lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

011109

Gérard, Gevers - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Rosemonde Gérard -

Rosemonde Gérard (1871-1953), épouse d'Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac, est la mère du grand biologiste et écrivain Jean Rostand. Elle a écrit des pièces de théâtre et des poèmes, dont le recueil "Les pipeaux". Le  premier ci-dessous est connu de bien d'écoliers :

Bonne année !

Bonne année à toutes les choses :
Au monde ! À la mer ! Aux forêts !
Bonne année à toutes les roses
Que l’hiver prépare en secret.

Bonne année à tous ceux qui m’aiment
Et qui m’entendent ici-bas …
Et bonne année aussi, quand même
À tous ceux qui ne m'aiment pas !

Rosemonde Gérard ("Les pipeaux" éditions Lemerre, 1889 - Fasquelle éditeur, 1923)

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Le texte qui suit est dédié à Sabine Sicaud (1913-1928), enfant poète d'exception, disparue à l'âge de 15 ans :

Sabine Sicaud

Douze ans... Une petite fille...
Un jardin... du soleil... des fleurs...
Et chaque instant léger qui brille
Semble rimer avec bonheur.

L'oiseau vient boire à la fontaine...
Le soir s'endort sur un glaïeul...
La poupée, oubliée à peine,
Reste encor là sur un fauteuil...

Et, pris par une âme charmante
Qui palpite avec l'univers,
Les fleurs, les animaux, les plantes
Viennent d'eux-mêmes dans les vers.

Treize ans... Sur la nature tendre,
Elle penche son coeur tremblant...
Mais pourquoi veut-elle comprendre
Tant de choses déjà ?... Treize ans...

Pourquoi cette angoisse si forte
Pour tout ce qui meurt dans les bois ?
Le fruit tombé... la feuille morte...
Est-ce un pressentiment ?... Pourquoi

Interroge-t-elle les choses
Avec des mots illimités ?
Croit-elle un instant que les roses
Lui répondront la vérité ?...

Quinze ans... l'âge de Juliette...
L'âge où l'amour est sans péché...
Pauvre petite âme inquiète,
Sens-tu comme une ombre approcher ?

Tu t'éloignes de la nature
Qui trembla si près de ton coeur...
Et pourtant ta courte aventure
Ressemble à celle de ses fleurs...

Ainsi qu'une fleur infinie
Sous un soleil trop épuisant,
Brûlée à ton propre génie,
Tu meurs !... et tu n'as que quinze ans !

Rosemonde Gérard ("Les Muses françaises", éditions Charpentier, 1943)



- Marie Gevers -

Marie Gevers (1883-1975) est une romancière et poète belge.

Chanson pour apprendre aux cinq sens à aimer la pluie

Il pleut des résilles d’argent :
Vois, la tintante joie
De l’étang aux roseaux penchants,
Où le jardin se noie.

La saveur d’air des champignons,
Cueillis dans les prairies,
Dans le brouillard du matin fond
En savoureuse pluie.

Sur le toit écoute couler
Les gouttes et bruire
De tuile en tuile les colliers
De perles de leur rire.

Respire le parfum moisi
Et tiède de la terre
Où des bulles glissent ainsi
Que des ronds de lumière.

Ouvre les paumes de tes mains
Pour recueillir l’ondée,
En t’imaginant que tu tiens
Les cheveux des nuées.

Et tâche d’être alors à la fois,
Dans le frais paysage,
L’étang, les champignons, le toit,
La terre et les nuages.
 

Marie Gevers ("Missembourg" - Buschmann, 1917)

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Les poèmes du recueil "Antoinette" sont dédiés à sa fille :

Repas du matin

Dans ce lait où fleurit le printemps des prairies,
Et le sucre où l'hiver des betteraves brille,
dans le pain qui concentre les moissons d'été,
Et dans la confiture où la maturité
De l'automne à ta bouche joyeuse est donnée,

Trouve la saveur des journées
Et la joie diverse des mois
Qui nous amènent trois par trois
Les saisons dont la belle ronde
Sans cesse tourne autour du monde.
 

Marie Gevers ("Antoinette" - Buschmann éditeur, 1925)



Posté par de passage à 21:30 - PP 2012 : L'ENFANCE en français - Permalien [#]

Guilbaud - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Luce Guilbaud -

Luce Guilbaud, enseignante en arts plastiques, écrivain et poète, est née en 1941.

On trouvera d'autres textes pour la classe dans les catégories rangées par cycles et ici : http://lieucommun.canalblog.com/archives/_print_poetes_2010___des_femmes_poetes/p10-0.html
Deux ouvrages parmi d'autres : Le dé bleu, ; La petite fille aux yeux bleus.

Pas de rire aux éclats, un sourire, de la gaieté, ou du moins la joie de vivre, dans ces poèmes, dont les titres sont suggérés par le blog.

Grand-mère

Grand-mère sur le seuil
avec son sourire
et autour un visage
bien ridé, déjà
(elle a quel âge ? on ne compte pas!)

Elle est là avec la maison
les chambres les fenêtres
les escaliers la cheminée
tout ça pêle-mêle
avec les valises les raquettes
les épuisettes

et la mer tout à côté
qui commence à chanter.

La maison du matin
habillée de rires
et d'odeurs de pain grillé
de confitures de coing
maison de carrelage frais lavé

c'est une maison qui va et vient
de la cave au jardin
en berçant ses grands pins
une maison avec des bras
si doux si près du rêve

c'est la maison de grand-mère
maison d'été maison d'hier
qui ferme ses volets l'hiver.

Luce Guilbaud

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Dans ma boîte

J’aurai une grande boîte
pleine de soleil
pour les jours de pluie
pleine de sourires
pour les jours de grogne
pleine de courage
pour les jours de flemme.

Et dans ma boîte j’aurai aussi
plein de coquillages
pour écouter la mer.

Luce Guilbaud

fille_verte_cr_ation__PP10À la manière de "Dans ma boîte" ...

Voir ici des productions d'élèves :
en CE1 : http://ecoles18.tice.ac-orleans-tours.fr/php5/rosieres/articles.php?lng=fr&pg=159si
et en CM2 ici, sous forme de petit livre à plier au format pdf :
http://petitslivres.free.fr/petitslivres/AUT/SEB0708002C.pdf

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Un déjeuner de fous

J’organise aujourd’hui
un déjeuner de fous
une chasse à l’herbe folle
un braconnage de fruits verts.
Nous boirons sous les pommiers
du cidre de la pleine lune,
nous ferons un jardin
des moissons d’amitié
de mots sans trèves
et de soleils givrés.
Et dans ce paysage
de rêveries bruissantes
nous danserons
sur l’ennui des dimanches.


Luce Guilbaud ("La petite feuille aux yeux bleus" - Éditions Le farfadet bleu/Le dé bleu, 1998)

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Le nuage

Un joli nuage blanc
arrive sur la ville
il joue
entre les toits
entre les tours
entre les flèches
il passe sur les ponts
et se voit gris
dans les reflets de l'eau
il se sent fatigué
il tousse un peu
il se regarde dans les vitrines
il se fait peur
il est devenu noir

le nuage s'en va
lâchant quelques larmes
quelques gouttes de pluie
il va se refaire une santé
à la campagne.

    Luce Guilbaud

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Une petite maison

Une petite maison de branches
Avec sa porte d’herbes
Et son lit de mousse
Une petite maison dans les bois
Pour cacher ses secrets
Pour inventer le monde.
Une petite maison
Une cabane
Pour être ici
Pour être ailleurs
Dans nos histoires.


Luce Guilbaud ("Une cigale dans la tête" - Éditions Le farfadet bleu/Le dé bleu, 1998)

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Le monstre de pierre

Le vent et la pluie me hantent
Le gel fait craquer mes grimaces
Le soleil me nargue et me brûle
Mais je lui tire la langue !


Je ricane et je vocifère
Je gronde et je balbutie
J’étonne et j’effraie
J’ai mille frères et mille soeurs
Avec des queues des cornes
Des griffes des écailles des hures
Des groins des serres
Des dents pointues
Des trognes ébouriffées
Des nez épatés des yeux exorbités


Armé de piques de fourches
Je harcèle, j’étrangle, j’étripe
J’ouvre les portes de l’enfer
Je suis griffon, cerbère, chimère
Je suis un monstre de pierre.

Luce Guilbaud ("Loup y es-tu ?" - éditions Enfance heureuse)

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Le petit rêve

C’est un petit rêve léger
Un rêve bien plié sous mon oreiller
C’est un rêve doux et chaud
Qui va pieds nus dans l’herbe fraîche,
Un rêve transparent
Qui glisse entre les yeux
Et se blottit sous les paupières.
C’est un rêve coloré qui murmure
Encore en moi quand le soleil
Ouvre ma porte.
C’est un petit rêve léger
Qui accompagne ma journée.

Luce Guilbaud ("Les oiseaux sont pleins de nuages" - éditions Soc et Foc)

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J’étais perdue

J’étais perdue dans la ville
Entre les façades noires
Et les boutiques bariolées
J’étais perdu parmi la foule
J’avais perdu mon nom
Et le chemin de ma maison.
C’est en suivant un pigeon
Puis un couple de pinsons*
Qu’au détour des violettes
Et du bleu des arbres
J’ai retrouvé mon nom
Et le chemin de ma maison.


