lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

110607

Charles Cros - Indignation

Après Le hareng-saur, on retrouvera cet autre texte de Charles Cros dans POÉSIE d'humour, dérision, parodie
Gardons pour plus tard (promis ça) et par manque de temps, si court, l'histoire de cet oublié de l'Histoire.

Indignation

J'aurais bien voulu vivre en doux ermite,
Vivre d'un radis et de l'eau qui court.
Mais l'art est si long et le temps si court !
Je rêve, poignards, poisons, dynamite.

Avoir un chalet en bois de sapin !
J'ai de beaux enfants (l'avenir), leur mère
M'aime bien, malgré cette idée amère
Que je ne sais pas gagner notre pain.

Le monde nouveau me voit à sa tête.
Si j'étais anglais, chinois, allemand,
Ou russe, oh ! alors on verrait comment
La France ferait pour moi la coquette.

J'ai tout rêvé, tout dit, dans mon pays
J'ai joué du feu, de l'air, de la lyre.
On a pu m'entendre, on a pu me lire
Et les gens s'en vont dormir, ébahis ...

J'ai dix mille amis, ils ont tous des rentes.
Combien d'ennemis ?... Je ne compte pas.
On voudrait m'avoir aux fins des repas,
Aux cigares, aux liqueurs enivrantes.

Puis je m'en irais, foulant le tapis
Dans l'escalier chaud, devant l'écaillère;
Marchant dans la boue ou dans la poussière,
Je retournerais à pied au logis.

Las d'être traité comme les Ilotes
Je m'en vais aller loin de vous, songeant
Que je ne peux pas, sans beaucoup d'argent,
Contre tant de culs user tant de bottes.

Charles Cros ("Le collier de griffes")


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190207

Clins d'oeil du jour




Michel Deville, né en 1931 est un cinéaste connu (Un Monde presque paisible, La Maladie de Sachs, Benjamin ou les Mémoires d’un puceau, Péril en la demeure, le Dossier 51, La Lectrice…).
C'est aussi un poète, moins connu, auteur de huit recueils (au "cherche midi éditeur" : Rien n'est sûr, Poézies, Mots en l'air, L'Air de rien).

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Tristan et Yseut

- Parle-moi, dit Yseut à Tristan.
- Je t'aime, dit Tristan à Yseut.
- Je sais. Mais c'est tout ? demanda Yseut.
- Je t'aime beaucoup, répondit Tristan.
- Mais encore ? insista Yseut.
- Je t'adore, ajouta Tristan.
- C'est attristant, pensa Yseut.

Michel Deville ("Mots en l'air" 1993)

Un autre clin d'oeil :

Mots Croisés

Les grands seigneurs, les chevaliers,
Les grands prélats ou de moins grands
Et la cohorte des manants
En route vers Jérusalem
S'arrêtaient le soir, harassés.
Certains écrivaient des poèmes,
D'autres, toujours l'amour des mots,
Devant les grilles des châteaux
Jouaient à un jeu
Baptisé
En souvenir d'eux
Mots croisés.

Michel Deville ("les Croisades")


et à la manière de Rudyard Kipling ("Tu seras un homme mon fils", voir plus bas ) ...

Lorsque et si ...

Lorsque l'on tremble encore à l'approche de l'autre,
Lorsque le doute encore est infiniment nôtre,
Lorsque les intuitions sont approximatives,
Lorsque devient l'humeur, pour un rien, agressive,
Lorsque la main est moite et le regard crétin,
Lorsque le tutoiement est encore incertain,
Lorsqu'on éclate en pleurs pour une peccadille,
C'est qu'on est amoureux, ma fille.

Si tu ne trembles plus, si tu n'as plus de doute,
Si ton humeur est droite ainsi qu'une autoroute,
Si galante est ta main
Et ton regard câlin,
Si tu en viens au tu sans tergiversation,
Si tu ne pleures plus avec obstination,
Si tu tires la langue à toute ta famille,
Tu seras un homme, ma fille.

Michel Deville ("Rien n'est sûr")


Rudyard Kipling, a écrit "If ..." (Si ...), en 1910. C'est la version traduite de l'anglais par l'écrivain Pierre Maurois (en 1918), qui est généralement retenue :

Tu seras un Homme, mon Fils (autre titre : Si ...)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard Kipling    (Bernard Lavilliers l'a mis en musique et interprété (1988).

Pour les amateurs, il existe d'autres traductions de la poésie de Kipling, la dernière de 2006 !
Voyez plutôt ici : http://www.crescenzo.nom.fr/kipling.html

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010207

Complainte amoureuse - Alphonse Allais

Lettre d'humour, lettre d'amour, voici une lettera amorosa différente. Une occasion de "révisionner" le subjonctif.

Complainte amoureuse

Oui dès l'instant que je vous vis
Beauté féroce, vous me plûtes
De l'amour qu'en vos yeux je pris
Sur-le-champ vous vous aperçûtes
Ah ! Fallait-il que vous me plussiez
Qu'ingénument je vous le dise
Qu'avec orgueil vous vous tussiez
Fallait-il que je vous aimasse
Que vous me désespérassiez
Et qu'enfin je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez

Alphonse Allais 1854-1905

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220107

Les Malchanceux - Germain Nouveau

Les Malchanceux

Quand ils viennent pour naître,
Leur mère va mouri. 
Quand ils viennent pour rire,
Leur père meurt aussi.

