lieu commun

On appellera lieu commun l'espace où se rencontrent nos rêves perdus et nos petits bonheurs présents

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Louis ARAGON - JEAN FERRAT - Le féminin en poésie

Louis ARAGON (1897-1982) appartient au mouvement surréaliste, dont il est un des fondateurs, avec André Breton et Philippe Soupault.
Il adhère au Parti communiste et s'engage dans la Résistance contre le nazisme pendant la Seconde guerre mondiale.
Son amour pour Elsa Triolet, romancière (1896-1970), traverse et illumine son oeuvre poétique. Un des recueils d'Aragon s'intitule Le Fou d'Elsa (1963). On peut citer d'autres recueils : Cantique à Elsa (1942) - Les Yeux d'Elsa (1942) -  Elsa (1959) - Il ne m'est Paris que d'Elsa (1964) ...
Aragon est aussi écrivain romancier (Le Paysan de Paris - Les beaux quartiers - Les Communistes, Les Voyageurs de l'Impériale ...)

" [...] L'avenir de l'homme est la femme.
Elle est la couleur de son âme [...] "
Louis Aragon ("Le fou d’Elsa - éditions NRF Gallimard, 1963)

Cette citation se situe au chapitre IV intitulé Débat de l'Avenir, dans un passage en vers qui porte le titre : Zadjal de l'avenir.

[...] Alors Ibn-Amir a chanté

Zadjal de l'avenir

Comme à l'homme est propre le rêve
Il sait mourir pour que s'achève
Son rêve à lui par d'autres mains
Son cantique sur d'autres lèvres
Sa course sur d'autres chemins
Dans d'autres bras son amour même
Que d'autres cueillent ce qu'il sème
Seul il vit pour le lendemain

S'oublier est son savoir-faire
L'homme est celui qui se préfère
Un autre pour boire son vin
L'homme est l'âme toujours offerte
Celui qui soi-même se vainc
Qui donne le sang de ses veines
Sans rien demander pour sa peine
Et s'en va nu comme il s'en vint

Il est celui qui se dépense
Et se dépasse comme il pense
Impatient du ciel atteint
Se brûlant au feu qu'il enfante
Comme la nuit pour le matin
Insensible même à sa perte
Joyeux pour une porte ouverte
Sur l'abîme de son destin

Dans la mine ou dans la nature
L'homme ne rêve qu'au futur
Joueur d'échecs dont la partie
Perdus ses chevaux et ses tours
Et tout espoir anéanti
Pour d'autres rois sur d'autres cases
Pour d'autres pions sur d'autres bases
Va se poursuivre lui parti

L'homme excepté rien qui respire
Ne s'est inventé l'avenir
Rien même Dieu pour qui le temps
N'est point mesure à l'éternel
Et ne peut devenir étant
L'immuabilité divine
L'homme est un arbre qui domine
Son ombre et qui voit en avant

L'avenir est une campagne
Contre la mort Ce que je gagne
Sur le malheur C'est le terrain*
Que la pensée humaine rogne
Pied à pied comme un flot marin
Toujours qui revient où naguère
Son écume a poussé sa guerre
Et la force du dernier grain

L'avenir c'est ce qui dépasse
La main tendue et c'est l'espace
Au-delà du chemin battu
C'est l'homme vainqueur par l'espèce
Abattant sa propre statue
Debout sur ce qu'il imagine
Comme un chasseur de sauvagines
Dénombrant les oiseaux qu'il tue

À lui j'emprunte mon ivresse
Il est ma coupe et ma maîtresse
Il est mon inverse Chaldée
Le mystère que je détrousse
Comme une lèvre défardée
Il est l'oeil ouvert dans la tête
Mes entrailles et ma conquête
Le genou sur Dieu de l'idée

Tombez ô lois aux pauvres faites
Voici des fruits pour d'autres fêtes
Où je me sois mon propre feu
Voici des chiffres et des fèves
Nous changeons la règle du jeu
Pour demain fou que meure hier
Le calcul prime la prière
Et gagne l'homme ce qu'il veut

L'avenir de l'homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n'est qu'un blasphème
Il n'est qu'un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit

Je vous dis que l'homme est né pour
la femme et né pour l'amour
Tout du monde ancien va changer
D'abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers.

* majuscules en milieu de vers
Louis Aragon ("Le Fou d'Elsa", poème, NRF Gallimard, 1963 - au chapitre IV, pages 164 et 165)

Le texte qui suit est celui de la chanson de Jean Ferrat qui reprend et développe ce passage du poème d'Aragon, et qui est évidemment bien plus connu (attribué parfois à Aragon) que l'original.

http://blog.nostalgie.fr/media/blogs/lesnews/jean-Ferrat-coffret-3cd.jpg

La femme est l'avenir de l'homme

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l'horizon
Et le futur est son royaume
Face à notre génération
Je déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme

Entre l'ancien et le nouveau
Votre lutte à tous les niveaux
De la nôtre est indivisible
Dans les hommes qui font les lois
Si les uns chantent par ma voix
D'autres décrètent par la bible

Le poète a toujours raison
Qui détruit l'ancienne oraison
L'image d'Eve et de la pomme
Face aux vieilles malédictions
Je déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme

Pour accoucher sans la souffrance
Pour le contrôle des naissances
Il a fallu des millénaires
Si nous sortons du moyen âge
Vos siècles d'infini servage
Pèsent encor lourd sur la terre