Luce Guilbaud - * et pas "un couple de personnes", erreur signalée par une lectrice, merci !

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Je jouais

Je jouais à grimper à l'arc-en-ciel
comme à l'échelle
Sur le jaune
j'ai cueilli des boutons d'or
Sur l'orange
j'ai des clémentines
Sur le rouge
des framboises et des cerises
Plus haut, j'ai respiré les violettes
Dans le bleu
j'ai coupé une fenêtre de ciel
pour voir l'indigo
Et je suis tombé par la fenêtre
sur l'herbe verte.

Luce Guilbaud



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Guillevic - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Guillevic -

Eugène  Guillevic dit Guillevic tout court* (1907-1997) a traversé le XXe siècle et ses courants littéraires de sa poésie rocailleuse et si humaine. Il observe le surréalisme (André Breton, Paul Éluard) sans y appartenir ... Lire la suite de cette présentation dans la catégorie qui lui est consacrée, colonne de gauche du blog.
(*) Guillevic ne souhaitait pas qu'on mentionne son prénom.

Recette

Prenez un toit de vieilles tuiles
un peu avant midi.

Placez tout à côté
un tilleul déjà grand
remué par le vent.

Mettez au-dessus d'eux
un ciel de bleu, lavé
par des nuages blancs.

Laissez-les faire.
Regardez-les.

Guillevic (extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

logo_cr_ation_po_tique Une recette amusante et poétique

Imiter une recette de fabrication (cuisine, bricolage) pour créer un paysage est déjà une drôle d'idée.
On pourra, sans tomber dans la soupe de sorcière, imaginer une liste d'ingrédients et d'ustensiles, de produits et d'outils, existants ou inventés, inhabituels en tous cas, pour un résultat poétique. Un peu en marge de ce travail, voir la "Complainte du progrès", de Boris Vian, pour rester dans la cuisine.

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Image

Sous les herbes,
ça se cajole,
ça s’ébouriffe et se tripote,
ça s’étripe et se désélytre,
ça s’entregrouille et s’entrefouille,
ça s’écrabouille et se barbouille,
ça se chatouille et se dépouille,
ça se mouille et se déverrouille,
ça se dérouille et se farfouille,
ça s’épouille et se tripatouille.
Et du calme le pré
Est la classique image.

Guillevic ("Étier", poèmes 1965-1975 - éditions Gallimard, 1979)

logo_cr_ation_po_tique Inventer des mots

Comme Guillevic, on peut farfouiller, dérouiller, écrabouiller la matière des mots, comme une terre glaise, pour en inventer de nouveaux.
Ici, et dans le texte d'Henri Michaux plus loin, ce sont les verbes qui sont concernés.
Voir aussi les tripatouillages de Boby Lapointe
et de Boris Vian.

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Le glyptodon

Je rencontre un glyptodon
Qui traînait son ventre à terre.
Je lui dis : mais qu’as-tu donc ?
Il répond : le quaternaire.

Oui, vois-tu, je sens qu’il vient,
Que c’est la fin du tertiaire
Et donc aussi notre fin,
C’est dans tous les dictionnaires.

Il n’y aura plus d’égards
Pour nos grandes carapaces,
Puisqu’il y aura les chars :
Ça fait plus mal quand ça passe.

C’est pourquoi je suis atteint.
Savoir la fin de son règne
N’est jamais bon pour le teint,
Qu’on soit dieu ou musaraigne.

Guillevic ("Poèmes en chansons" - publication phonogram Philips Livre-disque 33 tours, 1976 ; texte mis en musique et chanté par Max Rongier)

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Ma girafe et moi

Moi, ça m’est bien égal,
Ce qu’ils font.

J’ai un cheval dans ma poche
Et d’ailleurs c’est une girafe.

Alors, quand c’est à moi
Qu’on veut s’en prendre, hop là !

On est loin,
Ma girafe et moi.

Et eux
N’y comprennent rien.

Guillevic ("Autres" - 1980)

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Fabliette du mauvais bœuf

Le mauvais bœuf
Ne voulait pas
Etre vendu, mais vendre.
A la ville voisine
Il emmena
Un beau jour son patron.

Il fut déçu.
Le ramena.

Guillevic ("Autres" - 1980)

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Textes extraits du recueil "Euclidiennes", certains abordables en fin de cycle 3, d'autres sans doute  à réserver pour le collège ou le lycée :

Triangles
(la numérotation des poèmes n'est qu'un rangement proposé par le blog)

1. Isocèle

J'ai réussi à mettre
Un peu d'ordre en moi-même.
J'ai tendance à me plaire.

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2. Équilatéral

Je suis allé trop loin
Avec mon souci d'ordre,

Rien ne peut plus venir.

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3. Rectangle

J'ai fermé l'angle droit
Qui souffrait d'être ouvert
En grand sur l'aventure.

Je suis une demeure
Où rêver est de droit.

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Diagonale

Pour aller où je dois aller,
J'ai le droit de priorité,
J'ai le droit de propriété.

Car il faut que deux angles
À travers la surface
Aient communication.

Donc je m'installe et sans égard
Pour des desseins moins nécessaires.

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Droite

Au moins pour toi,
Pas de problème.

Tu crois t'engendrer de toi-même
À chaque endroit qui est de toi,

Au risque d'oublier
Que tu as dû passer
Probablement au même endroit.

Ne sachant même pas
Que tu fais deux parties
De ce que tu traverses,

Tu vas sans rien apprendre
Et sans jamais donner.

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Carré

Chacun de tes côtés
S'admire dans les autres.

Où va sa préférence ?
Vers celui qui le touche
Ou vers celui d'en face ?

Mais j'oubliais les angles
Où le dehors s'irrite

Au point de t'enlever
Les doutes qui renaissent.

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Cercle

Tu es un frère
On peut s'entendre.

Fais-moi pareil,
Enferme-moi.

Réchauffons-nous,
Vivons ensemble
Et méditons.

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Angle aigu

A défaut d'être cercle
On pourrait se faire angle,

Et sinon vivre au calme,
Attaquer l'entourage,

Se reposer ensuite
En rêvant de fermer

L'autre côté toujours
Ouvert sur l'étranger.

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Parallèles

On va, l’espace est grand,
On se côtoie,
On veut parler.
Mais ce qu’on se raconte
L’autre le sait déjà,
Car depuis l’origine
Effacée, oubliée,
C’est la même aventure.
En rêve on se rencontre,
On s’aime, on se complète.
On ne va plus loin
Que dans l’autre et dans soi.

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Perpendiculaire

Facile est de dire
Que je tombe à pic.
Mais c'est aussi sur moi
Que l'autre tombe à pic.

Guillevic ("Euclidiennes"  1967 - Gallimard)

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Autres textes tirés de "Euclidiennes", les premiers en "3D" , sans lunettes spéciales ;-)  :

Cylindre

Si l'on quittait la sphère
Pour s'en aller ailleurs,
C'est à travers toi que l'on passerait.

J'imagine à peu près
Ce que ça pourrait être :

J'ai connu ta longueur
Dans tant de mauvais rêves.

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Pyramide

Il me semble que j'imite
Et pourtant je cherche qui.

J'ai vu le sable et le vent
Essayer de faire un corps.

J'ai vu l'eau se soulever
Mais le plan est fait pour elle.

J'ai vu durer les rochers
Plus informes que le ciel.

Moi j'ai la stabilité,
J'ai la force dans ma base,

La patience dans mes faces
Et l'esprit dans mon sommet.

J'ai de coupantes arêtes,
Je suis on ne peut plus nette.

Et puis qui n'imite pas,
Qui n'est pas un peu pareil

A tout cela qu'il n'est pas,
Qui ne lui ressemble pas ?

Nous, figures, nous n'avons
Après tout qu'un vrai mérite,

C'est de simplifier le monde
D'être un rêve qu'il se donne.

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Cône

Hésitants que nous sommes
A voir si notre vie

Épouse ou non ta forme
Au long de la durée.

Mais dans quel sens alors ?
Pour toujours s’élargir ?

Pour toujours se fermer ?

Tu nous inquiètes,
Tu es remords.

Point

Je ne suis que le fruit peut-être
De deux lignes qui se rencontrent.

Je n'ai rien.

On dit partir du point,
Y arriver.

Je n'en sais rien.

Mais qui
M'effacera ?

Guillevic ("Euclidiennes"  1967 - Gallimard)

logo_cr_ation_po_tique Poésie géométrique

Proposer en exemple un des objets géométriques connus des élèves, triangle, carré, droite, angle, que Guillevic a curieusement mis en scène dans ses poèmes, en les faisant s'exprimer à la première personne. Les élèves seront invités à en choisir un autre (dont on n'aura pas présenté l'interprétation de Guillevic, pour ne pas orienter la production).
Ils en rechercheront la définition et les propriétés mathématiques et construiront un très court "portrait" ou une petite saynète. Plusieurs objets peuvent interférer.
Le cercle, avec ses "accessoires", rayon, diamètre, arc, ... convient particulièrement. Ne pas oublier les objets en 3 D : cube, cylindre, pyramide, sphère.
Autres possiblités : étendre le procédé aux chiffres, aux opérations mathématiques.

