
Araignée d’argent
Ton échelle exquise
Tremble dans le vent.
Toile d’araignée
Émerveillement
Lourde de rosée
Dans le matin blanc !
Ouvrage subtil
Qui frissonne et ploie
Ô maison de fil
Escalier de soie.
Araignée grise
Araignée d’argent
Ton échelle exquise
Tremble dans le vent.

Madeleine Ley ("Petites voix" - Éditions Stock, 1930)

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Grand-père

Dans la chambre du grand-père
il y avait un coquillage
qui soupirait et chantait
comme le vent et la mer.

Dans la chambre du grand-père
il y avait un petit coffre
en bois luisant jaune clair,
qu’il rapporta de ses voyages
Et que lui seul savait ouvrir.

Il y avait deux Japonais
en ivoire, sous un globe ;
et tout au fond d’un tiroir,
dans son écrin de velours vert,
bijou poli par les vagues,
la pipe en écume de mer !

Madeleine Ley



Posté par de passage à 12:00 - PRINT POÈTES 2010 : DES FEMMES POÈTES - Permalien [#]