Le poète a toujours raison
Qui annonce la floraison
D'autres amours en son royaume
Remet à l'endroit la chanson
Et déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme

Il faudra réapprendre à vivre
Ensemble écrire un nouveau livre
Redécouvrir tous les possibles
Chaque chose enfin partagée
Tout dans le couple va changer
D'une manière irréversible

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l'horizon
Et le futur est son royaume
Face aux autres générations
Je déclare avec Aragon
La femme est l'avenir de l'homme

Jean Ferrat (paroles et musique), disque 33 tours "La femme est l'avenir de l'homme" - Barclay, 1975 - chanson reprise en 2009 dans un album CD 3 volumes, "Best-of" (sortie octobre 2009 - image ci-dessus). Pour ceux qui ne savent pas encore quoi offrir à Noël ...

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Autres textes "couleur femme" de Louis Aragon :

                                   à Madame I. R.

Isabelle
 
 J'aime une herbe blanche ou plutôt
Une hermine aux pieds de silence
C'est le soleil qui se balance
Et c'est Isabelle au manteau
couleur de lait et d'insolence

Louis Aragon ("Le Mouvement perpétuel", NRF Gallimard, 1925 - et en "Poésie-Gallimard", 1970, prédédé de "Feu de joie")

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Les approches de l'amour et du baiser

Elle s'arrête au bord des ruisseaux Elle chante
Elle court Elle pousse un long cri vers le ciel
Sa robe est ouverte sur le paradis
Elle est tout à fait charmante
Elle agite un feuillard au dessus des vaguelettes
Elle passe avec lenteur sa main blanche sur son front pur
Entre ses pieds fuient les belettes
Dans son chapeau s'assied l'azur

Louis Aragon ("Le Mouvement perpétuel", idem)

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Il faudrait, mais c'est impossible, présenter tous les poèmes qu'Aragon a écrit pour Elsa Triolet, sa muse. Autant dire l'essentiel de son oeuvre poétique. On en trouve dans la catégorie "Lettera amorosa" (Printemps des poètes 2007) et d'autres dans la catégorie Aragon. Ailleurs peut-être sur ce blog.
le premier est celui que Léo Ferré a titré sobrement "Elsa" et pour lequel il a composé une musique.
Extraits des textes de présentation signés Aragon et Ferré (sur le 33 T uniquement) : " La rencontre du musicien et du poète est fortuite... Derrière la porte des paroles d'Aragon il y avait une musique que j'ai trouvée immédiatement " (Ferré)
"La mise en chanson d'un poème est à mes yeux une forme supérieure de la critique poétique " (Aragon)

Sont reproduits ici uniquement les passages de la chanson (le poème original s'intitule : L'amour qui n'est pas un mot et comporte 9 strophes)

Elsa

Suffit-il donc que tu paraisses
De l'air que te fait rattachant
Tes cheveux ce geste touchant
Que je renaisse et reconnaisse
Un monde habité par le chant
Elsa mon amour ma jeunesse

O* forte et douce comme un vin
Pareille au soleil des fenêtres
Tu me rends la caresse d'être

Tu me rends la soif et la faim
De vivre encore et de connaître
Notre histoire jusqu'à la fin

C'est miracle que d'être ensemble
Que la lumière sur ta joue
Qu'autour de toi le vent se joue
Toujours si je te vois je tremble
Comme à son premier rendez-vous
Un jeune homme qui me ressemble

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D'une aile à la cime des bois
L'arbre frémit jusqu'à la souche
C'est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Ma vie en vérité commence
Le jour que** je t'ai rencontrée
Toi dont les bras ont su barrer
Sa route atroce à ma démence
Et qui m'as montré la contrée
Que la bonté seule ensemence

Tu vins au coeur du désarroi
Pour chasser les mauvaises fièvres
Et j'ai flambé comme un genièvre
À la Noël entre tes doigts
Je suis né vraiment de ta lèvre
Ma vie est à partir de toi

* on trouve parfois "eau" au lieu de "O" (ça se comprend aussi !... mais le texte original fait autorité - ** même observation pour ceux qui seraient tentés par le "où".

Louis Aragon ("Le roman inachevé" - Gallimard 1956 et Poésie/Gallimard ) - Léo Ferré ("Les chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré" disque Barclay 33 tours n° 80138, paru en 1961 - et les mêmes enregistrements dans le CD "Léo Ferré chante Aragon" Barclay, volume XI de l'intégrale)

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Elsa au miroir

C'était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or Je* croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C'était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
C'était au beau milieu de notre tragédie
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise a son miroir

Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
Qu'elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
À ranimer les fleurs sans fin de l'incendie
Sans dire ce qu'une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C'était au bon milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

C'était au beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi

Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir

Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dit
Et ce que signifient les flammes des longs soirs

Et ses cheveux dorés quand elle vient s'asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie

* majuscules, disposition et orthographe du texte conformes à l'original   - Louis Aragon ("La Diane Française", Seghers, 1946)

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Celui-ci a été mis en musique et chanté par Jean Ferrat. On remarquera le dernier vers, alexandrin hors normes.

Les yeux d'Elsa

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa

 Louis Aragon ("Les yeux d'Elsa" - recueil publié initialement aux éditions "Cahiers du Rhône", Neufchâtel, 1942, puis chez Gallimard éditions)



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