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Autres textes de Guillevic pour la classe

On trouvera d'autres textes plus difficiles de cet auteur mis en ligne sur le blog lieucommun à l'occasion du Printemps des Poètes 2008, à cette adresse cliquable : http://lieucommun.canalblog.com/archives/_print_des_poetes_2008___guillevic/index.html

Imaginons

Le temps que met l’eau à couler de ta main
Le temps que met le coq à crier le soleil
Le temps que l’araignée dévore un peu la mouche
Le temps que la rafale arrache quelques tenteslivre_Guillevic_terre_bonheur
Le temps de ramener près de moi tes genoux
Le temps pour nos regards de se dire d’amour
Imaginons ce qu’on fera de tout ce temps.

Guillevic (extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

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Imagine

Imagine un oiseau,
Merle ou geai ou mésange,

Qui tiendrait dans son bec
Et ce serait pour toi,

Tendrait vers toi
Myrtille ou mûre

Ou quelque chose.

Guillevic (extrait de "Avec" - éditions Gallimard, 1966)

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Suppose

Suppose
Que je vienne et te verse
Un peu d’eau dans la main
Et que je te demande
De la laisser couler
Goutte à goutte
Dans ma bouche.
Suppose
Que ce soit le rocher
Qui frappe à notre porte
Et que je te demande
De le laisser entrer
Si c’est pour nous conter
Le temps d’avant le temps.
Suppose
Que le vol d’un oiseau
Nous invite au voyage
Et que je te demande
De nous blottir en lui
Pour avec lui voler
A travers la pénombre.
Suppose
Que s’ouvrent sous nos yeux
Tous les toits de la ville
Et que je te demande
De choisir la maison
Où, le toit refermé,
Tu aimeras la nuit.
Suppose
Que la mer ait envie
De nous voir de plus près
Et que je te demande
D’aller lui répéter
Que nous ne pouvons pas
L’empêcher d’être seule.
Suppose
Que le soleil couchant
S’en aille satisfait
Et que je te demande
D’aller lui réclamer
Ce qu’il doit nous payer
Pour sa journée de gloire.

Guillevic (extrait du poème "Bergeries", dans le recueil "Autres"- 1980)

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J'ai vu le menuisier

J'ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.
J'ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.

J'ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.
J'ai vu le menuisier
Approcher le rabot.

J'ai vu le menuisier
Donner la juste forme.
Tu chantais, menuisier,
En assemblant l'armoire.

Je garde ton image
Avec l'odeur du bois.
Moi, j'assemble des mots
Et c'est un peu pareil.

Guillevic ("Terre à bonheur" - éditions Seghers, 1952, puis dans la collection Poésie d’abord, 2004)

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L'école publique

À Saint-Jean-Brévelay notre école publique
Était petite et très, très pauvre : des carreaux
Manquaient et pour finir c'est qu'il en manquait trop
Pour qu'on mette partout du carton par applique,

Car il faut voir bien clair lorsque le maître explique.
Alors le vent soufflait par tous ces soupiraux
Et nous avons eu froid souvent sous nos sarraus.
Par surcroît le plancher était épisodique,

Et l'on sait qu'avec l'eau du toit la terre fait
Des espèces de lacs boueux d'un bel effet.
Pourtant j'ai bien appris dans cette pauvre école :

Orthographe, calcul, histoire des Français,
Le Quatorze juillet, Valmy, la Carmagnole,
Le progrès, ses reculs, et, toujours, son succès.

Guillevic ("31 sonnets" - Gallimard, 1954)

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Quelques courts textes sur le chat, tirés du recueil de Guillevic dédié à "Patoune" : "Mammifères", 1981 (Cahier Arfuyen n°1, illustré d' "empreintes" du peintre turc Dino Abidine).

Le chat (titre proposé)

1.
Le chat ne sait rien
De ce qu'il y a
Dans les dictionnaires.

Sait quelque chose
De ce qui leur manque.

...

2.
Le chat regarde,
Ébloui par son regard.

...

3.

Échappé au naufrage cosmique,
Le chat
Fait sa toilette.

...

4.

Il est comme ça
Parce qu'il est
Un chat
Tout à fait chat.

Guillevic ("Mammifères" - Arfuyen, 1981)

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Chanson

Pas par le plafond,
Pas par le plancher
Petit enfant sage,
Tu ne partiras.

Pas brisant les murs
Ou les traversant,
Pas par la croisée,
Tu ne partiras.

Par la porte close,
Par la porte ouverte,
Petit enfant sage,
Tu ne partiras.

Ni brûlant le ciel,
Ni tâtant la route,
Ni moquant la lande,
Tu ne partiras.

Ce n'est qu'en passant,
A travers les jours,
C'est à travers toi
Que tu partiras.

Guillevic ("Sphère" - éditions Gallimard, 1963)

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Le papillon

Je suis le papillon,
Disait-il,
Ce n’est pas moi la fleur.

Moi, je m’ennuie,
Disait le papillon,
Quand je ne chante pas.

Oui, ma vie sera brève,
Disait le papillon,
Mais quelle vie !

Avec ces couleurs-là,
Disait le papillon,
Ça ne devrait jamais finir.

Guillevic ("Échos disait-il" - illustré par Hélène Vincent - Gallimard Jeunesse/enfance en poésie, 1991)

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Voici quelques babioles, extraites du recueil Babiolettes. Pour ceux qui trouveraient ce poème d'abord difficile (il l'est), voyez comment on peut l'exploiter  quand même en création poétique dans un CM1-CM2, ici.

Babioles (début)

1
Ce n'est pas que l'horloge
Ait peur qu'on la déloge,

Mais elle veut trotter
Hors de l'éternité

2
Ce n'est pas qu'un potiron
Soit poli comme il est rond,

Mais il ne sait pas lui-même
D'où vient son nom de baptême.

3
Ce n'est pas que le fraisier
Fasse dire qu'il y est,

Mais c'est qu'il montre les fruits
Que lui suggéra la nuit.

4
Ce n'est pas que le torrent
Ait peur de perdre son rang

Mais s'il est impétueux,
Ce n'est pas selon ses voeux.

5
Ce n'est pas que le nuage
Ne rêve pas de l'orage,

Mais il sait que sa violence
Cassera son existence.

6
Ce n'est pas que le temps
Compte à chacun son temps,

Mais c'est qu'il faut du temps
Pour peser tant de temps.

7
Ce n'est pas que le hibou
N'en connaisse pas un bout,

Mais il veut garder pour lui
Tout le restant de la nuit.

8
Ce n'est pas que l'éléphant
Répugne à des jeux d'enfant,

Mais c'est que pour en jouer
L'animal n'est pas doué.

...

Eugène Guillevic ("Babiolettes" - éditions Saint-Germain des Prés, 1980)



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Haldas - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Georges Haldas -

Georges Haldas, (1917-2010) est un écrivain, journaliste, essayiste, traducteur et poète suisse. Né à Genève d’un père grec et d’une mère suisse, il y a vécu et a écrit dans cette ville l'essentiel de son œuvre. Il s'était installé à la fin de sa vie dans le canton de Vaud (canton de langue française, en Suisse romande).

Les thèmes de la maladie, de l'abandon et de la mort sont très présents dans sa poésie.

Testament

I

Je  lègue  à  mes  enfants
cette  aube  sans  couleur
le  pain  triste  les  rues
où  je  fus  dédoublé
Je  lègue  les  fontaines
qui  m'ont  parlé  la  nuit
les  wagons  solitaires
et  les  ormes  coupés
Tous  les  recoins  obscurs
et  les  hangars  déserts
Et  mal  interprétés
les  rêves  d'un  bonheur
toujours  décomposé
Je  lègue  avec  les  rails
la  rouille  des  années
les  trains  sans  voyageurs
la  gare  abandonnée
Je  lègue  après  la  joie
cette  ville  changée
Comme  est  changé  celui
qui  croyait  tout  aimer
A  mes  enfants  je  lègue
mon  infidélité

II

Je  mourrai  divisé
mécontent  Sans  espoir
Je  lègue  à  mes  enfants
un  immense  devoir  :
Reprendre  pied  Revivre
Achever  chaque  soir
la  tâche  du  matin
Donner  enfin  aux  autres
une  eau  plus  douce  à  boire
Je  lègue  à  mes  enfants
un  sinistre  miroir
qu'en  souvenir  de  moi
ils  voudront  bien  briser
Afin  que  les  morceaux
reforment  cette  étoile
qu'en  naissant  j'ai  trahie
Et  que  ma  mort  doit  rendre
à  son  éclat  premier
Je  lègue  à  mes  enfants
un  impérieux  devoir  :
Ne  pas  désespérer !