Ils s’en vont à la chasse : 
N’y a plus de perdrix ;
Ils s’en vont à la danse :
Les violons sont partis.

Ils ont faim dans le ventre :
La soupe a trop bouilli.
Ils montent dans la chambre :
N’y a plus de draps au lit.

Ils aiment une fille :
La belle fille a ri.
Ils la mènent à l’église :
Le curé refusi.

S’ils prennent une vieille,
Elle a trop de souci ;
Les garçons et les filles
Ne veulent pas veni.

S’ils viennent trois ou quatre,
Il n’y a plus d’habits ;
Ils couchent tous ensemble ;
Ils meurent p’tit à petit.

Donc, s’en vont à la guerre
Pour se faire péri.
La Mort, qui les rencontre,
N’veut pas les faire mouri !

Trop tôt venus au monde,
Ils n’en peuvent sorti.
Prions Dieu qu’il les aye
Ou ben l’diable, ça n’fait ri’.

Germain Nouveau (1851-1920)

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Mes propriétés - Henri Michaux

Mes propriétés

Petit
Quand vous me verrez,
Allez,
Ce n’est pas moi.
Dans les grains de sable,
Dans les grains des grains,
Dans la farine invisible de l’air,
Dans un grand vide qui se nourrit comme du sang,
C’est là que je vis.
Oh! Je n’ai pas à me vanter: Petit! petit!
Et si l’on me tenait,
On ferait de moi ce qu’on voudrait.

Henri Michaux ("La nuit remue")

Posté par de passage à 18:49 - POÉSIE d'humour, dérision, parodie - Permalien [#]

210107

Geo Norge - Zoziaux, La faune

Zoziaux

Amez bin li tortorelle,
Ce sont di zoziaux
Qui rocoulent por l’orelle
Di ronrons si biaux.

Tout zoulis de la purnelle,
Ce sont di zoziaux
Amoreux du bec, de l’aile,
Du flanc, du mousiau.

Rouketou, rouketoukou
Tourtourou torelle
Amez bin li roucoulou
De la tortorelle.

On dirou quand on l’ascoute
Au soleil d’aoûte
Que le bonhor, que l’amor
Vont dorer tozor.

Geo Norge (1898-1990)

La Faune

    Et toi, que manges-tu, grouillant ?
— Je mange le velu qui digère le pulpeux qui ronge le rampant.

    Et toi, rampant, que manges-tu ?
— Je dévore le trottinant qui bâfre l’ailé qui croque le flottant.

    Et toi, flottant, que manges-tu ?
— J’engloutis le vulveux qui suce le ventru qui mâche le sautillant.

    Et toi sautillant que manges-tu ?
— Je happe le gazouillant qui gobe le bigarré qui égorge le galopant.

    Est-il bon, chers mangeurs, est-il bon le goût du sang ?
— Doux, doux ! tu ne sauras jamais comme il est doux, herbivore !

Geo Norge

Posté par de passage à 22:20 - POÉSIE d'humour, dérision, parodie - Permalien [#]

Quand n’ont assez fait dodo - Charles d'Orléans

Quand n’ont assez fait dodo

Quand n’ont assez fait dodo
Ces petits enfanchonnets
Ils portent sous leurs bonnets
Visages pleins de bobo.

C’est pitié s’ils font jojo
Trop matin, les doucinets,
Quand n’ont assez fait dodo
Ces petits enfanchonnets.

Mieux aimassent à gogo
Gésir sur mols coussinets,
Car ils sont tant poupinets !
Hélas ! c’est gnogno, gnogno
Quand n’ont assez fait dodo.

Charles d'Orléans (1394-1465)

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200107

Sardines à l’huile - Georges Fourest

Sardines à l’huile

Sardines à l’huile fine
sans tête et sans arêtes.
(Réclames des sardiniers, passim.)

Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée...
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !...

Sans voix, sans mains, sans genoux
sardines, priez pour nous !...

Georges Fourest 1867-1945 ("La Négresse blonde")

Posté par de passage à 14:56 - POÉSIE d'humour, dérision, parodie - Permalien [#]

Le hareng saur - Charles Cros

Le hareng saur

Il était un grand mur blanc - nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle - haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur - sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains - sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou - pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle - gros, gros, gros.

Alors il monte à l'échelle - haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu - toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc - nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau - qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle - longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur - sec, sec, sec.

Il redescend de l'échelle - haute, haute, haute,
L'emporte avec le marteau - lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s'en va ailleurs - loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur - sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle - longue, longue, longue,
Très lentement se balance - toujours, toujours, toujours.

J'ai composé cette histoire - simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens - graves, graves, graves,
Et amuser les enfants - petits, petits, petits.

Charles Cros 1842-1888 ("Le coffret de santal")

Posté par de passage à 14:50 - POÉSIE d'humour, dérision, parodie - Permalien [#]