Georges Haldas ("Poésie complète" - L'Age d'Homme, 2000)

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Jardin d'enfants

Ici l'enfant regarde
un oiseau bien tranquille
dévorer dans les branches
un ver qui tremble encore
Un papillon s'en va
couvert d'or C'est dimanche
Sur un banc deux vieillards
bouche ouverte somnolent
À côté d'eux timides
les amants eux aussi
du regard se dévorent
Et la fanfare entonne
un morceau de bravoure
La mère a retrouvé
son enfant Et le ver
dans le corps de l'oiseau
devient une autre chair

Georges Haldas ("Poésie complète" - L'Age d'Homme, 2000)



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Haller, Held, Hénault - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Claude Haller -

Claude Haller, enseignant poète, est né en 1932. Il a obtenu le Prix Poésie jeunesse en 1993 pour le recueil "Poèmes du Petit Matin" (réédition "Le livre de Poche", en 2010).

Dans le regard d'un enfant

J'ai vu des continents
Des îles lointaines
De fabuleux océans
Des rives incertaines
Dans le regard d'un enfant.
 
J'ai vu des châteaux
Des jardins à la française
Des bois des coteaux
De blancs rochers sous la falaise
Dans le regard d'un enfant.
 
J'ai vu les Champs-Elysées
L'Arc de Triomphe, la Tour Eiffel
Le Louvre et la Seine irisée
Comme un arc-en-ciel
Dans le regard d'un enfant.

Jacqueline Held ("Poèmes du Petit Matin")



- Jacqueline et Claude Held -

Jacqueline et Claude Held, enseignants et auteurs contemporains (ils sont tous deux nés en 1936), écrivent séparément ou ensemble des livres pour la jeunesse et les plus grands, recueils de poésies, albums, romans, théâtre.

À quoi on joue ?

− À quoi jouer ? T’as une idée ?
− Au volant ?
− On y joue tout l’temps !
− À chat perché ?
− On n’est pas assez !
− Au jeu de l’oie ? − C’est bien bêta !
− Bêta toi-même !
− Vieux chrysanthème !
− Sale asticot !
− Lourdaud, ballot !
− Ah ! C’est comme ça, Je joue sans toi !
Peau d’merlu
Tu l’auras voulu !

 

Jacqueline Held ("Un ridicule éléphant" - éd L’épi de seigle, 1998)

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Poèmes en forme d'énigme :

Acrobatie

Ma maison n’a pas de porte.
Ma maison n’a pas de fenêtre.
Ma maison n’a pas de plancher.
La porte, je veux bien m’en passer.
La fenêtre, je veux bien m’en passer.
Ce qui me manque le plus, peut-être,
Quand je marche, c’est le plancher.


Jacqueline et Claude Held

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Poème en forme de marabout-bout d'ficelle :

Ballade pour un métro (extrait, début et fin)

Ralentir :
Rat lent tire.
Tire le signal.
Signal d'alarme.
Larme à l'oeil.
Boeuf sur la langue.
Langue dans la bouche.
Bouche de métro.
Métro Alésia.
Alésia de bataille.
Bataille rangée.
Rangée d'oignons.
Oignons d'hiver.
Hiver pluvieux.
Vieux chiffons,
Ferraille à vendre,
Peaux de mouton.
Mouton-Duvernet
...

Ouf ouf
On descend à la prochaine.


Jacqueline et Claude Held

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Grillon de lune

Le grillon de la lune a mis ses patins d'argent est parti à quatre pattes dans l'aventure.
Il a acheté chez le marchand de lune une étoile de mer, une étoile de neige et un sifflet d'un sou.
Quand le grillon de lune siffle trois coups les cosmonautes grimpent sur leur éléphant blanc.
Quand le grillon de lune siffle deux coups les cosmonautes partent à la pêche à la lumière.
Quand le grillon de lune siffle un seul coup les parents ferment la télévision et les enfants s'endorment.

Jacqueline et Claude Held

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Poème en forme de comptine :

Le pissenlit

Monsieur Pissenlit l'élégant
Le lundi porte des gants.
Monsieur Pissenlit le bravache
Le mardi porte moustache.
Le mercredi porte conseil,
Le jeudi ne porte rien,
Le vendredi porte bonheur,
Le samedi porte une fleur,
Une fleur à sa boutonnière
Qu'il a cueillie en hélicoptère.


Jacqueline Held

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Transformations

L'enchanteur Merlin se changea en chien.
Le petit garçon ne dit rien.

L'enchanteur Merlin se changea en chat.
Le petit garçon bâilla.

L'enchanteur Merlin se changea en chinchilla.
Le petit garçon rebâilla.

L'enchanteur Merlin se changea en souris.
Le petit garçon s'endormit.

Moralité:
il n'y a plus d'enfant.

Jacqueline Held (recueil anthologique de Jean-Hugues Malineau : "Premiers poèmes pour toute ma vie" - éditions Milan, 2003)



- Gilles Hénault -

Gilles Hénault(1920-1996) est un poète et journaliste québécois.

L'enfant prodigue *

L'enfant qui jouait le voilà maigre et courbé
L'enfant qui pleurait le voilà les yeux brûlés
L'enfant qui dansait une ronde le voilà qui court après
    le tramway
L'enfant qui voulait la lune le voilà satisfait d'une
    bouchée de pain
L'enfant fou et révolté, l'enfant au bout de la ville
dans les rues étrangères
L'enfant des aventures
sur la glace de la rivière
L'enfant perché sur les clôtures
le voilà dans l'étroit chemin de son devoir quotidien
L'enfant libre et court vêtu, le voilà
travesti en panneau-réclame, en homme-sandwich
affublé de lois en carton-pâte, prisonnier de mesquines
    défenses
asservi et ligoté, le voilà traqué au nom de la justice
L'enfant du beau sang rouge et du bon sang
le voilà devenu fantôme d'opéra tragique
L'enfant prodigue *
L'enfant prodige *, le voilà devenu homme
l'homme de time is money et l'homme du bel canto
l'homme rivé à son travail qui est de river
    toute la journée
l'homme des dimanches après-midi en pantoufles
et des interminables parties de bridge
l'homme innombrable du sport de quelques hommes
et l'homme du petit compte en banque
pour payer l'enterrement d'une enfance morte
vers sa quinzième année.

Gilles Hénault ("Poèmes 1937-1993")
* Enfant prodigue : référence à une parabole de l’évangile. Par extension, se dit d'un enfant qui a fugué et s'est mal conduit puis retourne chez ses parents, qui lui pardonnent.
* Un enfant prodige est un enfant précoce, c'est-à-dire très en avance intellectuellement par rapport à ceux de son âge.



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Higelin - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Jacques Higelin -

Jacques Higelin, est né en 1940. C'est un auteur-compositeur-interprète, également acteur de théâtre et de cinéma dans plus de vingt films, le plus connu étant "Bébert et l'Omnibus" d'Yves Robert, en 1963.

Site ici : http://www.jacqueshigelin.fr/

La croisade des enfants

Pourra-t-on un jour vivre sur la terre
Sans colère, sans mépris
Sans chercher ailleurs qu’au fond de son cœur
La reponse au mystère de la vie

Dans le ventre de l’Univers
Des milliards d’étoiles
Naissent et meurent à chaque instant
Où l’homme apprend la guerre à ses enfants


J’suis trop petit pour me prendre au sérieux
Trop sérieux pour faire le jeu des grands
Assez grand pour affronter la vie
Trop petit pour être malheureux

Verra-t-on enfin les êtres humains
Rire aux larmes de leurs peurs
Enterrer les armes, écouter leur cœur
Qui se bat, qui se bat pour la vie

Dans le ventre de l’univers
Des milliards d’étoiles
Naissent et meurent à chaque instant
Où l’homme apprend la guerre à ses enfants


J’suis trop petit pour me prendre au sérieux
Trop sérieux pour faire le jeu des grands
Assez grand pour affronter la vie
Trop petit pour être malheureux

J’suis trop petit pour me prendre au sérieux ...

Jacques Higelin , interprétation, et auteur des paroles et de la musique (Album "Aï", enregistré de 1983 à 1985)



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Hugo - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Victor Hugo -

Victor Hugo  (1802-1885) est trop important pour être présenté dans un simple paragraphe. Voir ici sa biographie et sa bibliographie considérables :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Hugo

Ronde pour les enfants

Fillettes, les fleurs sont écloses,
Dansez, courons.
Je suis ébloui par les roses
Et par vos fronts.

Chez les fleurs vous êtes les reines ;
Nous le dirons
Aux bois, aux prés, aux marjolaines,
Aux liserons.

Avec l'oiselle l'oiseau cause,
Et s'interrompt
Pour la quereller d'un bec rose,
Aux baisers prompt.

Donnez-nous, gaités éphémères,
Futurs tendrons,
Beaucoup de baisers... - À vos mères
Nous les rendrons.

Victor Hugo ("Toute la Lyre" 1893 - posthume)

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J'eus toujours de l'amour pour les choses ailées ...

J'eus toujours de l'amour pour les choses ailées.
Lorsque j'étais enfant, j'allais sous les feuillées,
J'y prenais dans les nids de tout petits oiseaux.
D'abord je leur faisais des cages de roseaux
Où je les élevais parmi des mousses vertes.
Plus tard je leur laissais les fenêtres ouvertes.
Ils ne s'envolaient point ; ou, s'ils fuyaient aux bois,
Quand je les rappelais ils venaient à ma voix.
Une colombe et moi longtemps nous nous aimâmes.
Maintenant je sais l'art d'apprivoiser les âmes.

Victor Hugo ("Les Rayons et les ombres, XXXVIII, 1840)

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Chanson de grand-père

Dansez, les petites filles,
Toutes en rond.
En vous voyant si gentilles,
Les bois riront.
Dansez, les petites reines,
Toutes en rond.
Les amoureux sous les frênes
S'embrasseront.

Dansez les petites folles,
Toutes en rond.
Les bouquins dans les écoles
Bougonneront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les oiseaux avec leurs ailes
Applaudiront.

Dansez, les petites fées,
Toutes en rond.
Dansez, de bleuets coiffées,
L'aurore au front.

Dansez, les petites femmes,
Toutes en rond.
Les messieurs diront aux dames
Ce qu'ils voudront.


Victor Hugo ("L'art d'être grand-père" 1877)

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Mes deux filles

Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur
Voyez, la grande sœur et la petite sœur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
Dans une urne de marbre agité par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillon arrêté dans l'extase.

Victor Hugo ("Les Contemplations" - 1856)

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Les enfants lisent, troupe blonde ...


Les enfants lisent, troupe blonde ;
Ils épellent, je les entends ;
Et le maître d'école gronde
Dans la lumière du printemps.

J'aperçois l'école entrouverte ;
Et je rôde au bord des marais ;
Toute la grande saison verte
Frissonne au loin dans les forêts.

Tout rit, tout chante ; c'est la fête
De l'infini que nous voyons ;
La beauté des fleurs semble faite
Avec la candeur des rayons.

J'épelle aussi moi ; je me penche
Sur l'immense livre joyeux ;
Ô champs, quel vers que la pervenche !
Quelle strophe que l'aigle, ô cieux !

Mais, mystère ! rien n'est sans tache.
Rien ! - Qui peut dire par quels noeuds
La végétation rattache
Le lys chaste au chardon hargneux ?

Tandis que là-bas siffle un merle,
La sarcelle, des roseaux plats,
Sort, ayant au bec une perle ;
Cette perle agonise, hélas !

C'est le poisson qui, tout à l'heure,
Poursuivait l'aragne, courant
Sur sa bleue et vague demeure,
Sinistre monde transparent.

Un coup de fusil dans la haie,
Abois d'un chien ; c'est le chasseur.
Et, pensif, je sens une plaie
Parmi toute cette douceur.

Et, sous l'herbe pressant la fange,
Triste passant de ce beau lieu,
Je songe au mal, énigme étrange,
Faute d'orthographe de Dieu.

Victor Hugo ("Les chansons des rues et des bois" 1865)

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Adèle Hugo (on se souvient peut-être d'Isabelle Adjani dans le rôle titre de "Adèle H", film de Truffaut) est la seconde fille de Victor Hugo. Née en 1830 et disparue en 1915, 20 ans après lui, elle est le seul enfant de l'auteur qui lui ait survécu. Vers la fin de sa vie, il lui adresse ce poème :


À ma fille Adèle

Tout enfant, tu dormais près de moi, rose et fraîche,
Comme un petit Jésus assoupi dans sa crèche ;
Ton pur sommeil était si calme et si charmant
Que tu n'entendais pas l'oiseau chanter dans l'ombre ;
Moi, pensif, j'aspirais toute la douceur sombre
Du mystérieux firmament.

Et j'écoutais voler sur ta tête les anges ;
Et je te regardais dormir ; et sur tes langes
J'effeuillais des jasmins et des oeillets sans bruit ;
Et je priais, veillant sur tes paupières closes ;
Et mes yeux se mouillaient de pleurs, songeant aux choses
Qui nous attendent dans la nuit.

Un jour mon tour viendra de dormir ; et ma couche,
Faite d'ombre, sera si morne et si farouche
Que je n'entendrai pas non plus chanter l'oiseau ;
Et la nuit sera noire ; alors, ô ma colombe,
Larmes, prière et fleurs, tu rendras à ma tombe
Ce que j'ai fait pour ton berceau.

Victor Hugo ("Les quatre vents de l'esprit", 1881)

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Regardez : les enfants se sont assis en rond ...


Regardez : les enfants se sont assis en rond.
Leur mère est à côté, leur mère au jeune front
Qu'on prend pour une soeur aînée ;
Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus,
De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus
Dans l'urne de la destinée.

Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs.
Et son coeur est si pur et si pareil aux leurs,
Et sa lumière est si choisie,
Qu'en passant à travers les rayons de ses jours,
La vie aux mille soins, laborieux et lourds,
Se transfigure en poésie !

Toujours elle les suit, veillant et regardant,
Soit que janvier rassemble au coin de l'âtre ardent
Leur joie aux plaisirs occupée,
Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau,
Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau
D'où tombe une ombre découpée.

Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent
Contemple avec envie un beau hochet d'argent
Que sa faim dévorante admire,
La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant,
Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,
Il ne lui faut qu'un doux sourire !

Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux,
Tandis qu'auprès de moi les petits sont joyeux
Comme des oiseaux sur les grèves,
Mon coeur gronde et bouillonne, et je sens lentement,
Couvercle soulevé par un flot écumant,
S'entr'ouvrir mon front plein de rêves.

Victor Hugo ("Les Voies intérieures" 1837)

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Poème pour "croquer le marmot" !


L'ogre

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Était fort amoureux d'une fée, et l'envie
Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut :
L'ogre un beau jour d'hiver peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrousky.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre.
Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?
L'ogre se mit alors à croquer le marmot.

Victor Hugo (extrait de "Bons conseils aux amants", dans le recueil "Toute la lyre", Nouvelle série XI)

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L'enfant

Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l'île des vins, n'est plus qu'un sombre écueil,
Chio, qu'ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l'onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tète blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n'ont pas subi l'affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d'avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d'Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu'un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles


Victor Hugo ("Les Orientales" 1829)

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De l'ordre des choses


Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde

Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.

" Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,
Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi ?
Explique-moi cela, Jeanne. " Non sans effroi
Devant l'énormité de l'ombre et du mystère,
Jeanne se mit à rire. " Eh bien ? - Petit grand-père,
je ne sais pas. jouons. " Et Jeanne repartit :
" Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit.
- Eh bien ? " Et Jeanne alors, en se grattant la tête,
Reprit : " Si la souris était la grosse bête,
À moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,
Ce serait la souris qui mangerait le chat. "

Victor Hugo ("La Légende des siècles" 1859)

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Chanson pour faire danser en rond les petits enfants

Grand bal sous le tamarin.
On danse et l'on tambourine.
Tout bas parlent, sans chagrin,
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

C'est le soir, quel joyeux train !
Chantons à pleine poitrine
Au bal plutôt qu'au lutrin.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Découpe comme au burin,
L'arbre, au bord de l'eau marine,
Est noir sur le ciel serein.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Dans le bois rôde Isengrin.
Le magister endoctrine
Un moineau pillant le grain.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Broutant l'herbe brin à brin,
Le lièvre a dans la narine
L'appétit du romarin,
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Sous l'ormeau le pèlerin
Demande à la pèlerine
Un baiser pour un quatrain.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Derrière un pli de terrain,
Nous entendons la clarine
Du cheval d'un voiturin.
Mathurin a Mathurine,
Mathurine a Mathurin.

Victor Hugo ("L'art d'être grand-père" 1877)

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Le travail des enfants


Melancholia (passage)

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
O servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
O Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

Victor Hugo ("Les Contemplations", III, 1856)

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De ce long poème classique de Hugo, dont l'entame est connue, on pourra proposer des passages, dont la première strophe, qui se prêtel au procédé de production d'écrit indiqué


Lorsque l'enfant paraît ...

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris.
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme
Qui s'élève en priant ;
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie
Et les poètes saints ! la grave causerie
S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure
Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux,
Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez ;
Mon âme est la forêt dont les sombres ramures
S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N'ont point mal fait encor ;
Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange,
Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
À l'auréole d'or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde.
Double virginité ! corps où rien n'est immonde,
Âme où rien n'est impur !

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !

Victor Hugo ("Les feuilles d'automne", 1831)

crayon lieucommun Détournement des premiers vers de "Lorsque l'enfant paraît ..." 

Ici, une liste (contributions individuelles) a été établie à partir du simple titre de ce poème. On peut étendre le procédé à d'autres textes de Victor Hugo et à d'autres auteurs, comme le montrent les pages suivantes à cette adresse :  http://sites.radiofrance.fr/parvis/zlorsque.htm - Idée : réunir toutes les productions d'élèves pour constituer un poème répétitif (ne pas abuser de la censure !) ... 



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Hyvernaud, Jacob - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Andrée Hyvernaud -

Andrée Hyvernaud  (1910-2005), poète et écrivaine du nord de la France, est l'auteure de recueils de poésies pour la jeunesse, mais pas seulement ("Au bord des mortes eaux : poèmes. précédé de Qui mène au soir" - 1999). Elle était l'épouse du romancier Georges Hyvernaud, avec qui elle a signé plusieurs ouvrages.

Un poème cette année au rendez-vous du calendrier...  Ne tardez pas à l'utiliser !

Galette des Rois

Qui a la fève et la couronne ?
Papier d'or ou papier d'argent ?
La galette était bonne
Et la fève dedans.

Petit roi d'amour aux yeux de velours
Choisis la reine de ta cour !
Gentil Roi, bois ! Mais n'oublie pas
Que le bonheur même des Rois
Ne dure souvent qu'un seul jour ...

Andrée Hyvernaud



- Max Jacob -

Max Jacob (1876-1944) était un écrivain, un poète et un peintre, ami de peintres cubistes comme Pablo Picasso, Georges Braque et Juan Gris, et de poètes, comme Guillaume Apollinaire, puis plus tard, de Jean Cocteau, Modigliani, et encore Marcel Béalu, Michel Manoll, René-Guy Cadou et Jean Rousselot.
Il est auteur de contes pour enfants, et de nombreux recueils de poésie, certains en prose ("Le Cornet à dés" est d'abord édité en 1917 à compte d'auteur).
Voir la suite de cette présentation
ici sur le blog, avec le poème "Amour du prochain".

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Souvent présentés comme deux textes différents, en réalité, il s'agit de deux strophes du même poème. La première strophe est représentée en calligramme (dans l'ouvrage "Il était une fois...les mots" - textes réunis par Yves Pinguilly et typoscénie d'André Belleguie, aux éditions La Farandole/Messidor, 1981) :

calligramme_Max_Jacob_cheval

Pour les enfants et pour les raffinés (extraits)

À Paris sur un cheval gris
À Nevers sur un cheval vert
À Issoire sur un cheval noir
Ah ! Qu'il est beau
qu'il est beau
Ah ! Qu'il est beau
Qu'il est beau!
Tiou !

[...]

Je te donne pour ta fête
Un chapeau noisette
Un petit sac en satin
Pour le tenir à la main
Un parasol en soie blanche
Avec des glands
sur le manche
Un habit doré sur tranche
Des souliers couleur orange.
Ne les mets que le dimanche.
Un collier, des bijoux !
Tiou !

Max Jacob ("Les œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel"- Henry Kahnweiler, 1912)

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Avenue du Maine

Les manèges déménagent.
Manège, ménageries, où ?… et pour quels voyages
Moi qui suis en ménage
Depuis… ah ! il y a bel âge !
De vous goûter, manèges,
Je n'ai plus … que n'ai–je ?…
L’âge.
Les manèges déménagent.
Ménager manager
De l’avenue du Maine
Qui ton manège mène
Pour mener ton ménage !
Ménage ton ménage
Manège ton manège.
Ménage ton manège.
Manège ton ménage.
Mets des ménagements
Au déménagement.
Les manèges déménagent,
Ah ! vers quels mirages ?
Dites pour quels voyages
Les manèges déménagent.

Max Jacob ("Les œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel"- Henry Kahnweiler, 1912)

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Souric et Mouric

Souric et Mouric,
Rat blanc, souris noire,
Venus dans l’armoire
Pour apprendre à l’araignée
À tisser sur le métier
Un beau drap de toile.

Expédiez-le à Paris,
à Quimper, à Nantes,
C’est de bonne vente !
Mettez les sous de côté,
Vous achèterez un pré,
Des pommiers pour la saison
Et trois belles vaches,
Un bœuf pour faire étalon.

Chantez, les rainettes,
Car voici la nuit qui vient,
La nuit on les entend bien,
Crapauds et grenouilles,
Écoutez, mon merle
Et ma pie qui parle,
Écoutez, toute la journée,
Vous apprendrez à chanter.

Max Jacob ("Poèmes de Morven le Gaélique" édité en 1953, posthume et en Poésie-Gallimard, 1991). Francis Poulenc a composé une musique sur les paroles de ce poème.

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livre_Max_Jacob_po_mes_MorvenChanson bretonne

J'ai perdu ma poulette
Et j'ai perdu mon chat.
Je cours à la poudrette
Si Dieu me les rendra.


Je vais chez Jean le Coz
Et chez Marie Maria.
Va-t'en voir chez Hérode
Peut-être il le saura.


Passant devant la salle
Toute la ville était là
À voir danser ma poule
Avec mon petit chat.


Tous les oiseaux champêtres
Sur les murs et sur les toits
Jouaient de la trompette
Pour le banquet du roi.

Max Jacob ("Poèmes de Morven le Gaélique" édité en 1953, posthume et en Poésie-Gallimard, 1991)



Posté par de passage à 20:50 - PP 2012 : L'ENFANCE en français - Permalien [#]

Jammes, Jean - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Francis Jammes -

Francis Jammes (1868-1938) est l'auteur de "La Prière", poème chanté par Georges Brassens (voir la catégorie BRASSENS chante les poètes) et on le retrouvera dans POÉSIES PAR THÈME : l'école avec "Souvenirs d'enfance" et aussi ici, avec ses amis les ânes : http://lieucommun.canalblog.com/archives/2007/04/29/6769130.html.

L'école est fermée

L'enfant lit l'almanach près de son panier d'œufs.

Et, en dehors des Saints et du temps qu'il fera,

elle peut contempler les beaux signes des cieux :

Chèvre, Taureau, Bélier, Poisson, et coetera.
Ainsi, peut-elle croire, petite paysanne,

qu'au-dessus d'elle, dans les constellations,

il y a des marchés, pareils avec des ânes,

des taureaux, des béliers, des chèvres, des poissons.
C'est le marché du Ciel sans doute qu'elle lit.

Et, quand la page tourne au signe des Balances,

elle se dit qu'au Ciel comme à l'épicerie

on pèse le café, le sel, et les consciences.

Francis Jammes

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Le facteur

Lorsque j'étais enfant, ma mère me disait :
"Si, homme, il m'avait fallu choisir un métier,
C'est un facteur rural que j'aurais voulu être."
Et moi je l'admirais quand il passait, ses guêtres,
Et ses cannes de houx cueillies dans les clairières.
Ah ! Il était pour moi le parcoureur de terres,
Le voyageur qui s'en revient de l'inconnu.
Son monde était immense, en effet, j'avais vu,
Un jour après midi que nous nous promenions,
Que la route pouvait aller jusqu'à Ozon *.


* Ozon est un village des Hautes-Pyrénées, proche de la ville de Tournay où vivaient les parents de Francis Jammes.
Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)

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Ces deux poèmes (le second est le plus connu, chanté par Brassens), en forme de prières à Dieu, expriment la foi catholique de Jammes, celle qui traverse toute son œuvre :

Prière pour qu'un enfant ne meure pas

Mon Dieu, conservez-leur ce tout petit enfant,
comme vous conservez une herbe dans le vent.
Qu’est-ce que ça vous fait, puisque la mère pleure,
de ne pas le faire mourir là, tout à l’heure,
comme une chose que l’on ne peut éviter ?
Si vous le laissez vivre, il s’en ira jeter
des roses, l’an prochain, dans la Fête-Dieu claire ?
Mais vous êtes trop bon. Ce n’est pas vous, mon Dieu,
qui, sur les joues en roses, posez la mort bleue,
à moins que vous n’ayez de beaux endroits où mettre
auprès de leurs mamans leurs fils à la fenêtre ?
Mais pourquoi pas ici ? Ah ! Puisque l’heure sonne,
rappelez-vous, mon Dieu, devant l’enfant qui meurt,
que vous vivez toujours auprès de votre Mère.


Francis Jammes ("De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir" - Mercure de France, 1898)

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"La Prière" est le titre donné par Brassens à ce texte, qu'il a fortement remanié. La version donnée ci-dessous est donc assez différente du texte original qui suit, dont le titre est "Les mystères douloureux". On trouve une analyse de ce texte, chanté par Brassens, ici : Brassens - analyse de "La Prière" de Francis Jammes

La prière

Mon Dieu, conservez-leur ce tout petit enfant,
comme vous conservez une herbe dans le vent.
Qu’est-ce que ça vous fait, puisque la mère pleure,
de ne pas le faire mourir là, tout à l’heure,
comme une chose que l’on ne peut éviter ?
Si vous le laissez vivre, il s’en ira jeter
des roses, l’an prochain, dans la Fête-Dieu claire ?
Mais vous êtes trop bon. Ce n’est pas vous, mon Dieu,
qui, sur les joues en roses, posez la mort bleue,
à moins que vous n’ayez de beaux endroits où mettre
auprès de leurs mamans leurs fils à la fenêtre ?
Mais pourquoi pas ici ? Ah ! Puisque l’heure sonne,
rappelez-vous, mon Dieu, devant l’enfant qui meurt,
que vous vivez toujours auprès de votre Mère.


poème de Francis Jammes repris par Georges Brassens d'après le texte de
Francis Jammes (chapitre Rosaire, texte "Ainsi que Crusoë dans son île déserte…" )

Rosaire (deux passages)

32
(cette strophe annonce le passage 33 qui correspond au poème)


Ainsi que Crusoë dans son île déserte,
Le poète guette, à l’amère solitude,
Quel voile apportera la béatitude,
À son exil. La mer, comme une porte ouverte,
Semble donner l’espoir qu’apparaîtra soudain
Le bateau qui rira à l’horizon d’étain.
Et la fièvre prend le poète sur la grève.
Il croit voir cette voile. Il n’y a pourtant rien
Que le toujours pareil si accablant du rêve.
Le poète agonise. Il a soif, il a faim,
sa passion lui tend du fiel et du vinaigre.
Et les seuls fruits offerts au naufragé par Dieu,
ce sont les fruits des cinq mystères douloureux :

- - - - - - - -
33

Agonie
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s'amusent au parterre,
et par l'oiseau blessé, qui ne sait pas comment
son aile tout-à-coup s'ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.

Flagellation
Par les gosses battus,
par l'ivrogne qui rentre,
par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
et par l'humiliation de l'innocent châtié ;
par la vierge vendue qu'on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.

Couronnement d'épines
Par le mendiant qui n'eut d'autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes ;
et d'autre sceptre qu'un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n'atteint :
Je vous salue, Marie.

Portement de croix
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids
s'écrie : "Mon Dieu !" ; par le malheureux dont les bras
ne purent s'appuyer sur une amour humaine ;
comme la croix du Fils sur Simon de Cyrène
par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne :
Je vous salue, Marie.

Crucifiement *
Par les quatre horizons qui crucifient le monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains ;
par le malade que l'on opère et qui geint,
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.

*c'est bien "Crucifiement" et non "Cruxifixion, réservé au supplice du Christ" - Les intertitres en italique sont dans le poème de Francis Jammes. On notera l'absence de la dernière strophe de "La Prière". Normal, elle a été ajoutée par Brassens et change sans aucun doute le "sens unique" du texte initial.
poème de Francis Jammes repris par Georges Brassens d'après le texte de
Francis Jammes ("Les mystères douloureux" dans "Clairières dans le ciel" suivi de "l'Eglise habillée de feuilles", Mercure de France, 1905 et "Clairières dans le ciel 1902-1906 - En Dieu - Tristesses, le Poète et sa femme, Poésie diverses, l'Eglise habillée de feuilles" réédition en Gallimard poésie 1980)



- Georges Jean -

Georges Jean , poète et enseignant, est né à Besançon en 1920. Il est l'auteur de recueils de poésie et d'anthologies poétiques pour les enfants.

"L'école est fermée", pour retourner en vacances le temps d'un poème :

L'école est fermée

Le tableau s'ennuie ;
Et les araignées
Dit-on étudient
La géométrie
Pour améliorer
L'étoile des toiles :
Toiles d'araignées,
Bien évidemment.

L'école est fermée
Les souris s'instruisent,
Les papillons lisent
Les pupitres luisent,
Ainsi que les bancs.

L'école est fermée
Mais si l'on écoute
Au fond du silence,
Les enfants sont là
Qui parlent tout bas
Et dans la lumière,
Des grains de poussière,
Ils revivent toute l'année qui passa,
Et qui s'en alla.

Georges Jean

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Ici

Ici
Le feu
La musique est proche

Le bruit de la mer
Frappe les derniers murs du vent

Les oiseaux sont partis
À la limite de l'espace
La douce amertume du temps Ouvre les griffes du néant

Et dans les marées enfouies
Les coquillages du silence
Chantent dans les mains de l'enfance.

Georges Jean ("Parcours immobile" - le dé bleu, 1995)



 

Posté par de passage à 20:48 - PP 2012 : L'ENFANCE en français - Permalien [#]

Joquel, Khoury-Ghata - PP12 - ENFANCES - TEXTES EN FRANÇAIS

- Patrick Joquel -

Patrick Joquel, né en 1959, est un romancier pour la jeunesse et poète contemporain, qui dit lui-même porter plusieurs casquettes :
"... Casquette d’Auteur : poèmes, romans, albums, pédagogie de la poésie, anthologies poétiques... Casquette d’Enseignant : professeur des écoles dans les Alpes Maritimes, actuellement sur un poste itinérant... Casquette de randonneur : arpenteur des hauts sentiers du Mercantour ou d’ailleurs... Casquette de Petit Critique : j’aime croquer en quelques lignes mes lectures ... "(source : http://lignesdecritures.org/-Patrick-Joquel-.html)
Deux recueils de poésies parmi d'autres recueils :
Le classique "Que sais tu des rêves du lézard" (éditions Magnard, 2004), et une nouveauté : "Un bleu formidable" (Editions le Chat qui tousse), en 2011, qui rassemble des haïkus, illustrés de Johan Troïanowski.
On citera aussi un outil, guide pédagogique pratique : "Poésie maternelle" (Magnard, 2007) sans oublier "Poésie Cycles 2 et 3", (Magnard, 2001).
Et puis un site, le sien, pour faire plus ample connaissance avec cet auteur multiforme : http://www.patrick-joquel.com/

  • Sur le site de Patrick Joquel, les trois premières strophes d'un poème sans titre, tirés du recueil "Croquer l'orange", aux éditions Pluie d'étoiles (2008), et toujours illustré par Johan Troïanowski

Croquer l'orange (titre proposé - c'est celui du recueil)

1

À bord de ton croissant

tu as croqué l’orange

Un lent soleil couchant

Tu es doux comme un ange

Tu as dix doigts plumes

Tu caresses les nuages

les comètes

les orages

Tout ce qui s’allume

quand s’obscurcit la planète

2

Avec sa pelle en plastique

elle prend du sable

et le lance

loin dans la mer

Très loin

Un peu plus tard

elle remplit le seau d’eau

puis le vide

sur la plage

Tu le sais

tu en as fait autant

si loin que tu ne t’en souviens plus

Une autre vie

Aujourd’hui

tu n’as plus ni seau ni pelle

mais tu regardes encore la mer

3

Tu vis

sur un filin d’écume

Funambule

aux muscles salés

tu déambules

Ton corps sablé

croque à tous les bleus

(...)

Patrick Joquel ("Croquer l'orange" - Pluie d'étoiles - 2008)

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Le nénuphar 
(titre proposé)

Le nénuphar
Quelle histoire
A dit Grellule
A Libenouille
Le nénuvers
Flotte à l’emphar

Patrick Joquel

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J'aime le rouge (titre proposé)
 
" J'aime le rouge"
chuchote la fraise à la cerise.
" J'aime le rouge"
dit la cerise à la framboise.
"Moi aussi mais avec du noir"
 répond la coccinelle.
 "Le noir éclaire un peu plus les mystères"
murmure en s'envolant un zygène.*

* le zygène est un insecte, un papillon lde nuit, dont il existe en France de nombreuses espèces, amateurs exclusifs de différentes plantes

 

Patrick Joquel

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des passages d'un long poème, où à l'occasion d'une balade pédestre, "un peu de notre enfance surgit en nous" :

Cinqueterre, un territoire signé des hommes (extraits - titre proposé)

(...)

On arpente un territoire abrupt
 
De la ligne de crête à celle du ressac
la terre
vieille peau rêche
s’est plissée
 
Les torrents
comme autant de traits d’union balafrent les pentes
on regarde avec effroi les traces de leurs morsures
on imagine leur furie
 
C’est pourtant là
sur les lèvres de ces oueds que des hommes ont niché des villages dont la rue principale se jette à la mer
 
Aux heures où le travail se désaltère en terrasse
un verre de blanc à la main
le regard se perd dans les mouvants horizons bleus qu’un cargo parfois souligne
et
reposées devant les portes colorées des maisons les barques voient fleurir sur leur bois peint le sel oublié de la dernière pêche
 
Comment choisit-on d’habiter l’inhabitable et pourquoi
?
 
La question reste en suspens tandis qu’on marche entre ciel et mer et d’un clocher à l’autre sur ces adrets sculptés au burin des restanques
 
La vigne bourgeonne un léger vert
sous les oliviers le paysan vient de rouler ses filets
 
On arpente ici un territoire signé des hommes
 
*
L’agave cloue le sentier à la falaise
 
Debout
on voudrait nous aussi écarter les bras
s’élever
s’envoler
tellement fort tellement léger
comme on aimerait
 
On avance ainsi chaussé de loisirs sur ces sentiers rocailleux cherchant à surprendre une ombre
 
On vient ici comme en échappée
portable éteint
 
On se repose en marchant
 
Que vient-on chercher au juste ?
 
Sur ces chemins aussi caillouteux que leurs passés on s’en va tout gonflé de silence et nos pas rebondissement d’un mot à l’autre
 
Ici vont des chemins de labeur
de femmes chargées de foin
de paniers d’olives
de hottes de vendanges
 
Ces chemins dallés aux murs fleuris nous emmènent
chemins usés par les sabots
le pied glisse
 
Et la mer
toujours
suspendue aux branches
comme pour mieux river les hommes à leurs jardins ou bien pour tenter d’en attirer quelques uns
au large
 
Hommes de terres
Hommes de vents
 
*
Le vent écume un goéland
son cri arrache un lambeau de chair au silence
il dessale un vieux paysage
 
Ressac
écume
un peu de notre enfance surgit en nous
silence et nostalgie apaisent des douleurs de vieux genoux
on joue avec la vague à mouiller deux doigts de pieds
on glane
coquilles vides
bouts de verre
petits cailloux polis
 
On oublie la rumeur de la route
le cri du train
on se nettoie les yeux de ses bureaux
de ses écrans
de ses graphiques
nul ne peut indexer aux cours des bourses internationales
nos émotions
 
Tant de beauté pour une coquille
 
On se laisse juste prendre
on se dit que ces couleurs roulées

sur la grève
avec leurs bruits d’horloge
sont intemporelles
 
Chaque vague a sa lumière
sa courbe
son fracas
son soupir

(...)

printemps 2003 entre Rio Maggiore et Sestri Levante ;
et bien sûr à mon balcon de Mouans Sartoux.(PJ)

Patrick Joquel (revue blog "Le Capital des mots" décembre 2007) - source : http://www.le-capital-des-mots.fr/

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Il pleut sur la ville (titre proposé)
 
Il pleut sur la ville

des mots que je n'aime pas

Je les jette au caniveau

l'eau les dissout

Un mérou les fumera

dans sa pipe

un soir au fond

de sa grotte marine

Il pleut sur la ville

      des mots

que je n'aime pas

Patrick Joquel

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Que sais-tu des rêves du lézard ?(titre proposé)livre_r_ves_l_zard

Tu ne regardes pas
la couleur des autos
tu choisis de compter
les fleurs du potager d'en face

Tu n'écoutes pas
le bavardage des moteurs
tu préfères chercher
le petit lézard du balcon
celui que le citronnier a couvé
tout l'hiver
dans son pot

Patrick Joquel ("Que sais-tu des rêves du lézard ?" - éditions Magnard , 2004)

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Un silencieux brochet (titre proposé)

Un beau soir de juillet
un silencieux brochet
de son métier lassé
raccrocha son dentier

Devenu non violent
il partit au Tibet
se nourrir de sorbet

A l'automne suivant
il revint en volant
pour ouvrir un glacier
sur un fond de graviers

Patrick Joquel ("Tant de secrets" - éditions Gros Textes, 2005)

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L'igloo (titre proposé)

Je vis caché

dans un trou
tout au fond
de mon igloo
J'attends
un peu de soleil
un petit
clin d'oeil
du ciel
Je guette
avec gourmandise
un amour
sur la banquise

Patrick Joquel ("Demain les hippocampes" - éditions Solos, 1998)

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Pas seul au monde (titre proposé)

Tu suis des yeux
la flèche rouge de ta boussole
Loin là-bas
au delà de la montagne
un éléphant de mer t'attend
Tu vois
tu n'es pas seul au monde

Patrick Joquel ("Le bruit d'un brin de bambou" - éditions Gros Textes, 1999-2003)

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Le soleil(titre proposé)

Ce matin
Dans le bol bleu du ciel
Le soleil trempe un dernier croissant
Puis
Sans se presser
Ouvre la terre
Et
Lit le journal
Des fleurs et des insectes

Patrick Joquel

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Question (titre proposé)

Tu m'expliques
Orion
Rigel et Bételgeuse
La dérive des continents
Le lent cheminement de l'homme
et la danse des atomes
Mais
tu ne me dis pas
où j'étais
avant de venir au monde

Patrick Joquel ("Perché sur ton planisphère" - éditions lo Païs, encres de Zaü)



- Vénus Khoury-Ghata -

Vénus Khoury-Ghata est une poète, journaliste (son premier métier) et romancière libanaise francophone, née en 1937 à Baabda, près de Beyrouth. Elle vit à Paris depuis 1972. Déjà lauréate du Prix Guillaume Apollinaire (pour "Les ombres et leurs cris" en 1979), du Prix Mallarmé ("Un faux-pas du soleil, 1982), du Prix Jules Supervielle ("Anthologie personnelle, 1997), du Grand prix de poésie de l’Académie française, du Grand prix Guillevic de poésie de Saint-Malo, et du Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres pour l'ensemble de son œuvre, elle vient d'obtenir Le Prix Goncourt de la poésie 2011, également pour l'ensemble de son œuvre.

Quelques ouvrages parmi une quarantaine de titres :

  • romans : La Maestra (Actes Sud, 1996, prix Antigona) - Sept pierres pour la femme adultère, roman, Mercure de France, 2007 - La Maison aux orties, Actes Sud, 2006 - La fille qui marchait dans le désert (roman), Mercure de France, 2010 - Privilège des morts, roman, Balland, 2001 - Une maison au bord des larmes, roman, Balland, 1998, Babel 2005
  • poésie : À quoi sert la neige ?, poèmes pour enfants, Le Cherche Midi, 2009 - Les Obscurcis, Mercure de France, 2008 - Six poèmes nomades, avec Diane de Bournazel, Al Manar, 2005 - Compassion des pierres, La Différence, 2001 - Où vont les arbres, Mercure de France, 2011

"La langue française me tient lieu de pays"

Elle a écrit le poème À Yasmine pour sa fille. On en trouve deux versions, celle ci semble être le texte original, qu'on trouve dans l'ouvrage référencé, auquel a participé l'auteur ...

À Yasmine

Tu es mon point du jour
mon île colorée en bleu
ma clairière odorante

tu es ma neige volée
mon pétale unique
mon faune bricoleur

tu es ma robe de caresses
mon foulard de tendresse
ma ceinture de baisers

tes gestes moulin à vent
tes cils épis de blé
et le rire se pétrit dans la cuve de ta bouche
tu es mon pain joufflu
ma lisse
un nid

Vénus Khoury-Ghata - source de ce texte vérifié : le livre qui fait suite au Colloque de même titre, "Des femmes et de l'écriture: le bassin méditerranéen" - auteurs : Carmen Boustani, Edmond Jouve, Vénus Khoury-Ghata, éditions Khartala, 2006.

Voici la version modifiée, mais prudence, les deux textes sont en cours de vérification :

À Yasmine *

Tu es mon point du jour
mon île colorée en bleu
ma clairière odorante

Tu es ma neige volée
mon pétale unique
mon faune apprivoisé

Tu es ma robe de caresses
mon foulard de tendresse
ma ceinture de baisers

Tes cils épis de blé
Tes gestes moulin à vent
et l'on pétrit le rire
Dans la cuve de ta bouche

Tu es mon pain dodu
mon nid

Vénus Khoury-Ghata ("Qui parle au nom du jasmin ?", Les Editeurs Français Réunis, 1980, et dans "Anthologie personnelle " - Actes Sud, 1999)

* Yasmine Ghata, née en 1975, est aujourd'hui romancière  ("Muettes", roman, aux éditions Fayard en 2010 - "Le Târ de mon père" Fayard 2007 - "La nuit des Calligraphes, 2004).

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La Basse enfance (extrait)

Ne tournez pas les pages à l’envers
disait ma mère
les mots inversés ont le vertige
l’encre perturbée caille comme un mauvais lait

Les livres que nous feuilletions venaient de la forêt qui nous regardait lire du cri de l’écorce qui se prolongeait sous la peau des pages
Nous lisions dans l’obscurité d’août
quand le cosmos se débarrassait de son excédent d’étoiles

quand la nuit faute de marge se dilatait jusqu’à la nuit.

Vénus Khoury-Ghata ("Anthologie personnelle " - Actes Sud, 1999)

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Ma mère au tronc creux

Ma mère au tronc creux
Aux mains qui se ramifient dans la terre
Ma mère rapiéçait le feu

Mon père chargé de porter le silence
Était devenu pilier

Et la guerre lâchait ses chevaux à nos portes
La mer dans nos lits hennissait

Il y a pleins d'océans vides à louer ...

Vénus Khoury-Ghata

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Source des textes de Vénus Khoury-Ghata reproduits ci-dessous : http://www.printempsdespoetes.com/

La voie lactée ...

La voie lactée mène à l'école
Les enfants l'empruntent soir et matin
Les tabliers au passage frôlent une étoile dormante
Qui crie dans son sommeil
Et jette des étincelles
La Grande Ourse rêve d'une couette
La Petite Ourse rêve d'un jardin
Et de trèfles à quatre feuilles
Le temps est à la somnolence et à la paresse
L'instituteur dort en marchant
Les élèves sont en papier

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À quoi sert l'école ?

À enfermer entre les mêmes murs livres et enfants

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À chaque chose son temps et sa couleur

À chaque chose son temps et sa couleur
Dit le peintre
Et il ajoute une aile jaune à l'écureuil
Le cyprès qu'il peint en noir
Fait des grimaces derrière son dos
La vache est très contente
Elle aime le nuage rose dessiné sur son dos

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À quoi sert un nuage ?

À fondre en pluie dés qu'on l'essore de travers

Vénus Khoury-Ghata ("À quoi sert la neige" - Le cherche midi éditeur - Recueil sélectionné pour le prix poésie jeunesse 2010 Lire et Faire Lire)



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